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Sous le masque des flashs

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Résumé

À dix-neuf heures précises, la pluie cessa. Elle avait pourtant martelé les pavés de la place Saint-Aubin depuis le milieu de l’après-midi, transformant le tapis rouge en une longue bande brillante qui reflétait les projecteurs. Les organisateurs avaient couvert les premiers mètres d’une bâche, mais les gouttes avaient trouvé le moyen de s’infiltrer dessous. À présent, des techniciens s’affairaient autour des câbles pendant que les invités attendaient sous un auvent, leurs tenues de soirée protégées par des parapluies. Derrière les barrières, le public se pressait déjà. Des fans brandissaient des téléphones. Des photographes professionnels se disputaient les meilleurs emplacements. Plus loin, une rangée d’agents de sécurité surveillait l’entrée du gala avec des oreillettes et des regards sévères. Au milieu de tout ce monde, un homme en manteau noir gardait les mains dans les poches.

Genre :
Romance
Auteur :
PlumeObscure
Statut :
il y a 4 jours
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1 — L’homme derrière la foule

À dix-neuf heures précises, la pluie cessa.

Elle avait pourtant martelé les pavés de la place Saint-Aubin depuis le milieu de l’après-midi, transformant le tapis rouge en une longue bande brillante qui reflétait les projecteurs. Les organisateurs avaient couvert les premiers mètres d’une bâche, mais les gouttes avaient trouvé le moyen de s’infiltrer dessous. À présent, des techniciens s’affairaient autour des câbles pendant que les invités attendaient sous un auvent, leurs tenues de soirée protégées par des parapluies.

Derrière les barrières, le public se pressait déjà.

Des fans brandissaient des téléphones. Des photographes professionnels se disputaient les meilleurs emplacements. Plus loin, une rangée d’agents de sécurité surveillait l’entrée du gala avec des oreillettes et des regards sévères.

Au milieu de tout ce monde, un homme en manteau noir gardait les mains dans les poches.

Il était assez large d’épaules, avec un ventre rond qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Son masque noir recouvrait le haut de son visage et descendait jusqu’à son nez, laissant seulement ses yeux visibles. Une capuche sombre protégeait sa tête. Il portait des gants fins, un pantalon noir et des chaussures solides, choisies pour rester debout plusieurs heures sans lui faire mal aux pieds.

Rien chez lui ne criait « journaliste ».

C’était voulu.

La seule chose qui le trahissait était l’appareil photo suspendu à son cou.

— Je dois te dire que cette pluie ne me plaît pas, murmura l’appareil.

L’homme ne bougea pas.

— Tu n’as pas de cheveux à protéger, toi.

— Je suis un appareil photo. J’ai des composants électroniques. Ils sont très sensibles à l’humidité, figure-toi.

— Tu as une housse.

— Une housse que tu as oubliée dans ton sac.

— Je ne l’ai pas oubliée. Je l’ai laissée à la maison parce que tu m’as assuré que le ciel resterait dégagé.

— J’ai dit que les nuages me semblaient peu menaçants.

— Tu n’as pas d’yeux.

— Je vois très bien à travers mon objectif.

Il soupira sous son masque. Il s’appelait Sacha Delcourt, mais personne ne connaissait ce nom dans le monde de la presse. Pour ses articles et ses photographies, il signait L’Ombre. Depuis bientôt trois ans, il travaillait sous cette identité, sans montrer son visage, sans accorder d’interview et sans assister aux événements où l’on pouvait facilement le reconnaître.

Il avait ses raisons.

La première était simple : il n’aimait pas être photographié. La seconde l’était moins. Quelques années auparavant, un article signé de son vrai nom avait révélé les pratiques douteuses d’un puissant homme d’affaires. L’affaire avait provoqué des menaces, des appels nocturnes et des visites inquiétantes à son domicile. L’enquête avait abouti, mais Sacha avait retenu la leçon.

Depuis, son masque était devenu sa signature.

Et son appareil photo, son compagnon le plus bavard.

— Tu devrais avancer de deux mètres, reprit l’appareil.

