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Foutue nounou - édité

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Résumé

Noah Morel à tout : un empire du parfum, un charisme à tomber et une vie parfaitement sous contrôle. Enfin, presque. Depuis que ses jumeaux de quatre ans et demi ont décidé que les licornes avaient deux cornes dans les narines et que les légumes étaient l’ennemi public numéro un, son quotidien ressemble à une catastrophe… organisée. Épuisé, désespéré et à deux doigts d’appeler SOS Nounou, il publie une annonce. Il ne s’attendait pas à elle. Charlie Stone débarque comme un ouragan en Converse et pull trop grand, un sac rempli de mauvaises idées, de goûters douteux et de réparties incontrôlables. Bordélique, insolente, solaire. Tout ce que Noah exècre. Et surtout, tout ce dont ses jumeaux semblent avoir besoin. Entre eux, c’est électrique, explosif, et totalement interdit. Elle n’est là que pour les aider. Il l’a engagée pour protéger ses enfants. Alors pourquoi est-ce lui qui a l’impression d’être en train de perdre pied ?

Genre :
Romance
Auteur :
Lara Dry
Statut :
Terminé
Chapitres :
16
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre un

Noah.

— Romy, mon cœur… enlève la pâte à modeler de ton nez. S’il te plaît.

Elle me fixe, sans ciller, l’air de savoir quelque chose que j’ignore. Une intensité presque inquiétante pour une gamine de quatre ans et demi, les sourcils froncés, les lèvres pincées, les narines fièrement obstruées par deux boules de pâte fluo, comme si elle touchait le sommet de son art. Une œuvre éphémère. Une vocation. Elle ne bouge pas. Pas même un battement de cil. Toute son énergie semble mobilisée par cette entreprise grandiose : se transformer, littéralement, en licorne.

— Romy, est une licooorne, Papa, m’annonce-t-elle, avec cette gravité rare, cette conviction absolue qu’ont parfois les très jeunes enfants quand ils nomment le monde à leur façon.

Sa voix est nasale, bien sûr — difficile de faire autrement avec deux cornes dans le pif — mais elle reste étonnamment posée. Pas une grimace. Pas de doute. Elle c’est une licorne. Point final. Je me gratte la tempe. Hésite à argumenter.

— Avec… deux cornes ? Dans les narines ?

— C’est magique comme ça, dit-elle, avant de retourner à sa mission invisible, ses petites mains modelant la pâte avec une concentration que je n’ai plus connue depuis… depuis mes propres années d’école primaire, peut-être.

Je n’insiste pas. Je sais déjà que je suis battu. Il n’y a aucun argument logique, aucune preuve scientifique ou autorité parentale capable de rivaliser avec l’imagination d’une enfant de quatre ans et demi déterminée. Alors je laisse tomber. Comme on renonce à contester une tempête.

J’essaie de boire mon café. J’échoue. Encore. Cinquième fois cette semaine que je le laisse refroidir avant la première gorgée. Il trône là, sur la table basse, seul, délaissé, avec cette allure de martyr silencieux. Mon mug me juge. Je le sens. Il sait que je ne tiendrai pas la journée sans lui. Il sait aussi que je n’aurai pas le luxe de le réchauffer.

Il est 7h42. Un jeudi. L’heure indécente où les rêves s’évaporent et où la journée commence à courir sans te prévenir. Je me tiens là, dans l’entrée, entre un miroir trop honnête et une lumière trop crue. Ce que je vois dans le reflet ? Un homme fatigué. Cheveux en vrac, barbe de trois jours et demi, cernes accusatrices. Une chaussette sale dans une main. Un doudou collant dans l’autre. Une chemise à moitié boutonnée. Un jogging taché. La dignité s’est barrée avec la dernière lingette propre.

Noah Morel. Trente ans. PDG d’une maison de parfums de luxe. Sur le papier, je suis ce qu’on appelle une success story : flacons dorés, campagnes en noir et blanc, interviews dans Le Monde des Affaires. « Le nez prodige », paraît-il. Mais l’empire n’est pas le mien. C’est celui de mon père. Un type à qui je n’adresse plus la parole depuis qu’il a troqué ma mère contre sa secrétaire et qu’il s’est envolé vivre sa romance parfumée ailleurs. Moi, je suis resté ici, à faire tourner sa machine à fric qui sent le jasmin sambac et l’huile de cèdre. Mais ce matin ? J’ai le yaourt à la fraise fermenté et la compote de pomme séchée sur la manche gauche.

