Prologue / Chapitre 1
Prologue — Onze minutes
La ligne s’alluma comme s’allument toutes les lignes, sans prévenir.
Un voyant vert, au bas d’une console grise, parmi une trentaine d’autres qui dormaient. Dans la salle, les néons bourdonnaient à mi-régime et la grande fenêtre ne montrait rien, qu’un rectangle noir où se reflétaient les écrans. Sur le coin du bureau, un café de distributeur refroidissait sous une peau brune.
L’opératrice posa le gobelet, ajusta son casque d’une main et, de l’autre, prit la ligne.
« Gendarmerie nationale, j’écoute. »
D’abord, il n’y eut qu’un souffle. Le souffle de quelqu’un qui a couru, ou qui court encore, et qui s’arrête pour parler. Puis une voix jeune, qui cherchait sa respiration entre les mots.
« Je voudrais signaler mes amis. »
Les doigts de l’opératrice étaient déjà sur le clavier. Elle ouvrit une fiche. Les cases attendaient dans l’ordre où on les remplit toujours : le lieu, l’identité, le motif.
« Vous êtes où, monsieur ? »
La voix donna un numéro. Elle le tapa sans le répéter.
« Votre nom, s’il vous plaît ? »
Un temps. Dans le casque, derrière le souffle, quelque chose passa, très loin, puis revint : un cri rauque, répété, comme une trompette fêlée que plusieurs bouches auraient essayé d’accorder ensemble.
« Pas avant l’aube. »
La voix ajouta quelques mots, plus bas, que l’opératrice ne nota pas. Elle resta un instant les doigts suspendus au-dessus des touches. Dans la case Nom du requérant, elle tapa : non communiqué.
Puis elle cessa de taper.
Le cri revint, plus fort. Cette fois, ce n’était plus un cri mais plusieurs à la fois, qui se répondaient les uns aux autres. L’opératrice attrapa son stylo et écrivit dans la marge de son bloc, de son écriture ronde : fond : cris ? oiseaux ?
Elle se pencha vers le micro. Sa voix changea, descendit, celle qu’on prend près d’un lit.
« Signaler quoi, jeune homme ? »
Le cri couvrit la réponse.
Elle ne demanda pas de répéter. Elle écouta. Elle garda le casque plaqué contre ses oreilles avec ses deux mains, pendant que la voix, au bout de la ligne, reprenait son souffle et parlait, lentement, sans jamais crier, en s’arrêtant parfois, comme pour compter quelque chose sur ses doigts.
Autour d’elle, les autres voyants dormaient. Le café finit de refroidir. Sur l’écran, le curseur clignotait dans la case du motif, qui restait vide.
À un moment, la voix eut un petit rire, bref, nerveux. À un autre, l’opératrice ferma les yeux.
Quand la ligne se tut, elle ne bougea pas. Elle resta le casque aux oreilles, la main à plat sur le bloc, à écouter le silence d’une ligne coupée.
L’appel dura onze minutes. Un peu plus tard, cette nuit-là, il fut deux heures pour la seconde fois.
* * *
Chapitre 1 — Il était une fois, en automne
Samedi 30 octobre 2027 — 15 h 34
Il était une fois, en automne, une ville qui remontait de son lac tous les dix ans.
Dans le train, Inès Carrel ne regardait pas le paysage. Casque sur les oreilles, elle réécoutait pour la sixième fois une prise tirée de Les Secours, la bobine du col. Du vent partout, d’un bout à l’autre du spectre. Et dans le vent, un sauveteur, la voix cassée par le froid et par la montée :
« Est-ce que quelqu’un m’entend ? Manifestez-vous ! »
Puis, plus bas, pour ne pas perdre le fil : « Veste rouge, sac bleu… veste rouge, sac bleu… »
Elle sélectionna le vent et l’effaça, bande après bande. Il resta la voix, nue, trop proche, avec une respiration qu’on n’aurait pas dû entendre. Elle la garda. Le train ralentit entre deux étangs couleur d’étain, et elle rabattit l’écran.
À la gare de la vallée, un seul taxi attendait, moteur allumé.
— Lanvière ? Vous venez pour la Nuit, alors. Mon beau-frère loue sa chambre deux cents euros, pour trois heures de sommeil.
— Je viens pour la commémoration, dit Inès.
