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O TEMPO DE UN VISTO

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Résumé

Amira n'est venue à Lisbonne que pour un tampon, une signature, une enveloppe cachetée. Pas pour les ruelles dorées. Pas pour les balcons qui se font face. Et surtout pas pour lui. Yanis vit juste de l'autre côté du mur. Il vient du même pays qu'elle, parle sa langue, fredonne les chansons de son enfance, et la regarde comme s'il l'attendait depuis toujours. Elle le repousse. Il reste. Elle se ferme. Il patiente. Elle résiste. Mais un soir, à travers la nuit tiède, elle baisse la garde. Une romance secrète naît entre deux fenêtres, loin des yeux du voisinage. Des regards volés, des messages cachés, des nuits qu'on voudrait éternelles. Mais Amira repart bientôt, de l'autre côté de l'océan. Et Yanis, qui l'aime depuis le premier jour, commence à s'éloigner pour ne pas trop souffrir. Peut-on aimer quelqu'un qui est déjà en train de partir ? Et que reste-t-il d'un amour quand il ne reste plus que le temps ?

Genre :
Romance
Auteur :
Plume_ebene.author
Statut :
il y a 10 jours
Chapitres :
3
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

🤎 LES VILLES QUI RETIENNENT


On dit que Lisbonne est bâtie sur sept collines. Ce que l'on oublie de dire, c'est qu'elle a appris à retenir ceux qui passent.

Depuis des siècles, les navires quittent son fleuve vers l'horizon, chargés d'épices, de rêves et d'adieux. Depuis des siècles, des femmes se tiennent au bout des quais et regardent les voiles rapetisser. La ville en a gardé une mélancolie douce, un goût du départ et de l'attente, un mot que personne ne traduit vraiment : *saudade*. Ce n'est pas tout à fait de la tristesse. C'est la nostalgie d'un bonheur qu'on n'a pas encore perdu mais qu'on sent déjà s'éloigner.

Ceux qui arrivent ici croient toujours qu'ils ne font que passer.

Amira ne faisait pas exception.

Elle posa le pied sur le pavé de la Rua das Flores un après-midi d'octobre, le ciel pâle comme une porcelaine fêlée, l'air chargé de cette lumière dorée que seule cette ville sait fabriquer. Derrière elle, un taxi repartait en grondant dans la pente. Devant elle se dressait un immeuble ocre aux volets écaillés, dont la façade portait encore, çà et là, les traces d'azulejos bleus que le temps n'avait pas tous emportés.

Elle ne les trouva pas beaux. Elle avait décidé de ne rien trouver beau.

Elle l'avait décidé dans l'avion, quelque part au-dessus de la Méditerranée, le front contre le hublot et le cœur serré comme un poing. Elle l'avait redécidé dans le taxi, tandis que la ville défilait derrière la vitre : les collines qui montaient et descendaient sans prévenir, les linges qui séchaient aux fenêtres comme des drapeaux de paix, les tramways jaunes qui grinçaient dans les virages. Et elle le redécidait encore maintenant, sa valise à ses pieds et sa fatigue sur les épaules, parce que c'était la seule règle qu'elle s'était fixée pour tenir.

Elle n'était pas venue pour aimer quoi que ce soit. Elle était venue pour un tampon, une signature, une enveloppe cachetée.

« Trois mois, avait promis la dame de l'ambassade, sans lever les yeux de son écran. Trois mois pour finir le dossier, et vous aurez vos papiers de voyage. »

Trois mois. Quatre-vingt-dix jours, à peine. Après quoi Amira prendrait un autre avion, vers une autre ville, une autre langue, une autre vie : celle de l'université qui l'attendait de l'autre côté de l'océan, celle pour laquelle elle avait travaillé pendant des années, jusqu'à en oublier de dormir. Elle avait un plan, une bourse, une date. Elle n'avait pas de place pour une ville. Encore moins pour autre chose.

Le chauffeur déposa sa deuxième valise sur le pavé, empocha son pourboire et lui lança un « Boa sorte ! » qu'elle ne comprit qu'à moitié. La voiture s'éloigna. Le bruit du moteur se dissipa dans la pente, et le silence de la rue retomba sur elle, léger, parfumé de jasmin et de pain chaud.

