Un après-midi d'été
Chapitre 1 — Un après-midi d’été
Julie avait toujours trouvé qu’il y avait quelque chose de rassurant dans les journées d’été qui ne demandaient rien de particulier.
Pas de rendez-vous important, pas de contrainte, pas d’obligation de regarder l’heure toutes les dix minutes. Seulement le soleil, un peu de chaleur, et la possibilité de laisser passer les heures sans chercher à leur donner un sens.
À vingt-six ans, elle appréciait de plus en plus ces moments simples. Sa vie n’avait rien d’extraordinaire, mais elle lui convenait plutôt bien. Elle travaillait, voyait ses amis, sortait quand l’envie lui prenait et profitait de ses week-ends sans se compliquer inutilement l’existence. Elle n’avait pas encore rencontré quelqu’un qui lui donne envie de bouleverser cet équilibre. Quelques histoires, quelques rendez-vous, des garçons qui lui avaient plu sans parvenir à retenir longtemps son attention. Rien qui l’ait empêchée de dormir, rien qui lui ait donné le sentiment de passer à côté de quelque chose.
Il y avait pourtant Alex.
Alex faisait partie de ces personnes dont on ne se souvient plus très bien comment elles sont entrées dans notre vie, parce qu’elles semblent en avoir toujours fait partie. Ils s’étaient connus au lycée, avaient partagé certaines classes, puis s’étaient retrouvés dans des groupes différents au fil des années. Leur amitié avait résisté aux changements d’établissement, aux études, aux premières expériences professionnelles et à ces périodes où l’on se promet de se voir plus souvent avant de constater que trois semaines ont passé.
Ils n’étaient pas inséparables. Ils pouvaient rester plusieurs jours sans s’écrire, puis se retrouver comme s’ils s’étaient quittés la veille. Julie connaissait ses habitudes, ses défauts, ses expressions favorites et cette façon qu’il avait de raconter une histoire en prenant un temps considérable pour en arriver à la conclusion.
Alex, de son côté, savait reconnaître les silences de Julie. Il distinguait ceux qui signifiaient qu’elle était fatiguée de ceux qui annonçaient une remarque désagréable. Il savait aussi qu’elle détestait qu’on lui demande trois fois si elle allait bien.
C’était une amitié confortable, sans ambiguïté apparente. Ils avaient grandi ensemble, en quelque sorte, et s’étaient habitués à la présence de l’autre.
Ce samedi-là, Julie avait décidé de passer le voir.
Elle n’avait rien prévu de précis. Alex lui avait envoyé un message dans la matinée pour lui dire qu’il était chez ses parents et qu’il ne faisait rien de spécial. Elle avait répondu qu’elle passerait dans l’après-midi. Il lui avait envoyé un pouce levé, ce qui, dans son langage, tenait lieu d’invitation officielle.
Lorsqu’elle arriva devant la maison, le soleil frappait déjà fort sur la façade. Elle coupa le moteur, récupéra son sac et s’avança vers le portillon. Elle entendit le bruit régulier d’un taille-haie avant même d’apercevoir celui qui le maniait.
Bertrand, le père d’Alex, travaillait le long de la haie qui séparait le jardin de la propriété voisine.
Il portait un short de travail et des chaussures adaptées au jardinage, mais pas de tee-shirt. Son dos et ses épaules étaient découverts, légèrement brillants de transpiration. Il avait manifestement commencé depuis un moment : une partie de la haie était déjà parfaitement alignée, tandis que des branches coupées s’entassaient près de ses pieds.
En entendant le portillon, il releva la tête.
Il reconnut Julie et lui adressa un salut de la main, accompagné d’un sourire. Elle lui répondit de la même manière, avec un petit bonjour qu’il n’entendit probablement pas à cause du moteur.
Il coupa finalement l’appareil.
— Salut, Julie ! Tu viens voir Alex ?
— C’est l’idée, oui !
— Il est dans sa chambre. Comme d’habitude, ajouta-t-il avec un sourire amusé. Tu connais le chemin.
— Je crois que je devrais réussir à me débrouiller.
— Je ne m’inquiète pas pour toi.