Il la regarda dans le rétroviseur et ne posa plus de question. À Lanvière, il n’y avait qu’une commémoration.
La route montait à travers des chênaies rousses, puis longeait des maïs coupés où des oiseaux gris fouillaient les chaumes, le cou baissé, lents et sérieux comme des comptables.
— Les grues, dit le chauffeur. Le soir, elles rentrent dormir sur le lac, enfin, sur ce qu’il en reste. Vous verrez : on ne s’entend plus parler.
En haut du coteau, Inès demanda au chauffeur de s’arrêter une minute. Elle descendit, mais garda la main sur la portière, prête à repartir.
En bas, le lac n’était plus là.
À sa place, une immense cuvette de vase grise, luisante ici, craquelée là, où serpentaient des chenaux. On avait ouvert les vannes de la digue en septembre, pour la visite décennale de l’ouvrage. Avec l’eau partie, le village était revenu.
La Grand-Rue sortait de la boue en ligne droite, entre des murets arasés à hauteur d’appui. Le vieux pont de pierre enjambait un chenal d’eau brune. Plus loin, un lavoir. Et au milieu de tout cela, le clocher de Saint-Aubin, tronqué, sans flèche, posé sur la vase comme un pion oublié.
À l’ouest, la digue fermait la vallée, longue et droite, avec une maison basse sur sa crête et, le long de la route qui la couronnait, une rangée de petites bornes orange.
Inès connaissait cette vue. Elle l’avait découverte à dix-sept ans, et elle s’était promis de ne jamais la revoir.
Le village englouti s’appelait Vieux-Lanvière. On l’avait noyé en 1974 pour faire le lac. Chaque automne, la nuit du passage à l’heure d’hiver, celle où il est deux heures deux fois, Lanvière se masquait de minuit à l’aube : l’heure en plus, disait-on, le lac la rendait aux noyés. Et quand il se vidait, tous les dix ans, la ville redescendait dans ses anciennes rues pour la Grande Nuit des Visages.
Une règle, plus vieille que le lac : entre minuit et l’aube, on ne nomme personne de ceux qui sont là. Ce récit obéira.
Il y a dix ans, sept jeunes gens manquèrent à l’appel. Un seul ne revint pas.
Inès remonta dans le taxi. Dans la poche intérieure de son manteau, son pouce retournait quelque chose de très léger.
Au bout de l’esplanade, là où la Descente plongeait vers le bourg, le Belvédère avançait sa rambarde de pierre au-dessus du lit. Contre le parapet, on avait scellé une plaque. Un voile blanc la couvrait, comme un meuble dans une maison fermée pour l’hiver. Inès détourna les yeux avant de se demander ce qu’il y avait dessous.
Le taxi la déposa sur la place de la Halle.
Des guirlandes orange d’un tilleul à l’autre, l’odeur du sucre qui brûle sur la plaque. Un homme en gilet, une clochette de cuivre à la ceinture, fixait des lanternes-citrouilles au bout de perches qui lui arrivaient à peine aux genoux. Un Veilleur. Le mot revint à Inès avant son sens. L’homme la vit regarder.
— C’est exprès, qu’elles sont basses. Une lanterne, ça se porte aux genoux, sinon on éclaire le brouillard.
Il montra le pignon de la Halle, où un grand cadran d’émail blanc dominait les tilleuls.
— Et celle-là, profitez-en : elle est juste jusqu’à cette nuit.
Le téléphone d’Inès disait quinze heures cinquante-deux. Le cadran aussi.
— Après, elle aura une heure d’avance jusqu’au printemps. On ne la recule pas : ici, on dit que c’est l’heure de la Grue.
Et, plus bas :
— Elle ne sonne plus depuis dix ans, d’ailleurs. Aimé a coupé le marteau.
Inès entra sous la Halle.
Sous les arches de béton, la mairie avait monté une exposition, « Dix ans ». Sur des chevalets, le bourg d’avant l’eau, une noce devant l’église. Et 2017, en couleur : la vase, le clocher, les costumes. Inès alla droit au dernier panneau.
L’aube de l’Appel de 2017. Six silhouettes costumées au pied du clocher, dans une lumière grise. Une Dame blanche parmi elles. Inès ne regarda pas la Dame blanche. Elle lut la légende, imprimée en petites capitales :
Cette nuit-là, les gendarmes cherchaient déjà Théo dans le bourg.