Elle sortit la clé que lui avait envoyée la propriétaire, une certaine Senhora Almeida qui communiquait exclusivement par messages vocaux, et poussa la lourde porte de bois sombre.

L'odeur la frappa d'abord : cire d'abeille, vieux bois, et quelque chose de plus chaud, comme du café oublié trop longtemps sur le feu. Puis le silence. Un silence épais, presque habité, comme si l'immeuble retenait son souffle pour mieux l'observer. L'escalier montait en spirale, ses marches usées en leur centre par un siècle de pas, sous une verrière sale qui laissait tomber sur la rampe de fer noir une lumière de vitrail.

Trois étages. Pas d'ascenseur.

- Évidemment, murmura-t-elle.

Elle attrapa une valise, laissa l'autre en bas pour y revenir, et commença à monter.

À chaque palier, elle croisa de petites vies qui ne la concernaient pas. Au premier, un paillasson brodé de citrons et une paire de sandales d'enfant abandonnées devant une porte entrouverte. Au deuxième, une porte bleue d'où s'échappait l'écho d'une télévision et l'odeur d'une soupe aux choux. Elle imagina des familles entières derrière ces murs, des dîners, des disputes, des anniversaires, toute cette matière humaine dont elle s'était juré de se tenir à l'écart.

Au troisième étage enfin, deux portes face à face, et une troisième, plus petite, qui menait sans doute au toit.

Elle posa sa valise sur le carrelage ébréché, essoufflée, le front moite. Dans sa poche, son téléphone vibra : un message de sa mère. Tu es bien arrivée ? Appelle-moi quand tu peux, ma chérie. Elle répondit d'un pouce rapide : Oui, tout va bien. Je t'appelle ce soir. Puis elle rangea l'appareil sans rien ajouter. Dire la vérité aurait demandé plus de mots qu'elle n'en avait en réserve : la vérité, c'était qu'elle se sentait minuscule, étrangère, et qu'elle ne savait pas encore comment on tient trois mois quand on a déjà un pied dans le prochain avion.

- Vous êtes la nouvelle locataire ?

Elle sursauta si fort qu'elle faillit lâcher la poignée de sa valise.

Sur le palier d'en face, une vieille dame minuscule l'observait, un arrosoir en fer-blanc à la main, enveloppée dans un châle couleur prune qui lui montait jusqu'au menton. Ses cheveux blancs étaient noués en un chignon impeccable, et ses yeux, très noirs, très vifs, ne semblaient manquer aucun détail.

- Dona Celeste, se présenta-t-elle avec un sourire qui n'avait rien d'innocent. J'habite ici depuis cinquante-trois ans, ma petite. J'ai les yeux partout dans cet immeuble. Il paraît que vous venez du même pays que le jeune homme d'à côté.

Amira sentit son visage se fermer comme une porte qu'on claque.

- Quel jeune homme ?

- Celui qui vous attend depuis ce matin avec un air de ne pas vous attendre.

Elle ne comprit pas tout de suite. Puis elle entendit, derrière la porte voisine, le bruit étouffé de quelqu'un qui se lève trop vite : une chaise renversée, un livre qui tombe.

Dona Celeste haussa les sourcils avec une satisfaction sereine.

- Ah, voilà.

La porte s'ouvrit.

Il était grand, les manches de sa chemise blanche retroussées jusqu'aux coudes, un livre à la main dont il avait gardé le doigt entre les pages. Il avait les cheveux sombres, un peu en désordre, et sur le visage cette expression de quelqu'un qui n'a pas dormi mais refuse de l'avouer. Ses yeux, d'un brun presque doré à la lumière du palier, se posèrent sur elle, et il s'immobilisa.

Une seconde. Peut-être deux. Une seconde de trop.

Il y a des regards qui s'excusent d'exister et d'autres qui n'ont pas peur. Celui-là appartenait à une troisième espèce : un regard qui reconnaît. Comme si, parmi les milliers de visages de la ville, il avait attendu celui-là sans le savoir, et qu'il en éprouvait à la fois du soulagement et de l'effroi.