— PAPAAAAA !

Jules déboule comme un ouragan. T-shirt trop petit, legging de Noël (en juillet), une chaussette sur la tête comme un bonnet de guerre. Il fonce droit sur la table basse. S’éclate le genou. Lève un sourcil. Ne pleure pas. Il repart en trottinant.

— C’est école aujourd’hui, hein Papa ? Hein dis ?! C’est aujourd’hui ?! On y va ? On y va tout de suite ?!

— Oui mon cœur, on y va, je réponds mécaniquement, déjà en train de chercher ses baskets sous le canapé, les dents serrées.

— Tu viens ce soir ? Promis pour de vrai ? Promis-pour-de-vrai-vrai ?

Je marque une pause.

— Oui, je viendrai.

Il me regarde. Longtemps. Trop longtemps pour un gamin de quatre ans et demi.

— Mais madi tu as dit pareil… et c’est Mamie qui est venue.

Je ferme les yeux. La honte me prend en traître. Ce gamin ne sait pas ce qu’est un retard de prod, une réunion qui s’éternise, un appel client qui bascule en drame logistique. Lui, il sait juste que son père n’est pas venu. Et que ce n’était pas la première fois.

— Papa travaillait, chuchoté-je. Je suis désolé.

Il ne répond pas. Il fronce un peu les sourcils, souffle par le nez. Ce petit soupir boudeur, parfait jumeau de celui de sa sœur. Leur façon à eux de me dire qu’ils n’oublient rien.

On s’habille. Enfin… on tente. Jules finit avec une botte en plastique à un pied et une tong verte fluo à l’autre. Romy veut garder sa robe de pyjama à licornes et ajouter une cape. Elle choisit aussi deux serre-têtes — un rose à paillettes, un violet avec des antennes qui clignotent. Et bien sûr, les bottes de pluie. Indispensables, même s’il fait trente degrés dehors.

En voiture, ils chantent. Fort. Et faux. Une version expérimentale de “Baa Baa Mouton noir”, avec des bruits d’animaux en prime. Jules hurle “coin coin” à chaque refrain. Romy insiste pour ajouter du miaou entre deux couplets. Mes oreilles veulent mourir. Mon cerveau aussi. Mais au fond, je souris.

À l’école, c’est le même rituel. Les câlins. Les bisous. Les bras qui s’accrochent. Les mains qui poissent. Puis les au revoir. Le sac sur le dos, les doudous dans les bras, et le regard de Romy, ce regard de vieille âme dans un corps minuscule :

— Tu oublies pas, hein. Ce soir, c’est toi. Pas Mamie. Pas quelqu’un d’autre. Toi.

— Promis, je dis.

Ils disparaissent derrière la porte. Et là… le silence. Ce silence particulier, blanc et dense, celui qui s’installe quand les enfants quittent la pièce. Pas le silence paisible. Le silence atomique. Celui qu’on savoure comme une victoire. Un silence que je voudrais mettre en bouteille et commercialiser.

Nom du parfum ?

Silence Absolu

Notes de tête : liberté passagère.

Notes de cœur : café froid.

Notes de fond : solitude chic et culpabilité persistante.

Je rentre. Je pousse la porte. Je trébuche sur un camion. Je m’affale sur le canapé. Une brique de Lego me transperce le talon. Je ne bouge même pas. J’ai monté une boîte qui génère des milliers d’euros. J’ai réussi. On me le dit partout. Mais aujourd’hui ? J’en suis réduit à écrire une annonce Facebook comme un appel au secours.

> CHERCHE NOUNOU D’URGENCE

Papa solo. Deux enfants. Quatre et demi. Pas des monstres, promis. Mais presque.

Horaires : flexible, modulable, variable.

Enfants : explosifs.

Métier : PDG de parfumerie, donc je sens bon.

Conditions : patience, humour, oreilles solides.

