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Résumé

Pour échapper à un collègue beaucoup trop insistant, Piper invente un mari. Petit problème : elle a choisi **Nathan Brooks, son futur patron**, qu’elle n’a jamais rencontré. Encore plus gros problème : il débarque dès le lendemain… et décide de jouer le jeu. **Un faux mariage. Un patron beaucoup trop séduisant. Des collègues bien trop curieux.** Piper avait prévu leur divorce avant même leur rencontre. Mais comment divorcer d’un homme dont on risque de tomber amoureuse ?

Genre :
Romance
Auteur :
Lara Dry
Statut :
il y a un jour
Chapitres :
10
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

01

Piper

Brent a posé un café sur mon bureau, entre mon clavier et le budget que je tente de sauver depuis huit heures. Le gobelet porte mon prénom, accompagné d’un cœur qui ressemble à une pomme de terre. Je fixe le dessin pendant qu’il s’installe contre la cloison de mon espace de travail, avec l’assurance d’un homme persuadé que la persévérance constitue une personnalité.

— Je t’ai pris un latte, annonce-t-il. Tu avais l’air d’en avoir besoin pendant la réunion.

— J’avais besoin que tu me transmettes les chiffres corrigés. Le café ne rentre pas dans les cellules du tableau.

Il rit, comme chaque fois que je lui adresse une remarque qu’il devrait prendre au sérieux. Depuis trois semaines, Brent interprète mes refus comme les premières étapes d’une histoire qu’il sera ravi de raconter à nos petits-enfants. J’ai décliné un déjeuner, deux verres et une invitation à découvrir son appartement. Ce dernier posséderait une vue exceptionnelle sur Manhattan, argument qu’il m’a présenté avec un enthousiasme réservé, chez moi, aux offres d’emploi et aux appartements où les toilettes ne touchent pas le réfrigérateur.

— Je te les envoie avant midi. Pour ce soir, tu préfères italien ou japonais ?

Je retire mes lunettes et les pose sur le budget. À quelques mètres, Claire relève la tête de son écran, puis la rabaisse avec le manque de discrétion d’une personne qui vient de décider de tout écouter.

— Je ne préfère rien puisque je ne dîne pas avec toi. Nous avons déjà eu cette conversation.

— Tu m’as dit que tu étais occupée. Je propose un autre jour, c’est tout.

— Je t’ai dit que je n’étais pas intéressée, lui rappelé-je. Le problème ne vient pas de mon agenda.

Il regarde le café, puis moi, avec un sourire qui se veut indulgent. Je connais ce sourire. Il précède une explication sur ce que je ressens, fournie par quelqu’un que j’éviterais même dans une file d’attente.

— D’accord, je me suis peut-être mal exprimé. Un dîner entre collègues, sans pression. On peut même parler de ton projet si ça te rassure.

Le bruit des claviers autour de nous me paraît soudain trop faible. Claire n’écrit plus. Denise, qui passait avec une pochette de documents, s’est arrêtée près de l’imprimante. Je pourrais répéter mon refus, plus fort, et consacrer une partie de la matinée à lui expliquer pourquoi « non » conserve son sens lorsqu’une femme le prononce. À la place, mon cerveau choisit une solution dont je devrais exiger le remboursement.

— Mon mari risque de trouver ça un peu étrange.

Brent cesse de sourire et je retrouve, pendant une seconde, une paix que je n’espérais plus connaître. Elle dure jusqu’à ce que Denise laisse tomber sa pochette sur le plateau de l’imprimante.

— Ton mari ? répète-t-elle. Piper, tu es mariée ?

J’aurais dû inventer une fuite d’eau. Une allergie aux restaurants. Une passion pour les soirées de classement administratif. Toutes ces possibilités restent accessibles aux femmes intelligentes, catégorie dont je viens de demander ma radiation.

— Oui, réponds-je en reprenant mes lunettes. Je suis mariée.

Brent baisse les yeux vers ma main gauche. Je la glisse sous le bureau avec la subtilité d’une voleuse prise dans une bijouterie, puis décide que ce mouvement n’a pas eu lieu.

— Tu ne portes pas d’alliance, remarque-t-il.

— Je l’ai fait ajuster.

— Et tu n’as jamais parlé de lui, ajoute Claire, qui a abandonné toute prétention de travailler. Même quand Denise nous a demandé si nous venions accompagnés à la soirée de décembre.

