Chapitre 1 — Les lumières au bout de la route
La fête foraine n’était indiquée sur aucun panneau.
Noah en était certain. Il avait emprunté cette route des dizaines de fois, de jour comme de nuit. Il connaissait les virages, les champs qui s’étendaient derrière les haies, le vieux silo abandonné près du rond-point. Pourtant, ce soir-là, au détour d’une courbe, une lumière rouge avait clignoté dans le noir.
Puis une autre.
Et encore une.
Noah ralentit.
Au loin, une grande roue tournait au-dessus des arbres. Ses nacelles s’illuminaient les unes après les autres, dans un éclat doré qui n’avait rien à faire au milieu de cette campagne plongée dans la nuit.
Il regarda l’heure sur le tableau de bord : 22 h 47.
La fête n’était pas annoncée. Il n’y avait pas de musique, pas de voitures garées le long de la route, pas même un bruit de circulation. Seulement cette grande roue qui tournait lentement, comme si elle l’attendait.
Noah aurait dû continuer.
Il le savait.
Mais une pancarte venait d’apparaître dans ses phares, plantée au bord du chemin :
UNE DERNIÈRE SOIRÉE — ENTRÉE GRATUITE
Il freina malgré lui.
La route de terre descendait entre deux rangées d’arbres. Au bout, les lumières de la fête scintillaient avec une gaieté presque enfantine. Noah se dit qu’un événement avait peut-être été installé sans qu’il en entende parler. Un petit tour, quelques manèges, puis il rentrerait.
Il se gara près de l’entrée.
Aucun gardien ne se tenait à la caisse. La barrière était grande ouverte. Derrière, une arche en métal portait le nom de la fête, mais plusieurs lettres manquaient. On pouvait lire :
…A FÊTE FORAINE
Noah sortit de sa voiture. L’air froid lui mordit les joues. Il referma sa veste et s’avança.
Un tintement léger résonna derrière lui.
Il se retourna.
La barrière venait de se refermer.
Il fronça les sourcils, puis haussa les épaules. Le vent, sûrement.
À l’intérieur, la fête semblait presque vide. Des guirlandes colorées couraient au-dessus des allées. Les stands étaient ouverts, les lumières allumées, mais il n’y avait personne derrière les comptoirs. Les manèges tournaient sans passagers, grinçant doucement à chaque révolution.
Une musique de boîte à musique flottait dans l’air.
Noah avança de quelques pas.
Au stand d’entrée, un petit panier contenait des bracelets de papier noir. Sur chacun, une inscription blanche était imprimée. Il en prit un.
VISITEUR
Il le passa autour de son poignet. Le papier se resserra tout seul, juste assez pour tenir.
Un haut-parleur grésilla au-dessus de lui.
— Bienvenue, Noah.
Il se figea.
La voix avait prononcé son prénom avec une douceur familière.
Noah leva les yeux vers les haut-parleurs, mais ils étaient vieux, couverts de poussière, et aucun voyant ne brillait.
— Il y a quelqu’un ? appela-t-il.
La musique s’interrompit.
Pendant une seconde, toute la fête se tut.
Puis, quelque part derrière lui, une voix murmura :
— Enfin.
Noah fit volte-face. L’allée était vide.
Au bout, près de la grande roue, une silhouette se tenait sous les lumières. Grande, immobile, le visage dissimulé par un masque blanc. Elle portait un long manteau sombre qui frôlait le sol.
Noah cligna des yeux.
La silhouette avait disparu.
Son bracelet lui serra le poignet.
Il baissa les yeux.
Les lettres avaient changé.
DERNIER VISITEUR
Noah tira sur le papier. Il essaya de le déchirer, mais le bracelet ne céda pas. Alors, derrière les stands, les manèges s’arrêtèrent un à un.
Dans le silence, la grande roue continua de tourner.
Et tout en haut, dans une nacelle vide, quelqu’un lui fit signe.