Bonus : on vous appellera “Maman-nounou”, “Reine des dragons” ou “Licorne bleue”. C’est selon l’humeur de ma fille.

Début : hier, si possible.

Fin : jamais. Je plaisante. Quoique.

Merci. De tout cœur.

Je clique. Je poste. Je respire. Je passe par la cuisine. C’est Beyrouth. Une cuillère collée à une assiette par une substance non identifiée. Un torchon trempé, étalé comme une victime de guerre domestique. Mais le frigo ? Un miracle. Une symphonie de fraîcheur, de lumière et de luxe : étagères bondées, bocaux alignés comme des soldats, fruits lavés, découpés, prêts à être Instagrammés, fromages sous cloche, plats traiteurs sous cellophane doré. Même les yaourts semblent avoir été choisis par un sommelier. Je referme, un peu intimidée. Et très clairement sous-payée pour ce niveau de vie.

Je monte. La chambre des jumeaux est un champ de bataille entre Playmobil démembrés, crayons gras et odeur de pipi. Je referme sans entrer. Mon bureau n’est pas mieux. Un puzzle éventré sur ma maquette de parfum. Un gribouillis de Romy à même le tableau blanc. Une phrase, presque ironique :

“Peau nue. Forêt humide. Lait d’amande.”

Et un cœur rose fluo. Dessiné juste à côté. J’inspire. Mon téléphone vibre. Réunion avec Tokyo à 14h. Mon planning est aussi saturé que mon frigo est plein. Et comme un dernier uppercut : l’école ferme dans dès demain. Et bien sûr, trop pris par le boulot, les jumeaux et les galères quotidiennes, j’ai zappé de les inscrire en centre. Tout le monde me dit que je pourrais me payer une armée de nounous — mais une nounou, ça ne remplace pas un père. Deux mois. Deux mois sans relais ni solution réelle. Et pas question de poser deux mois de congé : mon entreprise ne survivrait pas. Moi non plus.

Ma mère ? En cure thermale. Mon père ? Injoignable. Leur mère ? Partie. Depuis longtemps. Elle a dit : “Je veux respirer.” Et moi, depuis… j’étouffe. Je redescends. Refais un café. Me laisse tomber sur le canapé. Toujours pas de réponse. Je rafraîchis la page. Toujours rien. Et je ferme les yeux. Juste une seconde.

J’imagine qu’une femme frappe à ma porte. Pas une magicienne. Pas un mirage. Juste une personne réelle. Capable. Avec un cœur qui ne prend pas peur au premier pleur. Une inconnue qui comprendra que ce n’est pas une comédie romantique. C’est plus difficile, plus authentique, peut-être même plus beau. Mais ça, c’est un fantasme. Alors en attendant… Je me parfume à la survie.

_________________♥_________________

Le parfum de test que je tiens entre les doigts me monte à la tête. Bois d’aloe, tabac blond, résine brute. Trop sec. Trop amer. Comme cette matinée. Je suis debout dans mon bureau, le téléphone plaqué contre mon oreille, la mâchoire crispée. Les volets sont à moitié baissés, la lumière découpée en bandes comme, si le soleil hésitait à entrer.

— Non, Lauren. Pas demain. Pas à “la première fenêtre disponible”. Maintenant.

J’entends sa respiration à l’autre bout, hachée, tendue. Elle sait que je suis à bout. Elle sait que je n’ai pas dormi. Mais elle ne sait pas que j’ai mis trois quarts d’heure à faire enfiler une culotte à Romy ce matin. Et que Jules m’a mordu parce qu’il ne voulait pas mettre ses chaussures. Elle ne sait rien. Et elle n’a pas besoin de savoir.

— Si le Japon bloque le contrat, on perd trois mois de développement et une avant-première mondiale. Tu veux assumer ça ? Non ? Alors on agit.

