Les patrouilleurs
POV Shadow
Cette fois, c’était moins une. J’ai vraiment failli me faire choper.
Je me faufile discrètement dans une ruelle sombre, repoussant à coups de pieds les rats qui pullulent aux abords des poubelles.
Sur ma gauche, dans une benne à ordures malodorante, des chats se disputent les déchets d’un bar clandestin. L’un d’eux s’échappe, glissant entre mes jambes, manquant de peu de me faire tomber. Il disparaît dans le noir, son précieux butin fermement serré entre ses mâchoires.
Distraite, je trébuche sur le corps d’un homme allongé au sol. Est-il mort ou est-il simplement trop ivre pour rentrer chez lui ? Je n’en sais rien, et je ne veux surtout pas le savoir.
La présence de cet homme est une indication de plus de l’existence d’un bar clandestin à proximité, ce qui n’est pas rassurant, parce que qui dit bar, dit alcool, et qui dit l’alcool, dit violence.
Et encore ce n’est que la partie visible de l’iceberg.
Dans ce type d’établissements sont organisés toutes sortes de paris, combats, et autres activités illégales. On peut y acheter toutes sortes de substances, du simple comprimé d’aspirine au poison le plus violent, et on y trouve toutes sortes de « professionnels » offrant leurs services : hackers, dealers, tueurs à gages...
Je ne parle même pas du commerce du sexe et de la prostitution, ce serait beaucoup trop long.
J’entends derrière moi, la sirène des patrouilleurs et en me retournant, je vois leurs faisceaux lumineux se rapprocher. Ils me cherchent...
C’est qu’ils sont de plus en plus tenaces, ces blaireaux.
Normalement, ils ne s’aventurent pas aussi profondément dans les bas-fonds de la ville. Ils ne devraient pas me suivre dans cette ruelle, ici, même pour eux c’est dangereux.
Mais depuis quelques jours, ils prennent de plus en plus de risques.
Les hautes instances doivent être sur les dents en ce moment, je ne vois pas d’autres explications.
Il faut que j’accélère le pas, que je rentre me mettre à l’abri asap.
Puis il va falloir que je me pose sérieusement et que je réfléchisse à ce que je vais faire ensuite.
Un soupir involontaire s’échappe de mes lèvres. Je suis fatiguée, stressée, dégoutée et en même temps résignée. J’en ai marre de cette vie, mais je n’ai pas les moyens de m’en sortir.
Bon, ce n’est pas le moment d’y penser, oui chaque chose en son temps.
Ma priorité du moment, c’est de me mettre en sécurité et de désinfecter et soigner cette plaie.
Si les patrouilleurs m’arrêtent, c’est la mort assurée.
Je resserre le mouchoir autour de ma main, et presse le pas, tout en longeant les façades des commerces fermés depuis des lustres.
Le quartier de Sorrow Lane porte bien son nom, ici c’est la désolation qui règne et ce, depuis plus de vingt ans. Lorsque les crises économiques ont frappé la ville, ça a été un coup dur, puis quand une épidémie de peste a suivi, ça a été le coup de grâce.
Il ne reste rien de la splendeur d’antan, si ce n’est quelques enseignes aux peintures écaillées, et les vestiges d’une grande fontaine en marbre.
Ce quartier n’est plus entretenu depuis bien longtemps. L’herbe pousse à travers le pavement, profitant de chaque interstice, soulevant les dalles et créant des obstacles contre lesquels mes pieds butent.
À cela s’ajoute l’absence d’éclairage, ce qui fait que je ne peux pas marcher aussi vite que je le voudrais.
Bras tendus, une main ouverte et l’autre, poing serré, pour maintenir le bandage de fortune qui entoure ma main, j’avance à l’aveuglette, priant pour ne pas faire de mauvaises rencontres et surtout pour ne pas me faire attraper.
J’arrive finalement devant le numéro dix-sept, un ancien magasin d’électroménager.
Après un dernier coup d’œil autour de moi, pour vérifier qu’il n’y a aucune menace, je pose mon index sur un détecteur dissimulé sous la poignée de la porte.
Le mécanisme d’ouverture s’enclenche et la porte se déverrouille.
Je me glisse rapidement à l’intérieur, refermant la porte derrière moi, puis pour plus de sécurité, j’enclenche le système de verrouillage ultra sécurisé que j’ai mis au point, il y a peu.
Me sentant enfin en sécurité, la tension dans mon corps disparaît et mes épaules se relâchent. Je m’appuie un moment contre la porte, le temps de reprendre mon souffle.
c'est la douleur lancinante dans la paume de ma main qui me ramène à la réalité.
Je dois m’en occuper sans tarder. Ici, une simple égratignure peut entraîner la mort. Même les médicaments les plus basiques sont d’une extrême rareté, d’où l’urgence de la situation.