— Je ne peux pas. La sécurité est juste là.

— Je ne parle pas de passer devant eux. Il y a un petit espace entre la barrière et le lampadaire.

Sacha regarda discrètement vers la gauche. L’appareil avait raison. Un passage de quelques centimètres s’ouvrait entre une barrière métallique et un poteau décoré de fleurs blanches. De là, il pourrait prendre les invités de trois quarts, sans avoir la tête d’un inconnu au premier plan.

— Tu veux que je me fasse remarquer ?

— Je veux que tu prennes de bonnes photos. C’est ton métier.

— C’est toi qui prends les photos.

— Et c’est toi qui appuies sur le bouton. Nous formons une équipe.

Sacha se déplaça sans quitter la foule des yeux. Il se glissa près du lampadaire et leva son appareil. Le premier groupe d’invités arrivait : une actrice vêtue d’une robe argentée, un chanteur en costume bleu et deux présentateurs connus. Les flashs crépitèrent. Sacha prit plusieurs clichés, vérifia rapidement son écran, puis recommença.

— Pas mal, commenta l’appareil.

— Merci.

— Je parlais de moi.

— Bien sûr.

Le gala avait lieu chaque année au profit d’un centre d’accueil pour jeunes en difficulté. Cette édition attirait une foule plus importante que d’habitude, car le principal mécène avait promis une annonce exceptionnelle. Depuis une semaine, les journaux spéculaient sur la somme qu’il allait offrir. Certains parlaient de dix millions. D’autres de cinquante.

Pour Sacha, la somme avait peu d’importance.

Il voulait comprendre pourquoi le mécène avait choisi de s’associer à cette fondation après des années à éviter les photographes. Il voulait aussi découvrir si les rumeurs sur son club de bikers étaient fondées.

Dorian Varek, quarante-quatre ans, président des Ravens, milliardaire à la tête d’un empire industriel et financier. Des usines, des entreprises de sécurité, des hôtels, des garages et des parts dans plusieurs sociétés de transport. Son nom apparaissait dans les classements de fortune, mais aussi dans les articles sur les clubs de motards les plus influents du pays.

On disait qu’il avait bâti sa fortune à partir de rien.

On disait aussi qu’il pouvait faire fermer une entreprise d’un simple coup de téléphone.

Sacha n’aimait pas les rumeurs. Il préférait observer.

— Tu as sa photo de face ? demanda l’appareil.

— Il n’est pas encore arrivé.

— Il est en retard.

— C’est un milliardaire. Il peut se permettre d’être en retard.

— Moi, je ne peux pas me permettre de rester sous la pluie. Mon boîtier n’est pas milliardaire.

Sacha retint un rire. Derrière son masque, le son se perdit dans le tumulte.

Une voiture noire s’arrêta devant le tapis rouge. Les invités se tournèrent aussitôt. Les agents de sécurité se redressèrent. Les photographes levèrent leurs appareils. La portière arrière s’ouvrit.

Dorian Varek descendit.

Il ne portait pas de smoking classique. Son costume noir était taillé avec soin, mais une chemise sombre remplaçait la cravate. Une épingle en forme de corbeau brillait sur le revers de sa veste. Ses cheveux bruns, coupés court sur les côtés, étaient légèrement argentés aux tempes. Il avait la carrure d’un homme qui n’avait pas abandonné l’entraînement, et le visage fermé de quelqu’un qui avait appris à ne pas montrer ses pensées.

Deux hommes l’accompagnaient, tous deux en costume. Sacha les reconnut sur des photographies publiées dans les journaux : le vice-président des Ravens et un responsable de la sécurité du groupe. Derrière eux, un autre véhicule transportait plusieurs membres du club.

Dorian avança vers le tapis rouge.

Les cris du public montèrent d’un cran.

— Monsieur Varek ! Par ici !

— Dorian, un sourire !

— Vous confirmez le don de cinquante millions ?

— Vous êtes toujours président des Ravens ?

— Monsieur Varek, votre club est-il impliqué dans l’affaire du port ?