Je parle vite, trop vite. Je m’entends et je me déteste un peu. J’ai le ton tranchant, froid. Le ton de l’homme qu’on admire en conférence, qu’on redoute en réunion. Mais en vérité, je suis en jogging. J’ai encore une trace de confiture sur le col de ma chemise. Et je sens vaguement le shampoing pour enfants à la fraise. Très très très haut de gamme. Je déverrouille mon écran d’un geste nerveux. Les notifications pleuvent : quatre mails de l’équipe produit, deux messages WhatsApp de ma mère qui veut savoir si les enfants ont bien mangé ce midi, et un mémo vocal de mon directeur financier qui commence par :

« Noah, on a un gros problème. »

Je n’appuie pas sur play. Pas encore. Je n’ai pas la bande passante émotionnelle. J’ouvre le tiroir de mon bureau. Une feuille de dessin s’est glissée entre deux dossiers. Un gribouillis rose et bleu. Un cœur. Écrit en lettres tordues : “PAPA SENT BON”. Je reste figé. Mon regard s’accroche à ces trois mots bancals, maladroits, parfaits. Puis mon téléphone vibre à nouveau. Je lève les yeux. Je redeviens celui qu’on attend.

— Lauren, rappelle Tokyo. Et dis à Gabriel que je veux une reformulation du N°9 dans l’heure. Plus rond, plus enveloppant. Qu’il arrête de me faire des parfums pour hommes énervés. J’ai besoin de douceur, pas de testostérone liquide.

Je raccroche. Je serre le flacon entre mes doigts. Je le porte à mon nez. Je ferme les yeux. Et je prie pour qu’un jour, quelqu’un m’aide à respirer.

_________________♥_________________

Charlie.

— Non mais sérieusement, Fernand. Toi et moi, il va falloir qu’on s’explique.

Je reste là, figée dans une posture digne d’une prof de SVT à bout de patience, bras croisés, regard accusateur, les pieds bien plantés dans mon parquet rayé, face à mon ficus qui — non content de se dessécher à vue d’œil — me défie en silence. Il a l’air las. Déçu, presque. Comme s’il portait sur ses feuilles toute la fatigue du monde… ou de ma cohabitation.

— Tu pourrais au moins faire semblant de vivre. Je ne sais pas, une feuille qui bouge. Un soupir discret. Un micro-spasme chlorophyllé, histoire que je n’aie pas l’impression d’être totalement seule dans cet appartement qui ressemble de plus en plus à un décor de série Netflix annulée à l’épisode pilote. Même pas la saison complète. Non. L’épisode pilote.

Mais rien. Pas une vibration. Pas une oscillation de tige. Un silence végétal d’une arrogance insupportable. Officiellement, je suis donc en train de parler à une plante verte. Et officieusement ? Je perds une dispute avec elle. Fernand me snobe. Ou alors il est mort. Ce qui, soyons honnêtes, serait ma faute. Je ne l’ai pas arrosé depuis… plusieurs jours ? Semaines ? Une ère géologique, peut-être. Et je commence à sérieusement envisager l’idée qu’il soit en train de faire une fugue passive-agressive en se laissant lentement dépérir dans son pot Ikea, juste pour me punir de mon abandon affectif. Ce serait bien son genre.

Vexée — parce qu’on peut l’être face à un ficus — je tourne les talons et file dans la cuisine. Mon dernier bastion. Mon royaume de carrelage et d’illusions. Là où le café coule encore à peu près correctement, malgré une cafetière qui fait plus de bruits suspects qu’un moteur de mobylette fatiguée. Elle tousse, elle crache, elle gémit. Bref, elle me ressemble. Si ma vie amoureuse était une machine, ce serait elle : dépassée, bruyante, instable, et à deux doigts de rendre l’âme.

Cinquième café. Oui, cinquième. À ce stade, mes veines ne transportent plus de sang mais une forme liquide de nervosité filtrée. J’ai troqué mon système sanguin contre de l’arabica tiède et un vieux fond de sentiment d’échec. Ça tremble un peu dans les extrémités. Mais c’est ça ou sombrer dans l’inaction complète.

Je retourne au salon, cet espace sacré que je devrais probablement rebaptiser “sanctuaire de la lente dissolution de moi-même”. Mon canapé, fidèle compagnon de toutes mes chutes existentielles, a la forme de mon postérieur gravé dans la mousse. Littéralement. Un moulage parfait de ma flemme. Ma table basse est devenue un autel païen dédié à la divinité des miettes, des tasses sales et des papiers froissés. Et moi, au milieu de tout ça, vingt-trois ans, petite chômeuse, sans plan, sans carburant autre que le cynisme et les playlists mélancoliques soigneusement organisées par intensité émotionnelle. Vingt-quatre jours. Vingt-quatre. Que je suis au chômage. Mais qui compte, hein ?