Il remit une main sur la poignée de son outil, déjà prêt à reprendre son travail. Julie lui souhaita bon courage avant de poursuivre vers la maison.
La scène n’avait rien d’inhabituel. Elle connaissait Bertrand depuis des années. Elle l’avait vu à de nombreux repas de famille, lors de fêtes d’anniversaire, ou simplement en passant chez Alex. Il avait toujours été sympathique avec elle, avec cette familiarité tranquille des parents qui voient grandir les amis de leurs enfants.
Pourtant, en le dépassant, Julie prit conscience de sa carrure d’une manière un peu différente.
Peut-être était-ce la lumière, ou simplement le fait qu’il travaillait dehors, loin de l’image habituelle du père assis à table ou occupé à discuter avec les invités. Il paraissait plus physique, plus vivant. Ses gestes étaient précis, ses bras tendus par l’effort, et il semblait parfaitement à l’aise dans cette chaleur.
Julie ralentit à peine.
Elle ne s’attarda pas sur cette impression. Elle n’avait aucune raison de le faire.
C’est alors qu’elle aperçut Coralie.
Quelques mètres plus loin, sa femme s’occupait des massifs de fleurs qui longeaient la terrasse. Elle avait installé un petit panier près des bégonias et se penchait pour retirer les feuilles abîmées. Un chapeau de paille lui protégeait le visage. Sa chemise légère était nouée sous sa poitrine, laissant apparaître une bande de peau à la taille, et son jean épousait sa silhouette.
Coralie n’avait pas entendu leur échange. Concentrée sur ses plantes, elle déplaçait délicatement une tige avant de se redresser pour examiner son travail.
Julie la regarda quelques secondes.
Elle connaissait évidemment Coralie, elle aussi. Elle l’avait toujours trouvée agréable, élégante à sa façon, attentive sans être envahissante. Une femme qui semblait avoir trouvé sa place dans sa maison et dans sa vie.
Mais ce jour-là, quelque chose dans cette image la retint.
Ce n’était pas seulement la silhouette de Coralie, ni le contraste entre la chemise claire, le jean et le chapeau de paille. C’était l’ensemble : sa manière de bouger, l’assurance tranquille de ses gestes, cette apparente simplicité qui la rendait étonnamment séduisante.
Julie fut surprise de le penser.
Elle ne se serait jamais attendue à s’arrêter sur le physique de la mère de son meilleur ami. Pas de cette manière, en tout cas. Elle avait toujours considéré Coralie comme une présence familière, presque comme un élément du décor lorsqu’elle venait chez Alex.
Aujourd’hui, elle la trouvait belle.
Plus que belle, même.
Et cette constatation la déconcerta suffisamment pour qu’elle détourne les yeux.
— Julie ?
La voix de Bertrand la ramena à la réalité.
Il avait posé son taille-haie et la regardait avec un sourire interrogateur.
— Tu cherches quelque chose ?
— Non, non ! Je regardais les fleurs. Elles sont jolies.
Il jeta un coup d’œil vers les massifs.
— C’est le domaine de Coralie. Moi, je m’occupe des trucs qui font du bruit.
— Chacun sa spécialité, alors.
— Exactement.
Il reprit son travail, et Julie poursuivit vers la maison avec le sentiment un peu ridicule d’avoir été prise en faute, alors qu’elle n’avait rien fait de répréhensible.
Elle traversa la terrasse et entra dans la fraîcheur relative de l’intérieur. Le bruit du taille-haie s’atténua derrière elle. À l’étage, une porte était entrouverte et une musique étouffée s’échappait du couloir.
Elle frappa deux fois avant d’entrer.
Alex était installé devant son ordinateur, un casque sur les oreilles. Il se retourna en la voyant et repoussa son siège.
— Ah ! Quand même.
— Bonjour à toi aussi.
— J’attends depuis trois heures.
Julie regarda sa montre.
— Il est quatorze heures trente.
— Trois heures psychologiques.
— Tu devrais consulter.
Il éclata de rire et retira son casque.
