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RANGE

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Résumé

Yohan aime les choses simples, prévisibles, bien rangées. En bon comptable, il apprécie les chiffres justes, les habitudes solides et sa vie sans débordement aux côtés de Sophie. Un jour, les Klein emménagent en face. Ils sont jeunes, beaux, riches, sûrs d’eux. Ils roulent en Range Rover et semblent posséder tout ce qui manque à Yohan. Très vite, il se met à les observer, puis à les imiter. Jusqu’au jour où , pour Yohan, quelque chose ne colle plus. Un détail, d’abord. Puis un autre. Pour Sophie, Yohan s’enfonce dans l’obsession. Mais lui en est convaincu : derrière la façade parfaite de ses nouveaux voisins se cache autre chose. Reste à savoir si Yohan perd pied… ou s’il est le seul à regarder au bon endroit.

Genre :
Thriller
Auteur :
Nicolasdubois
Statut :
Terminé
Chapitres :
39
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

I. Tout un plat

La lame effilée s’approche lentement de la peau blanche et tendue. Sous le derme, une légère couche de graisse témoigne d’une alimentation bien riche. Sans sourciller, il trace un sillon qui s’arrête juste au-dessus de l’os et écarte les chairs. Le geste est sûr, il le maîtrise parfaitement. Il l’a exécuté de nombreuses fois ces dernières années, avec un plaisir toujours intact. Il se délecte à l’avance de la suite de l’opération.

Ce poulet en crapaudine, c’est son plat fétiche.

— Tu as encore besoin de ta recette ? demande Sophie, amusée, en surgissant dans la cuisine. Luisante de sueur, une serviette autour du cou. Elle vient d’achever sa séance de sport.

— Pourquoi tu me poses la question chaque semaine ? répond Yohan en relevant la tête, le couteau pointant dans sa direction. Tous les week-ends, tu me demandes la même chose, j’ai l’impression que tu parles à un de tes petits vieux.

— Tout de suite !...

— Oui, j’en ai encore besoin, reprend Yohan. S’il y a une recette, c’est pour une bonne raison. C’est pour la suivre. Sinon, tu fais n’importe quoi. Un plat, c’est comme un bilan, il faut exécuter les étapes dans le bon ordre, sinon à la fin… ça ne fonctionne pas. Et d’abord, tu ne le trouves pas bon, mon poulet ?

— Il est délicieux, dit-elle sur un ton apaisant.

Elle lui envoie de loin un baiser et disparaît en direction de la salle de bain. Yohan se replonge dans sa découpe. Cette préparation dominicale, c’est sa à lui façon de dire : « Je t’aime » à sa femme.

Pourrait-il exécuter sa recette par cœur ? Oui. Il la connaît bien. Mais suivre sur le papier les indications fait partie d’une habitude qui le réconforte autant que la dégustation. Cette recette, il l’a découverte cinq ans plus tôt sur Internet. Il l’a imprimée et l’a glissée dans une chemise en plastique perforée qu’il a rangée dans son classeur de recettes de volaille. Son poulet du dimanche lui permet aussi d’évacuer les tensions de la semaine, de se rasséréner et de repartir du bon pied le lundi matin.

Le dimanche, il se lève à huit heures une alors que Sophie dort encore. Cette minute volée à la rotondité de l’heure est délicieuse, elle a un goût d’interdit, un goût d’excès, de folie absolument incomparable. Il fait couler le café pendant qu’il se douche. Puis il passe une chemise, un jean propre, avant d’aller boire sa première tasse sous l’auvent qui donne sur son jardin. Le terrain fait trois cents mètres carrés (trois cent vingt-deux, corrige-t-il quand Sophie l’évoque). Légèrement en pente à l’origine, il l’a fait aplanir en rejetant le surplus de terre sur les côtés de façon à créer des monticules qu’il a fleuris et arborés. Le gazon, au centre, est un tapis moelleux séparé de la maison par une terrasse de quatre mètres de large.