Après avoir repris mes esprits, je traverse rapidement l’entrée et la pièce qui me sert de salon, saute par-dessus un comptoir, un des derniers vestiges du magasin qu’était autrefois ce lieu, pour atteindre la petite salle de bains située dans l’arrière-boutique. Puis une fois devant le mur du fond, je m’agenouille et récupère mon kit de premiers secours dissimulé dans une cache sous le carrelage. Cette cache est la première que j’ai réalisée en arrivant ici il y a cinq ans. À ce moment-là, c’était vraiment une nécessité, les bâtiments et surtout les anciens magasins, étaient constamment la cible de pilleurs.
J’en ai fait l’expérience plus d’une fois, ça fait partie de la vie dans les bas-fonds de la ville. On s’y fait, enfin on s’adapte et on se ruse surtout !
Je n’avais pas encore installé le système de sécurité ultra perfectionné que j’ai maintenant.
J’en ai fait du chemin depuis mon installation, ici.
C’est une vraie satisfaction personnelle. J’ai la niaque et j’avance, et ça, personne ne peut me l’enlever.
En même temps, Sorrow Lane, c’est marche ou crève.
Je retourne dans le salon, et pose le kit de soin sur la table basse que j’ai bricolé à l’aide d’un vieux panneau publicitaire, puis je m’installe sur le gros morceau de mousse de polyuréthane qui me sert de pouf.
On pourrait dire que je vis dans des conditions assez rudimentaires et ce n’est pas totalement faux.
À Sorrow Lane, le luxe n’existe pas.
Mais, personnellement je n’ai pas à me plaindre. C’est vrai que je n’ai pas de canapé, et que la plupart de mes meubles sont bricolés, en revanche pour ce qui est du matériel informatique, je suis plutôt bien équipée. Ça aussi c’est de la bricole, c’est vrai, mais par contre, ça carbure !
Je défais mon bandage de fortune, et examine la plaie. Ce n’est pas joli, et ça fait un mal de chien. Je commence par laver mes mains du mieux que je peux, et asperge la blessure de solution désinfectante. Ce n’est pas de l’alcool, bien trop difficile à trouver, mais ça décape tout autant.
Je laisse échapper un juron, et me mords les lèvres pour ne pas hurler. À chaque fois que j’utilise ce truc, j’ai l’impression que ça dissout ma chair. Au moins, le pouvoir désinfectant ne fait aucun doute.
La douleur s’estompe au bout de quelques minutes.
La blessure est sérieuse, c’est une longue entaille assez profonde et je commence à douter de l’efficacité de mon kit de soins pour la guérir. Je vais peut-être devoir faire appel à un guérisseur. C'est chiant, encore une dépense imprévue!
Ma réflexion est interrompue par l’alarme de ma montre. Les patrouilleurs...
Je tapote l’écran et la vidéo se met en marche. Grâce à la caméra placée à l’extérieur, je vois ce qui se passe dans la ruelle. Les patrouilleurs sont juste devant ma porte.
Vu le temps qui s’est écoulé, je suppose que c’est leur deuxième passage, ils ont dû revenir sur leurs pas. Ils insistent vraiment, ces cons.
C’est étrange et plutôt inquiétant.
Par réflexe, je retiens mon souffle même si je sais que c’est inutile, mes murs sont insonorisés. De l’extérieur, on ne voit rien et on n’entend rien de ce qui se passe à l’intérieur. Mais les vieilles habitudes ont dû mal à disparaître.
Je détache ma montre et la pose devant moi, pour garder un œil dessus, tout en finissant de bander ma plaie.
J’utilise une poudre cicatrisante et referme la plaie tant bien que mal, utilisant du sparadrap pour serrer un bord contre l’autre. Normalement, je suis résistante, et je guérie plutôt vite, je croise les doigts pour que cette fois-ci ce soit toujours le cas, malgré la gravité de la blessure.
À l’extérieur, les patrouilleurs s’attardent un peu trop à mon goût, leurs faisceaux lumineux éclairant la devanture du magasin pendant de longues secondes.
Je me calme en voyant qu’ils font la même chose avec les autres magasins. Ils inspectent toute la ruelle et il semble qu’ils n’aient rien décelé de suspect au numéro dix-sept, où je me trouve.
C’est bien la preuve que mon système de sécurité est au top.
Par précaution, enfin surtout par habitude, je reste encore assise quelques minutes, malgré le fait que la caméra à l’extérieur ne distingue plus de mouvement. J’avale deux comprimés, un pour la douleur et la fièvre, l’autre pour lutter contre les infections, au cas où.
Les gargouillis de mon estomac, me rappellent qu’il est déjà très tard et que je n’ai toujours pas mangé.
Je me lève pour me préparer un bon petit repas, non je déconne... C’est de la merde en sachet.