La conversation reprit immédiatement son cours habituel. Alex lui raconta un problème survenu au travail, Julie lui parla d’une collègue qui avait réussi à transformer une réunion de vingt minutes en une heure de discussion inutile. Ils se moquèrent de connaissances communes, échangèrent quelques nouvelles et finirent par se demander ce qu’ils pourraient faire du reste de l’après-midi.
— On pourrait aller au cinéma, proposa Alex.
— Tu veux voir quoi ?
— Il y a le nouveau film dont je t’ai parlé.
— Celui où tu ne sais même pas de quoi ça parle ?
— Je sais qu’il y a de l’action.
— Ça ne répond pas à ma question.
— Et je sais qu’il y a une bande-annonce.
Julie secoua la tête en souriant.
— Très convaincant. Allez, va pour le cinéma.
Ils choisirent une séance en fin d’après-midi. En attendant, ils descendirent chercher quelque chose à boire, puis s’installèrent quelques minutes dans le salon. Coralie n’était plus dans le jardin lorsqu’ils passèrent devant la baie vitrée. Bertrand, lui, continuait à tailler sa haie.
Julie ne fit aucune remarque. Elle n’avait pas envie d’expliquer pourquoi elle avait trouvé le jardin particulièrement intéressant en arrivant.
Le reste de la journée se déroula sans événement notable. Le film était divertissant, même si Alex commenta à voix basse certaines scènes au point de recevoir un regard désapprobateur d’une spectatrice assise devant eux. Julie dut se retenir de rire à plusieurs reprises. Après la séance, ils prirent un verre et parlèrent de leurs projets pour les semaines à venir.
Alex évoqua un déplacement professionnel, puis un anniversaire auquel il devait assister. Julie lui raconta qu’elle n’avait encore rien prévu pour ses prochaines vacances.
Ils se quittèrent en début de soirée, après s’être promis de se revoir bientôt. Alex lui demanda de lui envoyer un message lorsqu’elle serait rentrée. Elle lui répondit qu’il n’était pas son père, ce qui le fit rire.
Elle reprit la route seule.
La chaleur avait commencé à retomber, et le soleil descendait derrière les maisons. Julie conduisait tranquillement, une main posée sur le volant, l’autre près du levier de vitesse. Elle repensait à la journée, au film, aux plaisanteries d’Alex et à une scène particulièrement absurde dont ils avaient ri en sortant de la salle.
Puis, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, son esprit revint au jardin.
D’abord Bertrand, son salut de la main, son sourire, sa carrure découverte par la chaleur. Puis Coralie, penchée au milieu de ses bégonias, son chapeau de paille et sa chemise nouée à la taille.
Julie fronça légèrement les sourcils.
Elle n’avait rien fait de cette pensée. Elle n’avait même pas cherché à la prolonger. Pourtant, elle revoyait les deux images avec une précision qui la surprenait.
Elle connaissait ce couple depuis des années. Elle les avait vus des dizaines de fois, dans des circonstances bien plus ordinaires. Pourquoi cette journée-là avait-elle laissé une impression différente ?
Elle haussa les épaules, comme si ce geste suffisait à remettre les choses à leur place.
Après tout, elle pouvait reconnaître qu’un homme ou une femme était attirant sans que cela signifie quoi que ce soit. Ce n’était ni une déclaration, ni une intention, ni même un projet. Une simple observation, rien de plus.
Elle se gara devant chez elle et coupa le moteur.
Avant de sortir, elle consulta son téléphone. Alex lui avait envoyé un message : Bien rentrée ?
Elle sourit et répondit qu’elle était arrivée.
Puis elle rangea son téléphone dans son sac et rentra chez elle.
La journée était terminée. Elle avait vu son ami, passé un bon moment et profité du soleil. Rien ne justifiait qu’elle y repense davantage.
Elle n’y pensa donc plus.
Pas volontairement, en tout cas.
Mais quelque part, dans un coin discret de son esprit, deux images étaient restées en suspens : un homme torse nu au milieu de sa haie, et une femme penchée sur ses fleurs.
Julie n’y voyait encore qu’un détail de sa journée.
Elle ignorait simplement que certains détails savent attendre leur heure.