Les questions s’entrechoquaient. Les flashs illuminaient le visage du milliardaire. Il ne s’arrêta pas tout de suite. Il salua la foule d’un mouvement de tête, puis se plaça devant le panneau des partenaires pour les photos officielles.

Sacha se pencha légèrement sur le côté afin de cadrer entre deux épaules. Son appareil glissa contre son torse.

— À gauche, dit-il doucement.

— Quoi ?

— Ton angle. À gauche. Il y a une tête qui gâche tout.

Sacha changea de position.

Le visage de Dorian apparut dans le viseur.

L’objectif capta d’abord le costume, l’épingle de corbeau, puis les traits du milliardaire. Sacha pressa le déclencheur. Une photo. Deux. Trois.

À la quatrième, Dorian tourna les yeux vers lui.

Sacha s’immobilisa.

Le milliardaire ne regardait pas les photographes installés devant la scène. Il ne regardait pas les journalistes qui l’interrogeaient. Son regard était fixé sur l’homme masqué, derrière la foule.

— Il t’a vu, souffla l’appareil.

— Tout le monde me voit.

— Je parle de lui.

— Continue de surveiller l’objectif.

— Je suis l’objectif.

— Alors fais ton travail.

Dorian détourna les yeux au bout d’une seconde. Il répondit à une question, puis posa avec une représentante de la fondation. Sacha profita de cet instant pour prendre plusieurs clichés de profil.

Il aurait pu s’arrêter là. Il avait déjà des images utilisables. Mais quelque chose dans le regard de Dorian l’avait troublé. Pas de colère. Pas de mépris. Plutôt une attention curieuse, comme s’il avait reconnu un visage sous le masque.

Impossible, se dit Sacha.

Personne ne savait qui il était.

Le président des Ravens se dirigea vers l’entrée du gala, mais un journaliste le rattrapa.

— Monsieur Varek ! Est-ce vrai que vous avez acheté l’ancien entrepôt du port ?

Dorian s’arrêta.

— C’est vrai.

— Pourquoi ? Les habitants pensent que vous allez le transformer en centre logistique.

— Les habitants n’ont rien à penser. Ils ont raison de poser la question.

Le journaliste parut surpris par la réponse. Plusieurs appareils se levèrent.

— Alors que comptez-vous en faire ?

— Je vais l’annoncer ce soir.

— Votre projet est-il lié au club ?

Dorian jeta un regard vers les barrières. Les hommes qui l’accompagnaient se tendirent à peine, mais Sacha le remarqua.

— Tout ce que je fais n’est pas lié aux Ravens, répondit Dorian. Le club est une partie de ma vie. Ce n’est pas la seule.

Le journaliste insista :

— Vous financez cette fondation avec votre fortune personnelle ?

— Je ne parle pas d’argent devant une caméra.

— Mais vous êtes ici pour annoncer un don.

— Je suis ici pour soutenir des jeunes qui n’ont pas toujours eu le choix. Ce soir, je parlerai du projet. Le reste vous regarde.

Il reprit sa marche.

Sacha prit une photo de son profil. Dorian était sérieux, mais pas hostile. Il y avait dans sa voix une sorte de retenue qui contrastait avec son image publique.

— Cette photo est bonne, dit l’appareil.

— Tu dis ça de toutes celles où il apparaît.

— C’est faux. La deuxième était floue.

— La deuxième était floue parce que tu as bougé.

— Je suis fixé sur un trépied humain très instable.

— Je suis derrière une foule, un lampadaire et une barrière. Laisse-moi vivre.

Les portes du gala se refermèrent derrière Dorian et ses gardes. Le public resta quelques secondes devant l’entrée, puis les cris se déplacèrent vers la voiture suivante.

Sacha baissa son appareil et vérifia ses prises. Les images étaient nettes. Il avait capturé le président des Ravens de face, de profil et en pleine conversation. La dernière photo était différente : Dorian avait le regard tourné dans sa direction, juste avant de franchir les portes.

— Celle-là, tu ne la publies pas, dit l’appareil.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il regarde directement dans l’objectif.