Moi. Moi je compte. Je note. Dans un carnet. Chaque jour d’inutilité pure est symbolisé par un petit dessin griffonné. Le 17ème jour, j’ai dessiné une chaise qui pleure. Ne me juge pas. C’était un mardi. Je suis née hyperactive. Le genre de personne incapable de ne rien faire sans bouillir intérieurement. Il faut que ça bouge. Que ça parle. Que ça produise. Que ça serve. Une triple tâche minimum pour que je me sente humaine : cuisiner, appeler Mamie, et repeindre un mur en même temps. Par goût. Par panique. Par survie.

Alors ce vide ? Ce calme gluant ? Cette inertie qui s’étale comme de la confiture oubliée sur un coin de table ? C’est l’enfer. Et pas un bel enfer. Pas un truc mythologique et classe. Non. L’enfer du quotidien gris. Celui où tu réalises que même ta plante préfère mourir plutôt que de te supporter. J’ai déjà réorganisé mes placards, classé mes livres par couleur, et binge-watché* une série allemande sur un chien médium. Je ne parle pas allemand. Le chien non plus. Ça n’a pas empêché Netflix de me demander “Êtes-vous toujours là ?” Avec une insistance passive-agressive qui m’a fait me remettre en question. Spoiler : oui, j’étais toujours là. Et je commençais à parler au chien dans ma tête.

J’ai appris à faire des œufs pochés. Résultat : un œuf suicidé et une cuisine inondée. J’ai aussi envisagé un puzzle de 5000 pièces représentant une étagère de fromages suisses. Rien que l’idée m’a donné envie de pleurer. Il est temps d’agir.

Je m’affale. Littéralement. Mon fessier s’enfonce dans la crevasse centrale du canapé avec une précision qui ferait jalouser un maître verrier. Je sors mon téléphone. Pas pour faire quelque chose. Juste pour le geste. Le simulacre. Je scrolle sans but. Facebook. Insta. Facebook à nouveau. Du scroll de l’angoisse à haute dose. Photos de bébés joufflus. Recettes à base de graines qui coûtent un loyer. Vacances à Mykonos. Témoignage “inspirant” d’une meuf qui a monté un empire en vendant du savon au quinoa. Moi ? J’ai fait cuire des pâtes sans les coller. Et je ne suis pas peu fière. Et là. Entre deux vidéos de chiens sur des planches à roulettes et une pub pour des leggings sculptant, alors que je n’ai pas bougé de mon canapé depuis 72 heures, je tombe sur l’annonce.

Je relis trois fois. D’abord, avec curiosité. Puis, avec un sourire. Et enfin, avec un fou rire qui me prend par surprise. Un de ceux qui sortent du ventre, qui secouent, qui surprennent, qui nettoient un peu la crasse qu’on a dans la tête.

Ce type… ce type est au bord du gouffre. Et il envoie un message avec un humour aussi désespéré que brillant. Un appel au secours déguisé en sketch. Un “je vais crever” qui sent bon le sarcasme et la purée trop tiède. Et, je ne sais pas… ça me touche. Ça me parle. Ça me ressemble.

Je sens un petit ding dans mon crâne. Pas un ding de notification. Un dingue d’instinct débile. Celui qui murmure « tiens, si on faisait une connerie aujourd’hui ? Un impulsif. Une signature de contrat socialement irresponsable ? » Parce que bon. Les enfants ? Je sais à quoi ça ressemble, hein. C’est petit, ça court, ça hurle, ça pleure quand sa banane se casse en deux. Je n’en ai jamais gardé un. Je n’ai jamais changé une couche. Je n’ai jamais chanté une comptine autrement qu’en soirée, avec un cocktail à la main. Et pourtant. Je sens un truc. Un frisson. Une envie. Une urgence. Le besoin, viscéral, de faire quelque chose. De répondre. D’exister pour quelqu’un d’autre que moi-même. Alors je me redresse. Mon corps grince. Mon âme soupire. Je suis officiellement devenue un meuble. Mais un meuble qui va oser. Je tape :

Salut papa parfumé,

Je n’ai aucune expérience officielle. Mais j’ai survécu à trois colocs bordéliques et à un lave-linge qui m’a explosé au visage, donc je suis préparée à toute forme de chaos.