Son premier café avalé en cinq minutes, il se fait griller deux tartines. Le thermostat quatre lui convient parfaitement : elles brunissent légèrement sans être trop craquantes. Il prépare ses toasts et monte le café à sa femme. Qu’elle dorme ou fasse semblant, il dépose le café sur la table de chevet et un baiser sur le front de son épouse qui savoure ses heures voluptueuses dans le cocon de ses draps. Puis il retourne dans le salon finir son petit déjeuner. Une fois la cuisine propre, il s’habille, puis il charge son chariot à roulettes et grimpe dans la Twingo pour se rendre au marché.

La liste de ses courses est préparée à l’avance. Son parcours n’est bousculé que lorsque, à la faveur des vacances, son maraîcher préféré est absent. Alors il va voir l’autre, mais ne modifie en rien ses achats. À dix heures trente, il revient, range les provisions et s’attelle avec une douce indolence à la préparation du repas. En général, il est seul dans la maison, c’est l’heure où Sophie part courir ou, s’il pleut trop, elle se livre à quarante-cinq minutes d’exercices dans le garage attenant. Il aime ce moment de calme où les choses prennent forme sous ses mains. Et c’est parce qu’il est sûr de lui que toutes les six semaines, il invite un couple d’amis à partager la volaille. Dans ce cas-là, il la choisit un peu plus grosse. Le seul changement qu’il s’autorise, c’est la bouteille de vin qui l’accompagne.

Ce matin, il pleuvait à verse. Le mauvais temps lui importe peu. Mais elle le réjouit, cette idée de défier les éléments pour se retrouver au chaud et au sec dans sa maison, le cabas plein, prêt à attaquer la préparation de son plat.

Il vient de placer au frigo le plat de Pyrex dans lequel repose le poulet quand le camion de déménagement se gare de l’autre côté de la rue. La maison des Verdier. L’ancienne maison plutôt, puisque le panneau « à vendre » a été ôté il y a deux mois. Tout en passant l’éponge sur le plan de travail, il observe la scène. Qui sont les nouveaux propriétaires ? Une famille ? Deux retraités ? Il a un peu de mal à se l’avouer, mais il aime bien les petits commérages, les cancans du voisinage, fussent-ils innocents. Se tenir au courant, c’est faire partie du monde. C’est aussi vibrer un peu plus, ajouter un peu d’autres vies à sa propre vie. Ce qu’il appelle commérage, ce n’est pas juger, ou rapporter, non, lui ne fait jamais qu’écouter. C’est exister par procuration.

Un SUV de couleur sombre vient se parquer juste derrière le camion. Deux silhouettes en descendent. Un homme et une femme, difficile d’en dire plus. À peine sont-ils sortis qu’ils ont rabattu leur capuche pour se protéger des lourdes gouttes. Ils paraissent jeunes, ce que confirme la souplesse avec laquelle ils se précipitent vers la porte pour ouvrir la maison aux déménageurs.

Le déchargement commence. Abrités sous des capes de pluie, les hommes se relaient pour faire passer les premiers cartons du camion à l’intérieur. Les gestes sont précis, sans dépense d’énergie inutile. Viennent les gros meubles : un canapé, puis une table. Suivent deux commodes et un fauteuil enveloppé de plastique dont il ne distingue que la ligne générale, un de ces trucs de relaxation dont la publicité s’affichait sur la dernière page du Télé 7 jours quand il était enfant. Ensuite, c’est une alternance irrégulière de colis plus légers et de lampes, de chaises… Un déménagement standard. Et puis, d’un coup, un des déménageurs laisse échapper un carton qui se déchire en heurtant le sol.

Yohan sursaute. Un carton qui tombe, c’est une vraie gêne pour lui. Un manquement à son ordre. Un couac dans la musique régulière des choses qu’il apprécie tant. Il serre les dents, respire, se raisonne. Ce n’est pas si grave. Mais un autre le prend plus mal.