— C’est le principe d’une photo de presse.

— Il ne regarde pas l’objectif. Il te regarde, toi.

Sacha se raidit.

— Tu inventes.

— Je suis une machine. Je ne sais pas inventer.

— Tu me parles.

— C’est différent.

Sacha rangea l’appareil contre lui et consulta son téléphone. Son rédacteur en chef attendait déjà les premières photos.

Envoie-moi la sélection dès que tu peux. On veut une image de Varek avant le début de son discours.

Sacha répondit qu’il s’en occupait. Il choisit quatre clichés, les transmit et conserva la photo du regard pour lui-même.

— Tu gardes la meilleure ? demanda l’appareil.

— Je la garde parce qu’elle est étrange.

— Elle est excellente.

— C’est justement pour ça.

— Tu ne veux pas qu’on voie que tu as été repéré ?

— Je ne veux pas qu’on commence à poser des questions.

— Personne ne sait que tu es toi.

— Et je tiens à ce que ça reste comme ça.

Sacha s’éloigna de la barrière et rejoignit un café installé au coin de la place. Il commanda un thé chaud et s’assit près de la vitrine, assez loin de l’entrée pour ne pas attirer l’attention. À travers le verre, il voyait les invités continuer à arriver.

Il retira ses gants. Ses doigts étaient rouges de froid.

— Tu trembles, dit l’appareil.

— Je suis frigorifié.

— Tu devrais rentrer.

— J’ai encore besoin d’une photo du discours.

— Tu auras le discours sur toutes les chaînes demain matin.

— Je veux voir comment il parle quand il n’est pas devant une caméra.

— Tu veux voir comment lui parle quand il ne sait pas que tu le regardes.

Sacha leva les yeux vers l’appareil.

— Tu es très bavard ce soir.

— Je suis toujours bavard. Tu fais semblant de ne pas m’entendre quand tu es contrarié.

— Je n’ai jamais dit que tu existais.

— Tu me réponds depuis trois ans.

— Je pourrais parler tout seul.

— Ce serait inquiétant.

Sacha eut un petit sourire. Il but une gorgée de thé et observa les lumières de l’entrée. Derrière la vitre, les agents filtraient les invités. Les photographes admis à l’intérieur étaient rares. Le journal de Sacha n’avait pas obtenu d’accréditation pour la salle principale. Il devait se contenter du tapis rouge et des images diffusées en direct.

Il n’avait pas besoin d’entrer.

Il n’avait pas besoin de savoir ce que Dorian annoncerait.

Pourtant, il regarda l’heure.

Vingt minutes plus tard, son rédacteur en chef rappela.

— Tu as les clichés ? demanda une voix pressée.

— Je les ai envoyés.

— J’en ai vu quatre. Il nous en faut une bonne de Varek avec le logo de la fondation derrière lui.

— Tu en as une.

— Il faut une photo plus serrée. Tu peux te rapprocher quand il ressort ?

— S’il ressort.

— Il devra bien sortir.

— Je ne peux pas promettre une photo de face.

— Sacha, tu es l’Ombre. Tu arrives toujours à obtenir ce que les autres ratent.

Sacha fronça les sourcils.

— Je ne suis pas magicien.

— Non. Tu es journaliste. Fais ton travail.

L’appel se termina.

— Il est agréable, ton rédacteur en chef, remarqua l’appareil.

— Il est stressé.

— Il pourrait être stressé avec un peu plus de douceur.

— Tu donnes des leçons de politesse maintenant ?

— J’ai passé la soirée à t’écouter parler aux gens. Il faut bien que quelqu’un s’en charge.

Sacha remit ses gants et se leva. Il sortit du café, puis revint à la barrière. La pluie avait repris, plus fine, presque invisible dans la lumière des projecteurs. Il se plaça un peu plus loin que tout à l’heure, près d’un groupe de fans qui attendaient un chanteur.

Le temps s’écoula.