Je suis rapide, adaptable, drôle (enfin je crois), et pas allergique aux yaourts. Même projetés.

Je cours vite. Je ris fort. Et j’ai une playlist “spéciale garderie improvisée” avec Queen, Mylène Farmer et la BO de Shrek.

Dispo. Maintenant. Ou hier.

Je clique. Envoyé. Je balance mon téléphone sur le coussin comme si je venais de rédiger une lettre d’amour à l’univers. Et je m’allonge. Bras en croix. Tête vide. Espoir bancal. Peut-être qu’il ne me répondra pas. Peut-être qu’il va me stalker, voir ma photo de profil avec ma paille flamant rose, et fuir. Mais peut-être aussi — peut-être — que c’est là, ici, maintenant, dans ce mélange de fatigue, d’humour et de Converses mal lacées, que ma vie décide de redémarrer. Je regarde Fernand. Toujours mort.

— Si ça marche, je t’arrose. Promis.

Je fixe mon téléphone. Il ne vibre pas. Il ne clignote pas. Il ne sonne pas. Il fait exactement ce que les téléphones font quand on attend désespérément un signe du destin, un miracle numérique, une pulsation divine à travers la 4G : rien. Le néant. Le calme plat. Le silence pixelisé d’un monde qui s’en fout. Alors, évidemment, dans un élan de maturité parfaitement assumée, je fais ce que toute personne raisonnable, stable et émotionnellement régulée ferait dans cette situation : j’appelle Lola.

Mon âme damnée. Ma sœur de cœur version whisky coca. Mon double maléfique. Ma meilleure amie depuis qu’on s’est battues en CE2 à la cantine pour une pêche au sirop. Elle avait gagné. Je l’avais mordue. On a scellé notre amitié dans le sucre collant et l’humiliation collective. Depuis, c’est pour la vie. Elle décroche au bout de deux sonneries. Comme si elle avait senti l’approche imminente d’une bêtise cosmique.

— Charlie ? Tu as encore adopté un truc vivant sans réfléchir ? Un poisson ? Une fouine ? Un mec ?

— Non. Enfin… pas encore.

— Qu’est-ce que t’as fait ?

Je me laisse glisser dans le canapé avec la grâce d’un opéra dramatique, une main sur le front, l’autre sur mon cœur, prête à déclamer la tragédie de ma vie dans un souffle d’héroïne fauchée par l’ennui.

— J’ai postulé à une offre pour être… nounou.

— Pardon. Tu as dit quoi ?

— Une offre de nounou. J’ai postulé. Enfin… j’ai répondu. À un papa solo. Sur Facebook. Il est au bout de sa vie, il a des jumeaux de Quatre ans, un job à responsabilités, probablement une hernie discale, et les cernes d’un type qui a vu l’enfer en HD. Et moi… j’ai dit que j’étais disponible.

Je l’imagine. Je la vois sans la voir. Index levé, bouche entrouverte, yeux plissés, hésitant entre me rire au nez et appeler une cellule psychologique. Et effectivement, ce qui suit, c’est un rire. Non. Un fou rire. Brutal. Animal. Incontrôlable. Un éclat sonore qui me fait rouler des yeux, mais qui me fait sourire aussi.

— TOI. Nounou ? Toi ? Mais tu as déjà tenu un enfant dans tes bras sans faire une tête de panique viscérale ?

— Bien sûr ! Une fois. À un mariage. Il pleurait. Bon, ok, il a arrêté dès que je l’ai reposé, mais j’ai tenu bon, d’accord ? Dix-sept secondes. J’ai même souri.

— Charlie. Tu as confondu une poussette avec une valise à roulettes le mois dernier.

— Il faisait sombre dans le hall d’entrée. Et j’avais la gueule de bois. On ne juge pas les matins difficiles.

— Et tu veux t’occuper de DEUX enfants de QUATRE ans ?

