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Le royaume de Senturion

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Résumé

LE ROYAUME SENTURION Magali n'a jamais accordé grande attention à son chapeau, hérité d'on ne sait où, jusqu'au jour où une ruelle ordinaire s'est ouverte sous ses pas comme une déchirure dans le monde. De l'autre côté : Senturion. Un royaume aux ciels doubles, aux créatures impossibles, et à une règle simple — les humains n'y sont pas les bienvenus. Traquée dès son arrivée, elle ne doit sa survie qu'à l'intervention de Leo, un aventurier aussi charmant que secret, et à une tortue à l'allure de sage qui semble en savoir bien plus qu'elle ne le laisse paraître. Ensemble, ils devront traverser un royaume au bord du chaos, où se négocient dans l'ombre des secrets... et parfois des vies humaines. Mais le chapeau de Magali n'a peut-être pas atterri là par hasard. Et le feu qui gronde au-dessus de Senturion pourrait bien n'être que le début.

Genre :
Fantasy
Auteur :
stephanefortin12
Statut :
Terminé
Chapitres :
20
Rating
5.0 (1 avis)
Classification par âge :
13+

Le Bruit du Vent dans le Chapeau

Magali Bernier avait un principe simple : ne jamais sortir sans son chapeau.

Ce n’était pas de la coquetterie, même si les gens du quartier, ceux qui la croisaient chaque matin devant le café de la rue Principale, son sac en bandoulière et ses bottes toujours mal lacées, semblaient penser le contraire. Le chapeau avait appartenu à sa grand-mère, une femme qu’elle n’avait connue qu’à travers de vieilles photos jaunies et les histoires que sa mère racontait du bout des lèvres, comme si certains souvenirs étaient trop précieux pour être dépensés à voix haute.

Un feutre couleur cannelle, au ruban élimé, avec une plume qu’on avait recousue au moins trois fois. Elle le portait par habitude, puis par affection, puis, sans qu’elle ait jamais pu dire exactement à quel moment le glissement s’était produit, par une sorte de nécessité qu’elle n’aurait su expliquer à personne.

Ce mardi-là, elle rentrait de la bibliothèque en coupant par la ruelle derrière le dépanneur, comme elle le faisait chaque semaine depuis des années. L’air sentait la poubelle tiède et le bitume mouillé d’une pluie qui venait de cesser. Un chat efflanqué détala entre deux poubelles renversées. Rien, absolument rien, ne laissait présager que cette ruelle-là serait différente de toutes les autres qu’elle avait traversées dans sa vie.

Le vent se leva avant même qu’elle ait fini d’ajuster son chapeau.

Ce n’était pas une bourrasque ordinaire. Il n’y avait ni feuilles mortes tourbillonnantes, ni odeur de pluie, ni ce frisson familier qui précède un orage d’automne. C’était un vent qui venait de nulle part et de partout à la fois, un souffle qui semblait sortir du ruban de feutre lui-même, comme si le chapeau tout entier s’était mis à respirer.

Magali porta la main à son crâne par réflexe, pensant qu’une bourrasque menaçait de le lui arracher. Mais le chapeau ne bougeait pas d’un pouce. C’était le monde autour d’elle qui commençait à trembler.

La ruelle, cette ruelle banale, coincée entre un dépanneur et un mur de briques tagué, se mit à onduler comme un reflet dans une flaque d’eau qu’on aurait dérangée d’un coup de talon. Les couleurs s’étirèrent, les contours des poubelles et des cordes à linge se dissolurent en traînées de lumière, et un grondement sourd, grave, monta du sol lui-même, comme si la terre entière retenait son souffle avant de le relâcher d’un coup.

— Non, non, non, murmura-t-elle en reculant, mais il n’y avait nulle part où reculer.

Le sol se déroba.

Elle ne tomba pas, pas vraiment — ce fut plutôt comme si la gravité avait momentanément oublié de quel côté était le bas. Son estomac se souleva, ses oreilles bourdonnèrent d’un son aigu et cristallin, et pendant une fraction de seconde suspendue hors du temps, elle vit, ou crut voir, des milliers de fils dorés qui tissaient l’espace autour d’elle, tous convergeant vers le ruban de son chapeau comme des rivières se jetant dans un seul lac. Une voix, ou peut-être seulement l’écho d’une voix, sembla prononcer un mot qu’elle ne connaissait pas, dans une langue qu’elle n’avait jamais entendue et qu’elle comprit pourtant, l’espace d’un battement de cœur, comme on comprend le sens d’un rêve juste avant de se réveiller.

