La promesse de Simone

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Summary

Dalie a grandi au rythme du ranch familial, protégée par ses trois frères et hantée par le souvenir d'Eaton, le meilleur ami de la fratrie. Eaton, c’est celui qui lui a offert son premier chien, celui à qui elle a promis de se marier à l'âge de six ans, et celui qui a brisé son cœur en partant conquérir les gratte-ciel de Boston.Neuf ans plus tard, Eaton est de retour au Montana pour un mariage. Il a tout réussi : il est un avocat brillant, fiancé à une femme parfaite, et son avenir semble tracé sur le papier glacé de la haute société. Mais dès qu'il franchit le portail du ranch, le vernis craque. Entre les stalles de l’écurie et la poussière des plaines, il retrouve Dalie. Elle n’est plus la petite fille aux genoux écorchés ; elle est devenue une femme sauvage, blessée et provocante, bien décidée à lui montrer qu'il n'est plus qu'un étranger sur ses propres terres.Entre baisers volés dans l'ombre et silences étouffants lors des repas de famille, la tension devient une traînée de poudre. Eaton pourra-t-il sacrifier sa vie de prestige pour une vérité qu'il fuit depuis trop longtemps ? Dalie acceptera-t-elle de pardonner à l'homme qui l'a abandonnée, ou préférera-t-elle le chasser pour ne pas mourir de lui ?Dans l'immensité du ciel de juillet, une seule certitude demeure : on ne guérit jamais vraiment de son premier amour.

Status
Complete
Chapters
33
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
13+

Le soleil et le sucre filé

Le soleil déclinait sur l’horizon, embrasant les collines du ranch d’une lumière chaude qui transformait chaque brin d’herbe en un fil d’or. C’était l’heure dorée, le moment que je préférais. Tous les jours, j’en profitais pour sortir marcher avec ma petite perle. Aujourd’hui n’était pas l’exception, je marchais lentement sur le bord de la route, sentant la chaleur de la terre monter encore à travers mes semelles.

— Viens, Simone!

À mes pieds, Simone trottinait avec cette petite démarche fière que j’aimais tant. Elle était mon ombre depuis neuf ans.

Je me souviens encore de l’instant précis où Eaton me l’avait mise dans les bras. J’avais onze ans, mes yeux étaient rougis par les pleurs parce qu’il partait pour l’université avec mon frère Adrien.

Eaton. Eaton était l’ami de mes frères. Il avait le même âge que mon frère aîné Adrien. Il était le voisin le plus proche de notre ranch, je peux presque dire qu’il a passé la majeur partie de son enfance et adolescence à la maison.

Cette journée-là, Il s’était agenouillé devant moi, ignorant les moqueries des autres, et m’avait dit : « Elle prendra soin de toi, Dalie. Pendant notre absence. »

Il ne mentait pas. Simone, cette magnifique petite chienne chinoise est devenue ma confidente, celle à qui je racontais mes rêves et mon impatience de grandir. Elle était le seul lien physique qu’il me restait de lui, alors que les années passaient et que ses visites se faisaient de plus en plus rares.

Pendant qu’elle gambadait fièrement, le calme de la prairie fut soudain déchiré par un rugissement mécanique. Un son lourd, puissant, qui n’avait rien à voir avec les vieux tracteurs de mon père.

Je n’eus pas le temps de me retourner. Une masse noire fendit l’air à une vitesse folle. Le vent provoqué par la voiture me cingla le visage, soulevant un nuage de poussière étouffant.

Simone poussa un jappement strident, un cri de terreur pure que je n’oublierai jamais. La laisse brûla la paume de ma main alors qu’elle donnait un coup sec pour se libérer.

— Simone ! Non ! restée là ! hurlais-je.

Mais la panique avait pris le dessus. Ma petite chienne, d’ordinaire si casanière, s’élança à travers les hautes herbes, disparaissant dans l’obscurité naissante des fourrés. Le silence revint, plus lourd qu’avant, seulement troublé par le battement désordonné de mon cœur.

Je fixais la route déserte, la main encore tremblante. Ce chauffard venait de m’enlever la seule promesse que Eaton m’avait faite.