À vingt heures trente, un écran installé près de l’entrée diffusa l’intérieur de la salle. Le discours du président des Ravens commençait. Sacha s’approcha de l’écran, sans pouvoir entendre clairement la voix à cause du bruit de la foule.

Dorian se tenait sur une petite scène, devant le logo de la fondation. Il avait retiré sa veste et retroussé légèrement ses manches. Son visage paraissait plus détendu sous les lumières chaudes. Il tenait une feuille à la main, mais ne la regardait presque jamais.

— Il n’a pas l’air d’aimer lire un texte préparé, dit l’appareil.

— Il n’en a peut-être pas.

— Il parle sans notes.

— Oui.

— Tu peux zoomer sur l’écran ?

— La qualité sera mauvaise.

— Alors utilise ton œil.

Sacha observa les mouvements de Dorian. Le milliardaire parlait lentement, choisissait ses mots. Il ne cherchait pas à faire rire la salle ou à émouvoir artificiellement les caméras. Il racontait une visite dans un foyer, quelques mois plus tôt. Il avait rencontré des adolescents qui ne savaient pas où ils dormiraient la semaine suivante.

— J’avais vingt ans quand j’ai quitté la maison, disait-il. Je n’avais pas grand-chose. Une moto, quelques vêtements et un ami qui m’a ouvert la porte de son garage. Je n’oublie pas ce que ça fait de ne pas savoir où l’on va dormir.

Le public s’était calmé.

— Les Ravens m’ont aidé à construire ma vie. Pas parce que nous étions des hommes parfaits. Parce que nous avions décidé de nous tenir les coudes quand le reste du monde nous tournait le dos. Ce que nous voulons faire ici, c’est offrir aux jeunes un endroit où ils peuvent souffler, se former et choisir ce qu’ils veulent devenir.

Sacha ne prit pas de photo.

Il regardait.

— Tu devrais photographier, chuchota l’appareil.

— Je sais.

— C’est ton travail.

— Je l’entends.

— Alors—

— Chut.

Le discours continua. Dorian annonça la création d’un centre de formation, avec des ateliers de mécanique, de photographie, de cuisine et d’informatique. Une partie du bâtiment du port serait transformée en résidence temporaire. Les associations locales participeraient à la gestion du lieu. Les Ravens fourniraient des bénévoles et un fonds de départ.

La foule applaudit.

Les appareils crépitèrent de nouveau.

Sacha prit plusieurs photos de l’écran, mais les images ne lui plaisaient pas. Il aurait préféré être dans la salle. Il aurait voulu voir les visages des jeunes assis au premier rang, leurs réactions, leurs mains serrées sur les accoudoirs.

Il savait qu’il n’aurait pas cette chance.

Il rangea son appareil contre lui.

— Il y a un passage derrière le bâtiment, dit celui-ci.

— Comment le sais-tu ?

— J’ai entendu les gens en parler. Ils disent qu’il y a une sortie de service vers la ruelle.

— Tu écoutes toutes les conversations ?

— Je suis attentif.

— Tu n’as pas d’oreilles.

— Tu sais déjà que cette phrase ne marche pas.

Sacha tourna les yeux vers la ruelle située derrière le café. Une porte grise s’ouvrait sur un couloir étroit. Un agent de sécurité se tenait à proximité, mais il parlait avec un autre homme. Les invités ne pouvaient pas passer par là, mais le personnel, oui.

— Je ne vais pas entrer par une porte de service, murmura Sacha.

— Je ne t’ai pas demandé d’entrer.

— Tu viens de suggérer—

— Je suggère de te placer à l’angle de la ruelle. Si quelqu’un sort, tu auras une photo différente. C’est ce que ton rédacteur t’a demandé.

Il hésita.

Ce n’était pas interdit d’être sur un trottoir public. Il ne franchirait aucune porte. Il ne s’approcherait pas des invités. Il voulait simplement avoir un autre angle.

Sacha s’éloigna de la foule et marcha jusqu’au bout de la rue. La ruelle était éclairée par un réverbère. Il se plaça contre le mur, à distance de la sortie, et fit semblant de consulter son téléphone.