Puis, plus rien. Juste le silence, et l’odeur soudaine et écrasante de la terre mouillée.

Magali atterrit sur les genoux dans une herbe si haute qu’elle lui arrivait à la taille, drue et bleutée, presque phosphorescente sous une lumière qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait vu. Elle resta un instant immobile, le souffle coupé, les doigts enfoncés dans la terre humide comme pour s’assurer qu’elle était bien réelle.

Puis elle leva les yeux.

Le ciel n’était pas un ciel. Ou plutôt, c’était deux ciels superposés, deux teintes de bleu qui ne devraient jamais coexister, l’un profond et nocturne, constellé d’étoiles visibles en plein jour, l’autre doré et lumineux comme un coucher de soleil éternel. Deux lunes, l’une pâle et voilée, l’autre presque orangée, se tenaient côte à côte au-dessus d’un horizon hérissé de pics rocheux qui semblaient avoir été taillés au couteau plutôt que sculptés par l’érosion. Au loin, des cascades tombaient de falaises suspendues dans le vide, sans point d’ancrage visible, comme si la pesanteur elle-même avait, ici, une autre idée de son travail.

Magali se releva lentement, chancelante, et pivota sur elle-même. Il n’y avait ni ruelle, ni dépanneur, ni mur tagué. Il n’y avait que cette prairie immense, ces montagnes impossibles, et au loin, brillant comme une couronne de verre sous les deux soleils, une cité aux flèches translucides qui captaient la lumière et la renvoyaient en éclats de toutes les couleurs.

— C’est un rêve, dit-elle tout haut, seulement pour entendre sa propre voix et se rassurer qu’elle fonctionnait encore. C’est un rêve, c’est un rêve, c’est, Elle s’interrompit elle-même, agacée. Ça ne ressemblait à aucun rêve qu’elle avait jamais fait. Les rêves n’avaient pas cette précision-là : l’humidité qui traversait déjà le tissu de son pantalon, le parfum sucré et un peu poivré de l’herbe bleutée écrasée sous ses paumes, le grain rugueux de son propre chapeau quand elle y porta la main pour se raccrocher à quelque chose de familier.

Elle fit quelques pas, presque malgré elle, attirée par un mouvement dans les hautes herbes à sa droite, un vol de créatures minuscules, translucides, qui ressemblaient à des lucioles mais se déplaçaient en formation trop parfaite pour être de simples insectes. Plus loin, une rangée de pierres levées, couvertes de mousse et de symboles gravés qu’aucune érosion normale n’aurait pu produire, traçait une ligne presque droite vers l’horizon, comme un chemin qu’on avait autrefois voulu suivre. Des ruines, peut-être. Ou une frontière.

Elle songea, avec une lucidité étrange pour quelqu’un dont le monde entier venait de se retourner comme un gant, qu’elle devrait avoir peur. Vraiment peur. Et pourtant, sous la panique qui lui nouait la gorge, il y avait autre chose, une curiosité tenace, presque coupable, le même vertige qu’elle ressentait enfant en ouvrant un livre dont elle ne connaissait pas la fin.

Un bruissement dans les hautes herbes, à une trentaine de mètres, lui coupa la respiration net.

Ce n’était pas le vent. Le vent, ici, s’était calmé aussi soudainement qu’il s’était levé dans la ruelle. C’était un mouvement délibéré, lourd, régulier, celui de quelque chose de massif qui avançait vers elle sans se presser, avec l’assurance tranquille d’une créature qui n’avait absolument rien à craindre.

Magali recula d’un pas, le cœur cognant contre ses côtes, la main crispée sur le bord de son chapeau comme s’il pouvait, d’une seconde à l’autre, la ramener chez elle.

Les herbes s’écartèrent.

Et quelque chose, quelque chose de grand, de vert, à la carapace couverte de mousse et d’inscriptions gravées à même l’os, s’arrêta, la tête légèrement inclinée, et la regarda avec des yeux d’un jaune ancien, comme s’il l’attendait depuis très, très longtemps.

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