Amira connaissait les regards qui s'attardent. Elle les avait croisés dans les couloirs de son lycée, dans les files d'attente, dans les fêtes de famille, et elle avait appris depuis longtemps à les fuir avec élégance. Elle se redressa.

- Salam, dit-il doucement, dans leur langue.

Ce simple mot, prononcé si loin de chez eux, aurait dû la réchauffer. Il aurait dû lui rappeler le bruit des voix dans la cuisine, l'odeur du thé à la menthe, la sonorité tendre des syllabes qu'on ne partage qu'avec les siens. Au lieu de cela, il la hérissa.

Parce qu'elle n'avait pas voulu venir ici pour retrouver *chez elle*. Elle avait voulu venir ici pour disparaître.

- Bonjour, répondit-elle en français, très sèchement.

Il comprit. Elle le vit comprendre. Quelque chose passa dans ses yeux, un éclair de déception vite maîtrisé, puis un petit sourire, sans rancune, presque tendre, et elle le détesta pour cela aussi.

- Yanis, dit-il en lui tendant la main. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis juste là.

Elle regarda sa main sans la prendre.

- Je n'aurai besoin de rien.

- Alors je serai juste là quand même.

Dona Celeste, qui suivait l'échange avec l'attention d'une spectatrice de théâtre, fit tinter son arrosoir contre le mur pour masquer un petit rire.

Amira attrapa sa valise, la souleva avec une vigueur qu'elle n'avait pas, et enfonça la clé dans la serrure de l'appartement 3B. La porte résista une seconde, comme pour la punir, puis céda dans un grincement.

- Bonne installation, mademoiselle, lança la vieille dame dans son dos. Et n'hésitez pas à frapper chez moi si les murs vous racontent trop de choses.

Amira ne se retourna pas. Elle entra, referma, et s'adossa contre le battant, le souffle un peu court.

L'appartement était petit mais lumineux : une pièce principale au parquet ciré, une kitchenette étroite aux placards peints en vert pâle, une chambre minuscule où un lit défraîchi trônait sous un crucifix poussiéreux. Il y avait une table en bois, deux chaises dépareillées, un vieux fauteuil recouvert d'un plaid à carreaux, et, au fond de la pièce, une porte-fenêtre aux vitres rondes qui donnait sur un balcon.

Elle posa sa valise, traversa la pièce, ouvrit les battants.

L'air tiède de l'après-midi lui caressa le visage. Le balcon était étroit, bordé d'une balustrade en fer forgé couverte de lierre, juste assez large pour une chaise et un pot de géraniums fanés. En contrebas, la rue grimpait en pente douce, bordée de façades pastel dont les fenêtres s'ouvraient une à une sur le crépuscule naissant. Au loin, entre deux toits, un morceau de fleuve brillait, argenté, comme une promesse qu'on n'ose pas croire.

Elle eut un frisson qu'elle refusa de nommer.

Puis elle remarqua, à sa droite, qu'à peine un mètre séparait son balcon de celui d'à côté. Un seul mètre, qu'une jambe levée aurait pu franchir. Sur l'autre balcon, une chaise en rotin, une petite table, deux tasses vides, et un pot de basilic qui poussait avec une vigueur insolente.

Évidemment, pensa-t-elle encore. Évidemment.

Elle rentra, referma la porte-fenêtre, tira le rideau. Puis elle défit sa valise avec des gestes mécaniques : quelques vêtements, ses carnets, son dossier de papiers qu'elle posa au centre de la table comme un talisman. Elle accrocha son manteau, aligna ses chaussures, brancha son chargeur. Tout cela pour s'empêcher de penser à ce regard sur le palier.

À vingt heures, son estomac gronda, la rappelant à des préoccupations plus concrètes. Elle ouvrit le frigo : vide. Les placards : trois paquets de biscuits secs laissés par l'ancien locataire, périmés depuis l'été. Elle soupira, se laissa tomber sur une chaise, et pour la première fois depuis son départ, ses yeux se mouillèrent.