— Tu as froid, dit l’appareil.

— Je sais.

— Tu pourrais avoir une écharpe.

— Tu pourrais être moins lourd.

— Je ne suis pas lourd, je suis parfaitement équilibré.

— Tu pèses deux kilos.

— Deux kilos de talent.

La porte s’ouvrit.

Sacha leva les yeux.

Un jeune homme en costume passa le premier, téléphone collé à l’oreille. Puis un agent de sécurité sortit, inspecta la rue et fit un signe à quelqu’un à l’intérieur.

Dorian apparut quelques secondes plus tard.

Il ne portait plus sa veste. Un manteau sombre reposait sur ses épaules. Il s’arrêta à l’abri de l’auvent, hors du champ des photographes du tapis rouge, et inspira profondément.

Pour la première fois de la soirée, il semblait fatigué.

Sacha leva son appareil.

— Non, dit l’appareil.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il vient de sortir pour être seul.

— Il est dans une rue publique.

— Et tu le photographierais à la seconde où il croit être hors des regards.

Sacha garda l’appareil baissé.

Dorian s’écarta de ses gardes et fit quelques pas le long du mur. Il regarda la pluie tomber, puis sortit un téléphone de sa poche.

— Je ne veux pas que le centre porte mon nom, dit-il.

Sacha se figea.

La voix de Dorian était basse, mais la ruelle la portait jusqu’à lui.

— Parce que ce n’est pas un cadeau pour ma réputation. Non. Fais retirer la plaque avant qu’ils ne la commandent. Le centre s’appellera comme les jeunes le décideront.

Il écouta la personne au bout du fil.

— Je sais ce que le conseil préfère. Je m’en fiche. Ils n’auront pas à vivre là-bas.

Dorian raccrocha.

Sacha baissa les yeux vers son appareil. Il avait entendu une information intéressante. Une révélation que son journal aurait pu mettre en avant : le milliardaire refusait que son nom soit associé au centre.

Mais il n’allait pas publier une conversation privée prise dans une ruelle. Pas sans contexte. Pas sans demander confirmation.

Il fit un pas en arrière, prêt à partir.

Le gravier crissa sous sa chaussure.

Dorian se retourna.

Leurs regards se rencontrèrent.

Pendant un instant, le masque de Sacha lui parut inutile. Il sentit le tissu contre son visage, l’humidité sous sa capuche, le poids de son appareil sur sa poitrine. Dorian ne cria pas. Il ne demanda pas ce qu’il faisait là. Il le regarda simplement avec attention.

— Vous êtes le photographe du tapis rouge, dit-il.

Sacha ne répondit pas.

Le garde le plus proche se plaça aussitôt entre eux.

— Monsieur, vous ne pouvez pas rester ici.

— Je suis sur le trottoir, répondit Sacha.

Sa voix était étouffée par le masque.

— Vous avez entendu une conversation privée, lança le garde.

— Je n’ai rien enregistré.

— Votre appareil—

— Il était éteint.

C’était faux. L’appareil était en veille, mais il n’avait pas enregistré de son.

Dorian leva une main. Le garde recula d’un pas.

— Laissez-le parler.

Le cœur de Sacha battait plus vite. Il sentit l’appareil contre lui.

— Je suis journaliste, dit-il.

— Je m’en doutais.

— Je ne publierai pas votre conversation.

Dorian le dévisagea. Son regard glissa vers l’appareil photo, puis remonta jusqu’au masque.

— Pourquoi ?

— Parce que ce que vous avez dit ne m’était pas destiné.

— La plupart des gens auraient pris une photo.

— Je ne suis pas la plupart des gens.

— C’est possible.

Le garde restait tendu. Dorian, lui, ne semblait ni en colère ni inquiet. Il paraissait plutôt intrigué par cette silhouette masquée qui refusait de dégainer son appareil.

— Vous ne voulez pas savoir ce que je vais faire de ce bâtiment ? demanda Dorian.

— Je le sais déjà. Vous l’avez annoncé devant toute la salle.