— Il ne vit pas ici.

Denise s’approche de mon bureau avec une expression attendrie. Elle travaille dans cette entreprise depuis assez longtemps pour connaître les prénoms des enfants, les dates de départ en vacances et la nature exacte des problèmes digestifs du photocopieur. Lui cacher un mariage constitue une offense que je n’avais pas anticipée.

— Une relation à distance ? demande-t-elle. Ça doit être difficile. Il habite où ?

— À Londres.

Cette réponse, au moins, possède une logique. Un océan explique les absences, le décalage horaire explique les appels manqués et le prix des billets explique pourquoi personne ne nous a vus ensemble. Je commence à comprendre les gens qui s’enfoncent dans un mensonge en croyant améliorer leur situation.

— Il fait quoi ? reprend Brent.

Je pourrais choisir un métier banal, un prénom courant et fermer la conversation. Mon regard tombe sur la pochette de Denise, où dépasse l’organigramme distribué pendant la réunion du matin. Le nom de notre futur directeur apparaît en haut de la page. Il doit rejoindre Manhattan dans plusieurs semaines, le temps de terminer sa transition avec l’équipe londonienne. Personne ici ne l’a rencontré, et je connais assez sa fonction pour éviter de prétendre qu’il pilote des avions alors qu’il soigne des caries.

— Il s’appelle Nathan Brooks.

Le silence qui suit devrait me permettre de réfléchir. Je l’utilise pour remettre mes lunettes et ouvrir un fichier, comme si l’annonce de mon mariage pouvait être classée entre deux lignes de dépenses.

— Notre Nathan Brooks ? s’étonne Denise.

— Je ne savais pas que nous nous le partagions.

Claire se lève de sa chaise. Brent quitte enfin la cloison, mais son départ m’apporte moins de satisfaction que prévu puisqu’il reste planté devant moi.

— Le nouveau directeur ? insiste-t-il. Tu es mariée au nouveau directeur ?

— C’est ce que je viens de dire.

Denise plaque une main contre sa poitrine. Elle a la même réaction lorsqu’un collègue lui annonce une naissance ou que la boulangerie du coin recommence à vendre les chaussons aux pommes.

— Mais c’est formidable ! Pourquoi n’as-tu rien dit ?

— Parce que je voulais continuer à travailler sans que chaque décision soit rapportée à ma vie privée.

La phrase sort avec une facilité inquiétante. Elle serait même convaincante si ma vie privée ne se limitait pas à un abonnement de streaming, une plante sous surveillance et Sadie, qui utilise mon canapé pour éviter certains rendez-vous.

— Je comprends, dit Denise. Tu voulais faire tes preuves par toi-même.

Je hoche la tête, puisqu’elle vient de m’offrir une motivation bien plus honorable que la véritable. Brent croise les bras, regarde le café et semble regretter l’investissement.

— Tu aurais pu me prévenir.

— Mes refus étaient censés suffire, réponds-je. Tu recevras une invitation écrite si leur statut change.

Claire tousse dans sa main. Brent marmonne quelque chose sur les chiffres et regagne son bureau, emportant avec lui l’espoir d’une soirée japonaise. Je pourrais savourer cette victoire si Denise n’était pas déjà en train de tirer une chaise vers moi.

— Alors, raconte. Vous vous êtes rencontrés comment ?

Je regarde l’heure sur mon écran. Il est neuf heures dix-sept et mon mariage possède déjà davantage d’engagements que mon projet principal.

À neuf heures quarante, Nathan et moi nous sommes rencontrés pendant un séjour à Londres. À dix heures, il m’a demandé en mariage à Venise. À dix heures vingt, nous avons choisi une cérémonie intime parce que nous n’aimons pas les grandes réceptions. Je découvre au fil des questions que mon mari cuisine, se souvient des dates importantes et m’appelle chaque soir malgré le décalage horaire. Denise affirme que j’ai trouvé une perle ; Claire demande s’il possède un frère.

— Non, réponds-je, avant de comprendre que je viens aussi de décider de la composition de sa famille.

— Dommage, soupire Claire. Pour une fois qu’un homme pense à réserver un restaurant sans attendre qu’on lui envoie trois liens.

