Le muret
Dans trois jours, ils quitteraient le village.
Trois jours avant Barcelone.
Trois jours avant la colocation dont ils parlaient depuis des mois.
Trois jours avant que leur vie change.
Assis sur le vieux muret derrière l’école maternelle, ils regardaient le soleil descendre lentement derrière les champs.
Le même muret.
Toujours là.
Comme s’il avait attendu toutes ces années pour assister à leur départ.
— Vous réalisez qu’on va vraiment le faire ? demanda Zoé en balançant ses jambes dans le vide.
— Ça fait seulement deux cents fois que tu poses la question, répondit François.
— Deux cent trois, corrigea Louis sans lever les yeux de son carnet.
Tout le monde éclata de rire.
Comme d’habitude.
Toujours comme d’habitude.
Pourtant, quelque chose flottait dans l’air ce soir-là.
Une impression étrange.
Comme lorsqu’un orage approche sans qu’aucun nuage ne soit encore visible.
Maya observait le paysage en silence.
Armand consultait son téléphone pour la troisième fois en moins de cinq minutes.
Zoé parlait pour masquer son émotion.
François faisait semblant de plaisanter.
Et Louis…
Louis regardait devant lui.
Perdu dans ses pensées.
Sans savoir que certaines vérités avaient déjà commencé à se rapprocher de lui.
Sans savoir que tout ce qu’il croyait connaître de son histoire allait bientôt vaciller.
Le vent souleva quelques feuilles mortes.
François donna une petite tape sur l’épaule de son ami.
— À quoi tu penses ?
— À rien.
C’était faux.
Mais personne n’insista.
Ils étaient amis depuis toujours.
Ils savaient reconnaître les silences.
Et parfois, ils les respectaient.
Le vieux muret avait vu naître tous leurs secrets.
Bien avant Barcelone.
Bien avant les amours compliquées.
Bien avant les mensonges.
Bien avant les choix impossibles.
Tout avait commencé ici.
À l’époque où ils avaient trois ou quatre ans.
À l’époque où personne n’imaginait que cinq enfants pourraient devenir une famille.
Maya était discrète.
Zoé était une tornade.
François faisait rire tout le monde.
Armand observait déjà tout.
Quant à Louis, il passait souvent inaperçu.
Pourtant, c’était peut-être lui qui remarquait le plus de choses.
Au début, chacun jouait de son côté.
Puis un après-midi, derrière l’école, ils découvrirent ce vieux muret de pierre.
Un simple mur pour les adultes.
Un royaume pour eux.
Zoé fut la première à grimper dessus.
— Le dernier en haut a perdu !
Une phrase absurde.
Une phrase d’enfant.
Mais tout commença avec elle.
Maya grimpa la première.
François la suivit.
Armand fit semblant d’organiser l’expédition.
Louis les observa quelques secondes avant de monter lui aussi.
Et lorsqu’ils furent tous assis côte à côte sur les pierres chauffées par le soleil, quelque chose se produisit.
Quelque chose d’invisible.
De fragile.
Un lien.
Le premier.
Les semaines passèrent.
Puis les mois.
Puis les années.
Le muret devint leur quartier général.
L’endroit des fous rires.
Des disputes.
Des réconciliations.
Des rêves d’avenir.
L’endroit où ils promirent qu’ils resteraient toujours ensemble.
À cet âge-là, les promesses semblaient éternelles.
Ils ne pouvaient pas savoir que grandir change tout.
Ils ne pouvaient pas savoir que l’amour compliquerait les choses.
Ils ne pouvaient pas savoir que certains secrets peuvent briser même les liens les plus solides.
Et surtout...
Ils ne pouvaient pas savoir que celui qui ignorait le plus son propre passé était Louis.
Le premier secret de cette histoire lui appartenait déjà.
Seulement, personne ne le savait encore.
Pas même lui.