— Vous n’étiez pas à l’intérieur.

— L’écran de la place diffusait votre discours.

Un léger sourire traversa le visage du milliardaire.

— Vous avez regardé l’écran au lieu de prendre des photos.

— J’en ai pris quelques-unes.

— Elles sont bonnes ?

— Ça dépend de ce que vous voulez montrer.

— Et vous, qu’est-ce que vous voulez montrer ?

Sacha aurait pu répondre : la vérité. Il se retint. Il avait entendu cette phrase trop souvent prononcée par des journalistes qui cherchaient surtout à se donner une belle image.

— Les gens, répondit-il. Ce qu’ils font quand ils ne savent pas qu’on les regarde.

Dorian ne détourna pas les yeux.

— Alors vous avez raté une photo intéressante.

— Peut-être.

— Vous n’allez pas la prendre ?

— Pas maintenant.

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes en train de me parler.

Le silence s’étira.

Derrière eux, la musique du gala parvenait jusqu’à la ruelle, assourdie par les murs. Le garde observa Dorian, attendant probablement qu’il mette fin à la conversation.

— Comment vous appelez-vous ? demanda Dorian.

Sacha savait qu’il ne devait pas répondre.

— L’Ombre.

— C’est un nom de journaliste ?

— C’est celui que vous pouvez publier.

— Et le vrai ?

— Je ne le donne pas aux hommes qui ont une armée de gardes.

Le garde se crispa. Dorian, lui, eut un petit rire.

— Je n’ai pas une armée.

— Vous avez assez d’hommes pour me faire changer de rue.

— C’est vrai.

— Alors je vais vous laisser retourner à votre gala.

Sacha recula d’un pas. Il n’avait pris aucune photo. Il avait obtenu une conversation, mais rien qu’il puisse exploiter sans l’accord de Dorian.

— Attendez, dit celui-ci.

Sacha s’arrêta.

— Vous étiez derrière la foule depuis tout à l’heure. Vous avez pris des photos de tout le monde sans montrer votre visage.

— C’est mon travail.

— Vous faites ça parce que vous aimez être invisible ?

— Je fais ça parce que les gens regardent mieux ce qu’il y a devant eux.

— Et vous ?

— Moi, je préfère regarder.

Dorian sembla réfléchir à la réponse.

— Vous reviendrez demain pour voir le bâtiment ?

— Je ne sais pas.

— Il y aura une conférence de presse à dix heures. Je ne vous demanderai pas de montrer votre visage.

— Vous pourriez simplement répondre aux questions des autres journalistes.

— Je pourrais.

— Alors pourquoi m’inviter ?

— Parce que vous n’avez pas pris cette photo.

Dorian désigna l’appareil.

— Ça ne prouve rien.

— Non. Mais ça m’intéresse.

Sacha sentit la chaleur lui monter au cou. Il détourna le regard, prétextant vérifier son appareil.

— Je verrai selon mon planning.

— Bien.

Dorian ne chercha pas à le retenir. Il se retourna vers la porte, puis s’arrêta.

— Votre masque est de travers.

Sacha leva la main par réflexe et remit le bord du tissu en place.

— Merci.

— Je ne savais pas si vous le remarqueriez.

— Je remarque tout ce qui risque de bouger dans le cadre.

— Même les gens ?

— Surtout les gens.

Dorian esquissa un nouveau sourire, puis rentra dans le bâtiment avec ses gardes.

La porte se referma.

Sacha resta dans la ruelle quelques secondes, sans bouger.

— Tu n’as pris aucune photo, dit l’appareil.

— Je sais.

— Tu as parlé avec un milliardaire.

— Je sais.

— Il t’a invité à une conférence de presse.

— Il a dit qu’il y en aurait une. Il n’a pas dit que j’étais invité.

— Il a prononcé ton nom.

— Ce n’est pas mon nom.

— C’est celui que tu utilises.

Sacha se mit en marche. La pluie avait cessé pour de bon. La place s’était vidée, ne laissant que les barrières, les câbles et les reflets colorés des projecteurs sur les pavés.