— Il ne fait pas que réserver. Il cuisine aussi.

Je ne sais pas pourquoi j’ajoute cette information. Elles avaient l’air satisfaites et j’aurais pu retourner à mon budget. Pourtant, après avoir supporté Brent pendant trois semaines, je prends un plaisir dangereux à décrire un homme qui ne considère pas mon refus comme un exercice de négociation.

— Quel genre de plats ? demande Denise.

— Des pâtes. Du poisson. Il fait un très bon risotto.

Je n’ai pas mangé de risotto depuis six mois. Nathan, en revanche, maîtrise la cuisson du riz avec une aisance que je lui envie déjà.

— Et la demande à Venise ? reprend Claire. Il avait caché la bague dans ton dessert ?

— Non, j’aurais pu l’avaler. Il m’a emmenée marcher après le dîner, puis il m’a demandé de l’épouser près de l’eau.

— Il a mis un genou à terre ? souffle Denise.

— Oui, mais je l’ai fait se relever avant qu’il ne ruine son pantalon.

Elles rient, et je souris avec elles. Je visualise presque la scène : une promenade, des lumières sur l’eau, un homme qui me regarde comme si ma réponse comptait davantage que l’effet de son discours. Mon imagination aurait dû travailler dans la publicité. Elle vient de vendre un séjour romantique à trois personnes qui n’y sont jamais allées.

— Vous avez des photos du mariage ? demande Claire.

— Sur mon ordinateur personnel. Je vous montrerai ça une autre fois.

— Et vous vous êtes mariés quand ?

Je choisis une date au printemps. Assez ancienne pour donner du poids à leur étonnement, assez récente pour expliquer que nous n’ayons pas encore organisé notre vie à Manhattan. Denise évoque les fleurs, Claire demande ma tenue et je leur décris une robe que j’ai regardée sur Internet pendant un déjeuner. À ce stade, je pourrais fournir la référence du produit, mais je conserve cette ressource pour un éventuel procès.

Une notification apparaît sur mon écran. Les chiffres de Brent sont arrivés avec quatorze minutes d’avance et aucune proposition de dîner. Je contemple cette preuve d’efficacité conjugale avec une émotion qui pourrait être confondue avec du bonheur.

— Je dois terminer la présentation, dis-je en désignant mon écran. Nathan préfère qu’on évite de mélanger le travail et notre relation.

— Bien sûr, répond Denise en se levant. Nous garderons ça pour nous.

Claire lui adresse un regard qui devrait me pousser à déposer ma démission. Denise rectifie avec un sourire :

— Enfin, maintenant que nous sommes au courant, les autres risquent de l’apprendre. Mais personne ne te traitera différemment, je te le promets.

À onze heures, un collègue me félicite près de la machine à café. À midi, un autre me demande si Nathan préfère qu’on l’appelle monsieur Brooks. À treize heures, je reçois un message de Denise contenant trois restaurants adaptés à un dîner de bienvenue. Mon secret se diffuse avec la vitesse d’un problème informatique, sauf qu’ici personne ne cherche à l’arrêter.

Sadie décroche pendant que je mange un sandwich sur un banc, à deux rues du bureau. J’ai quitté le bâtiment pour éviter qu’une nouvelle question m’oblige à inventer notre voyage de noces.

— J’ai fait une bêtise, annoncé-je.

— Tu as coupé ta frange ou répondu à ton ex ?

— Je suis mariée au futur directeur.

Elle garde le silence assez longtemps pour que je vérifie l’écran de mon téléphone.

— Tu peux reprendre depuis le moment où cette phrase commence à avoir un sens ? demande-t-elle.

Je lui raconte Brent, le café, mes refus et le nom aperçu sur l’organigramme. Sadie me laisse terminer sans intervenir, ce qui constitue chez elle une preuve de gravité. Lorsque j’arrive à Venise, elle éclate de rire.

— Tu n’as jamais réussi à mentir sur ton âge pour obtenir un tarif réduit au cinéma, mais tu as inventé un mariage international ?

— Je me suis améliorée sous la pression.

— Pourquoi lui ? Tu ne pouvais pas choisir un Nathan qui vend des assurances à Manchester ?

— Je connaissais son métier et je savais où il vivait. Ça m’a paru pratique.

— Piper, tu as choisi le seul Nathan susceptible de venir s’asseoir à quelques mètres de toi.