Elle la relut. Puis une troisième fois, l’oreille tendue : une prise où quelque chose accroche, un bruit qui ne devrait pas être là.
Déjà. Avant l’aube. Quelqu’un avait donc pris un téléphone, dans le noir, pour dire qu’il manquait un garçon.
Mais qui ?
Elle n’avait jamais posé la question. Personne ne l’avait posée.
* * *
Elle recopia la légende dans son téléphone, mot pour mot, et tapa dessous : qui ? Le curseur clignota après le point d’interrogation jusqu’à ce que l’écran s’éteigne. Elle descendait déjà vers le lac.
Le Débarcadère n’avait presque pas changé. L’ancien hangar de la base nautique, bardé de planches goudronnées. La baie couverte de buée jusqu’à mi-hauteur, où quelqu’un avait dessiné du doigt une citrouille qui pleurait. Le zinc, le poêle en fonte, et au plafond, la quille en l’air, une barque de pêche pendue à des chaînes. Au-dessus du comptoir, accroché à un clou, un masque de cuir noir au long bec recourbé regardait la salle à travers des lunettes rouges. Inès choisit une table d’où elle ne le voyait pas.
Derrière la baie, la terrasse sur pilotis avançait au-dessus du vide. Autrefois, l’eau clapotait à cinquante centimètres sous les planches. Aujourd’hui, huit mètres de rien, puis la vase, et au loin le clocher tronqué dans une brume en train de naître.
L’horloge au-dessus du zinc marquait seize heures vingt. Les autres n’étaient pas encore là. Elle avait fait exprès d’arriver avant eux.
Près de la caisse, on avait épinglé le programme de la mairie, sur papier crème. Grande Nuit des Visages. Appel commémoratif. À l’aube, au Belvédère, les six amis de Théo répondront pour la Grue. Suivaient leurs costumes, par ordre alphabétique, une distribution de théâtre :
La Dame blanche. L’Épouvantail. Le Loup. Le Médecin de peste. Le Renard. La Sorcière.
Aucun prénom.
— Je vous sers quoi ?
Le serveur était très grand, maigre, un tablier noir noué trop haut, des cheveux blond foncé qui lui tombaient sur le front. Dix-sept ans, peut-être. Il attendait, la tête penchée sur le côté, le carnet contre la poitrine, sans rien écrire. Pendant une seconde, une seule, Inès crut voir Théo.
Ce n’était pas le visage. C’était cette tête penchée. Cette façon d’attendre une réponse sans la réclamer, et de vous laisser tout le temps qu’il vous fallait.
Le garçon cligna des yeux, et ce ne fut plus qu’un serveur.
— Un thé, s’il vous plaît. Très chaud.
— On a du cidre chaud à la cannelle, c’est la spécialité de la Nuit. Le patron dit que ceux qui n’en boivent pas ont froid jusqu’à Noël.
— Le thé. Merci.
Il repartit vers le comptoir. Dans la poche du manteau, le pouce d’Inès avait retrouvé la plume.
Une plume grise de grue, de la longueur d’une main, arrivée le 22 octobre dans une enveloppe kraft sans expéditeur. Avec elle, un papier plié en quatre, et trois mots en capitales, au feutre noir, d’une main appliquée qui ressemblait à une main qu’elle avait connue : PAS AVANT L’AUBE.
Elle n’en avait parlé à personne. Ni à Mathias, qui lisait sur le canapé quand elle avait ouvert l’enveloppe. Ni à son père, qui ne savait pas qu’elle était ici.
Le garçon revint avec un plateau. Une tasse fumante, deux sucres dans leur papier, une petite cuillère. Il posa la cuillère, puis la déplaça d’un demi-centimètre pour qu’elle soit bien parallèle à la tasse. Il resta près de la table, le plateau contre la hanche.
Inès leva la tête pour le remercier. Il la regardait sans sourire, très calme.
— C’est offert. Vous, c’est la Dame blanche.







![The dark night [Terminée]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_d3b58b36c3031823ebbe8130363011f7.jpg)

Un prologue accompagné de son premier chapitre qui fonctionnent bien. On a envie d'en savoir plus sur la Dame Blanche, le cri, Théo, etc.
Un petit bémol toutefois : j'ai parfois un peu de mal à demeurer en haleine sur le milieu du chapitre un.