Elle ne pleura pas. Elle resta là, les mains à plat sur la table, à fixer le grain du bois, tandis qu'au-dehors la ville s'allumait, lampadaire après lampadaire. Quelque part dans la rue, un accordéon jouait une mélodie lente. Un tram grinça dans la pente. Un rire d'enfant résonna, puis s'éteignit.

Elle appela sa mère à vingt et une heures.

- Alors ? demanda la voix chaude, un peu enrouée, à l'autre bout du fil. Comment est ta chambre ? Ils t'ont bien reçue ?

- C'est petit, maman. Mais c'est propre.

- Et les voisins ? Ils sont gentils ?

Amira ferma les yeux.

- Il y a une vieille dame très curieuse. Et un garçon d'à côté. Il vient du même pays que nous.

Le silence qui suivit était si lourd qu'elle l'entendit presque.

- Ah ? dit sa mère avec une prudence qu'Amira connaissait trop bien. Il est comment ?

- Maman.

- Je demande juste.

- Il est... voisin. C'est tout.

- Très bien, très bien. Mange quelque chose, ma chérie. Et ne te couche pas trop tard. Tu as une mine fatiguée, même au téléphone.

Elle raccrocha en riant à moitié, la gorge nouée. Sa mère avait cette façon de tout deviner, même à des milliers de kilomètres, même à travers un fil.

Elle resta un moment immobile, puis se leva, attrapa son manteau et ses clés. Il fallait bien trouver de quoi manger.

En ouvrant la porte, elle faillit marcher sur quelque chose. Elle baissa les yeux : un sachet de papier brun, posé sur le paillasson, tiède encore. À l'intérieur, une boîte en carton contenant une soupe fumante, deux tranches de pain de campagne, et un petit mot plié en quatre.

Le restaurant du coin ferme à vingt-deux heures, mais j'ai pensé que vous seriez trop fatiguée. Bonne première nuit à Lisbonne. - Y.

Elle fixa le papier longtemps, la gorge serrée par un mélange de colère et de quelque chose de plus doux, qu'elle refusa d'identifier. Elle aurait voulu lui rendre la boîte, lui dire qu'elle n'avait rien demandé, qu'elle n'était pas venue ici pour qu'on s'occupe d'elle.

Mais la soupe sentait bon. Elle sentait la maison.

Amira rentra, posa la boîte sur la table, et resta un long moment debout devant elle, partagée entre la fierté et la faim. Finalement, la faim gagna. Elle s'assit, prit la cuillère, et goûta.

C'était la soupe de sa grand-mère. Exactement. Le même goût de cumin et de citron, la même douceur de pois chiches écrasés. Elle ferma les yeux, et pendant quelques secondes, elle eut huit ans, une cuisine pleine de vapeur, et personne ne partait nulle part.

Quand elle rouvrit les yeux, une larme avait roulé sur sa joue. Elle l'essuya d'un geste rageur.

Je ne vais pas aimer cet endroit, se promit-elle. Je ne vais pas m'attacher. Je ne vais pas.

Elle finit la soupe jusqu'à la dernière goutte.

Plus tard, dans le lit trop mou de la chambre minuscule, elle écouta la nuit de Lisbonne. Le tram qui s'éloignait. Le vent dans les volets. Un chien, quelque part, qui aboyait à la lune. Et, à travers le mur, de l'autre côté, très doucement, le bruit de quelqu'un qui bougeait sans vouloir la déranger. Une chaise qu'on repousse. Une tasse qu'on pose. Puis une voix grave, étouffée, qui fredonnait une chanson qu'elle connaissait par cœur, une de ces chansons d'enfance qu'on chante sans y penser, au bord des routes, au fond des cuisines, dans les voitures qui traversent les étés.

Elle enfonça sa tête sous l'oreiller.

Trois mois, se répéta-t-elle. Juste trois mois.

On dit que Lisbonne retient ceux qui passent. On dit qu'elle le fait doucement, sans qu'ils s'en aperçoivent, avec un tramway, une soupe, une chanson derrière un mur. On dit qu'il suffit d'une seule soirée pour que la ville commence à vous garder.

Amira s'endormit bien plus tard, bien après que la voix se fut tue, avec dans la bouche le goût du cumin, et dans le cœur une petite fissure dont elle ne soupçonnait pas encore la profondeur.

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