Le nouveau propriétaire jaillit de la maison et se précipite vers le colis. Sans sa capuche, Yohan le distingue mieux. Il mesure un mètre quatre-vingts, quatre-vingt-cinq, brun, un physique élancé de tennisman. Son visage régulier, sa mâchoire carrée, sa coupe de cheveux le classent immédiatement aux yeux de Yohan dans la catégorie Ken. Comme Ken et Barbie. Une espèce de bellâtre sortie d’une série télé où les comédiens sont toujours plus beaux que dans la vraie vie. Un détail, cependant, vient troubler la perfection de l’ensemble. Le type fulmine. La colère déforme son visage. Nul besoin d’entendre ce qu’il dit pour se rendre compte qu’il incendie l’homme fort, sans se soucier le moins du monde des trente kilos de muscles qui les séparent. Il agite ses bras, désigne le carton qui gît sur l’herbe devant la maison, tandis que le fautif tente de le rassurer ou de relativiser. Mais la charge est d’une telle virulence qu’elle oblige la jeune femme à sortir pour calmer son compagnon. Elle a laissé tomber sa capuche, elle aussi, et Yohan distingue enfin son visage. Elle est aussi belle que son mec, aussi blonde qu’il est brun, aussi calme qu’il est furieux. Elle pose la main sur le bras de son mari, en un geste qui n’a rien de tendre. C’est un ordre silencieux, impétueux, auquel il obéit silencieusement. D’une pression ferme, elle l’entraîne à l’intérieur. Le maladroit ramasse le colis et l’apporte avec moult précautions à l’intérieur. Dans ses yeux brille une colère sourde. Mais en professionnel, il retourne au cul du fourgon et reprend son labeur.

La porte qui mène au garage s’ouvre. Sophie apparaît en tenue de sport, rouge et luisante de sueur. Même dégoulinante et le visage tiré par l’effort, elle ne fait pas ses vingt-neuf ans. Ils n’ont que trois ans de différence, mais paraissent en avoir le double. Elle est vêtue d’un t-shirt en lycra dont les manches longues couvrent ses avant-bras tatoués. À gauche, une reproduction libre de la Madone aux roses d’Adolphe Bouguereau, tenant un enfant Jésus bien plus jeune que dans l’œuvre originale. Sur le bras droit, débutant après le poignet et remontant jusqu’à l’épaule, des colombes s’envolant vers le paradis.

Il l’observe à la dérobée. Ses cheveux blonds cendrés collés sur son front ne la mettent pas particulièrement en valeur. Elle est parfaite pourtant aux yeux de Yohan, qui voit en elle l’âme simple et volontaire qui l’avait séduit. Dans ce physique que d’autres jugeraient quelconque, il a su déceler un charme particulier. Et sa douce intelligence offre un contrepoint apaisant à son anxiété. Elle le complète, naturellement. Et puis elle a autre chose. Une flamme intérieure, la volonté de faire bien, la volonté de faire du bien.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande la jeune femme en découvrant Yohan, un torchon à la main, le regard perdu dehors.

— On a de nouveaux voisins. On se demandait quand ils arriveraient, eh bien, c’est aujourd’hui. On peut dire qu’ils ont choisi leur jour, dis-donc, répond son compagnon.

Sophie s’approche et à son tour, regarde par la fenêtre. Le spectacle, il faut bien le dire, est sans intérêt. Des déménageurs qui font l’aller-retour entre le camion et la maison. Du reste, rien n’est vraiment notable dans ce quartier pavillonnaire de Bourges. Trois modèles de maisons construites dans un sens ou dans l’autre, c’est-à-dire avec le garage à droite ou à gauche, un bout de pelouse sur le devant, le jardin derrière, et pour la plupart des haies de thuyas pour séparer sa propriété de celle du voisin.

Sophie pouffe :

— C’est absolument fascinant, tu as raison. Tu devrais même filmer et poster sur YouTube, ça ferait une tonne de vues.

Yohan ne répond rien, parce qu’il ne sait pas quoi répondre. Il a besoin de temps pour analyser les choses, la répartie n’a jamais été son fort.

— Les Romers ne t’ont pas appelé ?

— Non, pourquoi ? demande Yohan, soudain inquiet.

— Alors ils viennent toujours. Mais comme le four n’est pas allumé, je me demande juste si tu comptes leur servir de la viande crue.

— Merde, le poulet !

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