Je retire un morceau de salade tombé sur mon pantalon. Entendre mes décisions formulées par quelqu’un d’autre leur donne une apparence que je trouve injuste, même si elle est exacte.

— Il arrive dans plusieurs semaines. J’ai le temps d’annoncer une séparation.

— Et s’ils lui en parlent avant ?

— Pourquoi lui parleraient-ils de sa femme ? Ils pensent qu’il sait qu’il est marié.

Sadie rit encore, puis reprend son souffle.

— Ce raisonnement est terrifiant. Tu comptes annoncer quoi ?

— Que la distance a fini par nous séparer. Nous restons en bons termes, nous demandons de la discrétion et personne ne pose de questions.

— Denise posera des questions même pendant l’évacuation d’un bâtiment en feu, réplique-t-elle. Tu dois corriger ça avant son arrivée.

Je sais qu’elle a raison. Je le savais avant de l’appeler, mais j’espérais qu’elle identifierait un détail capable de rendre l’ensemble moins désastreux. Elle propose de me rappeler le soir pour préparer une explication, puis me demande si mon mari imaginaire possède au moins un visage agréable.

— Je n’ai pas regardé sa photo.

— Tu as accepté de l’épouser sans vérifier ? Tu manques de rigueur dans les décisions importantes.

Après avoir raccroché, j’ouvre sur mon téléphone la présentation interne envoyée le matin. Nathan Brooks apparaît en deuxième page, dans un costume sombre, avec des cheveux bruns, une mâchoire nette et un regard qui semble peu disposé à tolérer les approximations. Je zoome malgré moi, puis referme le document. Son apparence ne modifiera pas le problème, même si elle rend mon absence totale de réflexion un peu moins offensante.

Le lendemain matin, je monte dans l’ascenseur avec un café acheté par mes soins et l’intention de parler à Denise avant qu’elle ne commande un gâteau. J’ai passé la soirée à chercher une formulation qui me permette de dire la vérité sans prononcer « j’ai utilisé l’identité de notre futur directeur pour fabriquer un mari ». Aucune ne résiste à un examen sérieux, mais je peux commencer par reconnaître que la situation avec Brent m’a poussée à raconter n’importe quoi.

Quand les portes s’ouvrent, Denise se tient près de l’accueil avec Claire. Un homme leur fait face, une veste sombre sur le bras et une valise à côté de lui. Je reconnais son profil avant même qu’il ne tourne la tête, et mon café devient soudain un objet beaucoup trop chaud pour mes mains.

— Piper ! s’exclame Denise. Tu aurais pu nous prévenir qu’il arrivait aujourd’hui !

Nathan Brooks se retourne. Il ressemble à sa photographie, avec une fatigue de voyage qui ne diminue en rien le problème posé par sa présence. Son regard se pose sur moi, puis revient vers Denise.

— Me prévenir de quoi ? demandé-je, dans une tentative de retarder les trois prochaines secondes.

— De l’arrivée de ton mari, évidemment ! répond-elle. Nous venons de lui dire combien nous étions heureux de vous avoir enfin tous les deux à Manhattan.

Je cherche une phrase utile, mais toutes celles qui me viennent nécessitent un passeport et un changement d’identité. Nathan me regarde de nouveau, avec une attention qui me donne l’impression qu’il vient d’ouvrir un dossier particulièrement intéressant.

— Piper Bennett ? demande-t-il.

— Oui. Bonjour, monsieur Brooks.

Claire fronce les sourcils. Denise laisse échapper un petit rire, convaincue d’assister à une plaisanterie conjugale.

— Monsieur Brooks ? Après tout ce que tu nous as raconté hier ?

Nathan baisse les yeux vers mon café, puis les relève vers mon visage. Un sourire commence à apparaître au coin de sa bouche, et je comprends qu’il a entendu assez de choses pour mesurer l’étendue du désastre.

— Bonjour, Piper, répond-il. Je crois que nous avons quelques semaines à rattraper.

Denise sourit tandis que je resserre mes doigts autour du gobelet. Mon mari vient de parcourir l’Atlantique, et il connaît déjà mon prénom. Je n’ai aucune idée de ce qu’on lui a raconté d’autre, mais son expression me laisse penser qu’il compte bien me le faire expliquer.

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