— Tu crois que j’aurais dû prendre la photo ? demanda-t-il.

— Non.

— Tu aurais pu répondre sans hésiter.

— J’ai hésité.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle aurait été magnifique.

Sacha baissa les yeux vers l’appareil.

— Tu viens de dire que je ne devais pas la prendre.

— C’est vrai.

— Alors ?

— Je peux reconnaître qu’une photo est belle sans vouloir que tu la publies.

Sacha ne répondit pas. Il aimait cette partie de son appareil : sa façon de comprendre les silences. Même s’il prétendait le contraire, il savait que l’appareil ne lui parlait pas comme une voix ordinaire. Il l’entendait à l’intérieur de lui, comme une pensée qui aurait appris à plaisanter.

Il rejoignit sa voiture, garée à plusieurs rues de là. Avant de démarrer, il consulta les images envoyées au journal. Son rédacteur avait déjà répondu.

Très bonnes photos. Tu as une autre image de Varek ? Une où il regarde l’objectif ?

Sacha fixa l’écran.

Il ouvrit la photo qu’il avait gardée. Dorian y apparaissait devant les portes du gala, le regard posé dans sa direction. On aurait pu croire qu’il fixait l’appareil. On aurait pu croire qu’il avait reconnu l’homme derrière le masque.

Sacha ne l’envoya pas.

Il verrouilla son téléphone.

— Tu vas retourner à la conférence demain, dit l’appareil.

— Je n’ai pas encore décidé.

— Tu vas y aller.

— Tu n’en sais rien.

— Tu as déjà préparé la réponse que tu donneras à ton rédacteur.

— Et quelle est-elle ?

— « J’ai une piste. »

Sacha démarra.

— Je n’ai pas une piste.

— Tu as rencontré un milliardaire qui veut bâtir un centre pour les jeunes, qui refuse d’y mettre son nom et qui a remarqué ton masque. C’est une piste.

— C’est juste une conversation.

— Tu dis toujours ça quand quelque chose t’intéresse.

— Je ne suis pas intéressé par lui.

— Bien sûr.

Sacha prit la route sous les lampadaires. Son reflet apparut brièvement dans le rétroviseur : un homme au visage caché, aux épaules larges, l’appareil posé sur le siège passager. Il ne se trouvait pas particulièrement mystérieux. Il n’était pas un héros de film. Il était simplement un journaliste qui avait appris à protéger son nom et son visage.

Pourtant, en repensant au regard de Dorian Varek, il eut l’impression que son masque avait laissé passer quelque chose.

Pas son identité.

Quelque chose de plus fragile.

Le lendemain, à dix heures, une conférence de presse aurait lieu dans l’ancien entrepôt du port.

Sacha se promit de ne pas y aller.

Puis il tourna vers son appartement, en sachant déjà qu’il préparait son appareil pour le matin.

Et dans le silence de la voiture, la caméra murmura :

— N’oublie pas la housse contre la pluie.

— Je ne l’oublierai pas.

— Tu l’as déjà oubliée.

— Demain, je la prendrai.

— Je te crois quand je la verrai.

Pour la première fois de la soirée, Sacha rit franchement. Son rire résonna contre les vitres, tandis que les lumières de la ville glissaient sur son masque.

Il ne savait pas encore que Dorian Varek avait demandé à son équipe de retrouver le photographe masqué.

Et il ne savait pas non plus que, dans l’une des salles du gala, un garde venait de remettre au président des Ravens une photographie prise par une caméra de sécurité.

On y voyait Sacha, seul dans la ruelle, son appareil baissé.

Dorian observa l’image un long moment.

— Vous voulez que je trouve son identité ? demanda son vice-président.

Dorian secoua la tête.

— Non.

— Alors que voulez-vous ?

Le milliardaire posa la photo sur la table.

— Je veux savoir s’il viendra demain.

— Et si ce n’est pas le cas ?

Dorian regarda la porte par laquelle le journaliste était parti.

— Alors je lui donnerai une raison de revenir.

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Bien écrit

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Intrigue captivante

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