J’ai ratissé les champs, j’ai crié son nom jusqu’à m’en déchirer la gorge, mais le silence des prairies était ma seule réponse. J’ai cherché près des écuries, autour des enclos à bœufs, je suis remontée jusqu’à la rivière mon cœur s’arrachant un peu plus à chaque minute qui passait. Simone n’était plus toute jeune, et son tempérament farouche m’effrayait : elle ne laissait personne l’approcher, pas même mes propres frères Adrien, Félix et Mathias. Elle était ma perle, ma confidente, et elle venait de m’échapper.

Finalement, à bout de souffle et les yeux brûlants de larmes, je me suis résolue à rentrer à la maison. Je devais définitivement demander de l’aide à ma famille pour la retrouver. J’ai poussé la porte arrière de la maison, traversant la cuisine vers le salon en trombe, j’ai hurlé, la voix brisée par l’inquiétude:

— J’ai perdue Simone ! Elle a eu peur à cause d’une voiture qui roulait trop vite et elle m’a glissé entre les doigts !

Je me suis figée. Le cri s’est éteint dans ma gorge.

Là, au milieu du salon, ma famille me souriait, ma petite perle était assise, calme et souveraine, sur les genoux d'un visiteur, de celui qui me l’avait offerte neuf ans plus tôt. Eaton. C’était lui, le chauffard à la voiture noire.

Je ne l’avais pas vu depuis deux ans. Il avait changé, ses épaules s’étaient élargies, son regard était plus profond. À ses côtés, une magnifique blonde, élégante et souriante, semblait faire partie du décor. Simone a poussé un petit aboiement doux, un son qui semblait me dire : « Regarde, il est là. »

Eaton m’a sourit, ce sourire qui faisait autrefois chavirer mon cœur de petite fille. Simone a sauté de ses genoux pour courir vers moi. Je me suis effondrée à genoux sur le tapis, la serrant contre moi à m’en étouffer, laissant s’échapper le reste de mon angoisse dans son pelage.

— Simone, simonac, ne me fais plus jamais ça ! murmurai-je entre deux sanglots.

Toute ma famille m’observait. Ils savaient tous comment j’aimais Simone et comment ce cadeau de Eaton était tout pour moi. Ils semblaient savourer mon choc.

— Eh bien, qui est là ? dit-il d’une voix basse qui me fit frissonner.

Il s’est levé, grand et imposant, il portrait un habit noir, chemisier noir et soulier en cuir vernis, il était plus musclé, plus bronzé, il était devenu un homme. Il s’est approché de moi. Je me suis redressée, oubliant tout — la voiture noire, la mystérieuse blonde, les années de silence. Sans réfléchir, j’ai cédé à l’instinct de la petite fille en moi : je lui ai sauté au cou, enroulant mes jambes autour de sa taille.

— EATON!!!

Il m’a rattrapée sans effort, ses bras m’entourant avec une force rassurante. Il m’a regardée, ses yeux dans les miens.

— Je ne t’aurais jamais reconnue, Dalie, murmura-t-il avec un sourire en coin. Tu as bien grandi.

Pendant quelques secondes, le monde s’est arrêté. J’étais perchée contre lui, mon cœur battant la chamade contre son torse, respirant son odeur — un mélange de cuir et d’un parfum boisé que je ne lui connaissais pas. Puis, le silence du salon m’a frappée de plein fouet.

J’ai senti le regard de mes frères Adrien, Félix et Mathias lourds et protecteurs. J’ai surtout senti le regard de la blonde élégante, dont le sourire s’était un peu figé. La réalité m’a rattrapée comme une gifle : je n’avais plus quatre ans, et je venais de sauter au cou d’un homme rendu presque un étranger pour moi devant toute ma famille.

Je me suis laissée glisser au sol, les jambes un peu flageolantes. Mes joues devaient être aussi rouges que les braises dans la cheminée.

— Désolée, bafouillais-je en lissant nerveusement mon jean couvert de poussière et de poils de chien. Je suis… Je suis tellement contente de te voir.

Eaton a gardé ses mains autour de ma taille une seconde de trop, comme s’il hésitait à me lâcher, avant de reculer. Ses yeux ont glissé vers Simone.

— Je ne pensais jamais que cette vieille chienne serait encore vivante, murmura-t-il, un mélange de tendresse et de surprise dans la voix.