— Je n’ai jamais dit que je voulais. J’ai dit que j’étais dispo. Ce n’est pas pareil. C’est… conceptuellement différent.

Elle soupire. Ce soupir, je le connais par cœur. Il dit “tu es irrécupérable”, “je t’aime quand même” et “on va encore devoir mentir à la police” en une seule expiration. Mais je l’entends sourire. Et ça, ça me fout un petit frisson d’humanité dans le dos.

— Pourquoi tu as fait ça ?

Je me redresse légèrement, le ton plus bas. Moins clown. Plus fille paumée avec des cernes qui grattent sous la peau.

— Parce que j’en peux plus de ne rien faire. Parce que j’ai l’impression d’être devenue un meuble. Un meuble moche. Sans fonction. Posé là. Parce que même Fernand me regarde avec du mépris dans les nervures. Et surtout… parce que ce type. Son message. Il m’a fait marrer. Il était honnête. Drôle. Éreinté. Et j’ai eu envie de l’aider. Ou de m’aider à travers lui. Je ne sais pas trop. Peut-être les deux.

— Tu disais pareil quand tu as fini bénévole dans un refuge pour hérissons et que t’as pleuré en découpant une carotte.

— J’étais en syndrome prémenstruel, ok ? Et les hérissons ont des yeux bouleversants. Tu sais que c’est la vérité.

Elle explose de rire. Mais cette fois, c’est un rire doux. Un rire qui tient chaud. Un rire qui dit qu’elle sait. Elle sait que je suis sérieuse. Sérieusement désespérée, mais sérieuse quand même.

— Charlie…

— Je sais. Ce n’est pas logique. Je ne suis pas faite pour ça. Je n’ai pas de diplôme, pas de référence, pas même un pantalon large. Je ne porte que des slims. Je n’ai pas non plus l’instinct maternel. J’ai l’instinct de fuite, à la limite. Et si un enfant me vomit dessus, y’a 60 % de chances que je vomisse aussi, par solidarité. Mais… je crois que j’ai juste besoin de tenter. De faire un truc complètement con. De foutre les mains dans la purée et voir si je m’y noie ou si je peux encore flotter.

— Tu serais capable de leur apprendre à dire “putain” avant “bonjour”.

— Bah. C’est utile. C’est un mot polyvalent. Et ça fait circuler l’air, tu vois ?

— Tu as envie que ça marche, hein ?

Je hausse les épaules, même si elle ne peut pas me voir. Je souffle.

— J’ai envie que quelque chose marche. Que ce soit un job, une rencontre, une journée qui sert à autre chose qu’à descendre du café et rafraîchir Instagram. Et s’il faut que ce soit au milieu de couches, de feutres et de hurlements à la banane cassée, alors soit. Je prends. Peut-être que c’est ça, le miracle : juste être utile quelque part.

— Toi, tu as surtout besoin d’un miracle. Et d’une brosse à cheveux.

— Tu es une sorcière cruelle. Je t’adore.

— Tu me tiendras au courant ?

— Promis. Si je survis aux 24 premières heures sans être bâillonnée avec un doudou, tu seras la première à le savoir.

— Marché conclu. Et Charlie ?

— Mmm ?

— Essaie de ne pas leur apprendre à faire un doigt en pâte à sel.

— Aucune garantie.

Elle raccroche. Et moi, je souris. Pas un grand sourire de pub pour dentifrice. Non. Un sourire maladroit. Usé. Mais sincère. Peut-être que je vais me planter. Peut-être que je vais détester chaque seconde. Peut-être que je vais regretter. Peut-être que j’aurais dû postuler chez Monoprix comme tout le monde. Mais peut-être aussi… que je viens de mettre un pied dans une aventure plus grande que moi. Une expérience authentique. Vivante. Bordélique, bruyante, imparfaite… et c’est exactement ce dont j’ai besoin. Et si je tombe ? Ben Lola sera là pour me ramasser. Et Fernand… bon, on verra si je l’arrose.

* Binge-watcher (ou binge-watcher, francisé parfois en binge-watcher) signifie regarder plusieurs épisodes d’une série — ou même une saison entière — à la suite, sans s’arrêter ou presque.

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Bien écrit

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