Le malaise s’est épaissi quand la femme s’est levée du fauteuil avec une grâce qui m’a soudain fait me sentir très « petite fille de ferme ». Elle a tendu une main parfaitement manucurée vers moi, ses bijoux brillant sous les plafonniers.

— Je suis Clara, dit-elle d’une voix douce, mais avec une assurance qui m’a glacé le sang. Eaton m’a tellement parlé de la « petite Dalie ». C’est un plaisir de voir que tu es… enfin, tu n’es pas du tout l’enfant que j’avais imaginé.

Le mot « petite » a résonné dans ma tête comme une insulte. Eaton a toussoté, évitant mon regard alors qu’il se tournait vers mon frère Adrien.

— Nous sommes venus passer quelques semaines de vacances d’été, expliqua Eaton. Il y a un moment que je ne suis pas venu chez mes parents. Et comme le mariage d’Adrien a lieu en août, je me suis dit que je voulais rattraper le temps avec lui. Ça me permettait aussi de montrer à Clara d’où je viens.

Mon cœur a fait un saut douloureux. Il parlait de “temps avec lui”, de “mariage”, de “Clara”. Pas un mot sur nous. Pas un mot sur ces deux ans d’attente. J’ai baissé les yeux vers Simone, qui s’était sagement couchée sur mes pieds, comme pour me protéger du froid qui envahissait ma poitrine.

— C’est génial ! a lancé Mathis, avec un enthousiasme qui m’a donné envie de l’étouffer avec un coussin. On va fêter ça !

Je me sentais invisible, une simple ombre dans le décor de ses vacances. Eaton était de retour, oui, mais il n’était pas revenu pour moi.


Eaton

J’ai vu la poussière voler dans le rétroviseur, mais je n’ai pas ralenti. J’étais trop pressé d’arriver, trop fier de montrer à Clara mes racines, le ranch de mes été ou mes meilleurs amis habitaient, la maison de mes parents, lui présenter dans ma nouvelle berline allemande.

Lorsque Simone à japper à la porte seule, nous venions de nous asseoir au salon. Elle est venue s’installer sur mes genoux, c’était comme tenir un morceau de mon propre cœur que j’avais laissé derrière moi.

Puis la porte a volé en éclats. Dalie est entrée comme une tempête, la voix brisée, hurlant sa perte. En la voyant sur le seuil, j’ai reçu un choc plus violent que n’importe quel accident de voiture. La gamine aux genoux écorchés n’était plus là. Devant moi se tenait une femme, magnifique et sauvage, dont le regard brûlait d’une intensité qui m’a coupé le souffle.

Quand elle s’est jetée à mon cou, l’instinct a pris le dessus. J’ai refermé mes bras sur elle, la soulevant comme si le temps ne nous avait jamais séparés. Mais le contact était différent. Ce n’était plus une enfant qu’on console ; c’était un corps chaud, vibrant, qui s’emboîtait parfaitement contre le mien. Son odeur, l’air pur, le foin, le savon simple a balayé en une seconde les parfums sophistiqués de la ville.

« Je ne t’aurais jamais reconnue. »

Les mots sont sortis malgré moi, chargés d’un trouble que j’essayais désespérément de masquer sous un sourire en coin. J’ai senti le poids du regard de Clara. La main de Dalie sur ma nuque me brûlait, et je savais que si je ne la lâchais pas, tout mon bel équilibre urbain allait s’effondrer.

En la laissant glisser au sol, j’ai senti mes propres mains s’attarder sur ses flancs. C’était une erreur, une faiblesse de jugement. J’ai reculé, mon rôle d’avocat reprenant le dessus, cherchant refuge dans les banalités : le mariage d’Adrien, les vacances, la présentation de Clara.

En prononçant le nom de Clara, j’ai vu l’étincelle s’éteindre dans les yeux de Dalie. J’ai vu cette “petite fille” se refermer sur elle-même. Je voulais lui dire que je ne l’avais pas oublié. Je voulais lui dire que Simone était restée en vie parce qu’elle portait tout ce que je n’osais pas m’avouer.

Mais à la place, j’ai parlé de « montrer d’où je viens » à Clara, comme si le ranch n’était qu’un musée et non mes tripes. Je suis revenu pour mes vacances, mais en croisant le regard blessé de Dalie, j’ai compris que ce ne seraient pas des vacances. Ce serait un procès à cœur ouvert.