Une poudre lyophilisée à la composition inconnue que nous distribue la famille Stellaris plus communément appelée « Les Dominants ».
Ah lala, les Dominants...
Ils appartiennent tous à la même famille, ça doit être farci de consanguins là-dedans, et ils gèrent ben, euh, tout ! Oui, tout !
Fort heureusement pour nous, ils vivent dans la sphère du dessus, dans tous les sens du terme.
La ville est divisée en deux parties, au centre, surélevée sur une colline la ville Lumière appelée Lumen, et en dessous dans la vallée, les bas-fonds, Exspes.
C’est là que je vis, à Sorrow Lane, un charmant quartier d’Exspes. Que du bonheur !
Comment décrire le coin ?
Sombre, la vallée est une cuvette, entourée de montagnes, il n’y fait jamais soleil. Pour cette même raison, l’air circule mal, c’est donc extrêmement pollué, et il y règne brouillard permanent accompagné d’une odeur âpre qui pique la gorge. Le réseau électrique est défaillant, enfin il sert surtout à alimenté les usines qui, sans grande surprise appartiennent aux Dominants.
Les plus chanceux d'Exspes travaillent dans ces usines.
Et le réseau d’eau, humm, dire qu’il est vétuste serait un euphémisme. La réalité c’est que l’eau quand elle arrive dans les canalisations, ce qui est rare, est marron, pue et qu’elle a même parfois des grumeaux... Des grumeaux, oui, oui !!
Et par grumeaux, j’entends algues, et autres éléments non identifiés. Faut vraiment être suicidaire pour la boire.
Au départ, j’ai essayé de l’utiliser pour arroser mes plantes, mais l’odeur était insupportable et tenace, et en plus, ça a fait crever mes plantes.
Il faut dire que le réseau est particulièrement dégradé, de nombreux tuyaux sont cassés et l’eau même si elle était potable au départ, ce dont je doute, devient contaminée au contact de l’environnement pollué.
Il est plus sûr de récupérer l’eau de pluie, qui même si elle aussi est polluée, l’est certainement moins que l’eau de la ville. C’est ce que je fais, et j’ai même tout un système de filtration qui me permet d’obtenir une eau d’assez bonne qualité, sans vouloir me vanter, hein !
Et comme j’en revends une partie, ça m’apporte un petit revenu complémentaire, pas grand-chose, mais quand même !
Je remue le contenu de mon sachet qui porte la charmante appellation de « Délices de volailles » dans mon bol d’eau chaude, j’y rajoute une poignée de ciboulette, des petits morceaux de carottes crues, je n’ai pas la force ni l’envie de cuisiner ce soir, et quelques feuilles de coriandre. Ces plantes sont le fruit de mon dur labeur, les maigres récoltes issues de mes plantes en pot.
Je n’ai pas vraiment la main verte, alors ce n’est pas terrible, mais j’y travaille et mine de rien, ces quelques ingrédients frais, c’est bien plus que ce que peut se permettre la majorité de la population d’Exspes.
Je retourne me poser sur mon coussin en mousse marron pour manger, et en même temps je regarde les infos sur ma tablette. Encore une fois, c’est un truc que j’ai bricolé, mais ça fonctionne.
J’ai piraté les chaînes de Lumen, principalement les chaînes d’infos mais pas que, j’ai aussi quelques chaînes qui proposent des émissions de divertissements et même quelques films.
Ça fait passer le temps, et c’est appréciable les jours où la solitude devient pesante.
J’essaye de zapper, pour trouver une chaîne qui pourrait m’expliquer pourquoi les patrouilleurs sont si tenaces, en ce moment. Mais je ne trouve pas grand-chose. Dans l’ensemble, tout va bien à Lumen, pas de crimes, pas de niveaux de pollution alarmant, pas d’épidémies mortelles, rien qui ne sorte de l’ordinaire. La routine, quoi ! L’ennui, quoi !
Lumen est une sphère trop parfaite, ça doit être barbant d’y vivre. En tout cas, moi, ça ne m’attire pas.
Un peu déçue du manque d’informations, j’éteins la tablette, finis mon repas, et m’apprête à prendre une douche, une bonne douche chaude à l’eau de pluie filtrée.
Éh oui, j’ai aussi un système chauffage de l’eau ! Je suis vraiment douée pour tous ces trucs-là.
C’est pour ça, que je ne peux pas trop me plaindre de mes conditions de vie. Pour quelqu’un qui vit à Exspes, je vis plutôt confortablement.
Je vérifie que tout est sécurisé avant de monter au premier étage où se trouvent la chambre et la douche.
Vingt minutes plus tard, je suis enfin dans mon lit. Il est fait de la même mousse que mon pouf, et après cette journée difficile, j’en apprécie vraiment le moelleux.
Je réexamine ma main encore une fois, j’ai dû la protéger pour prendre ma douche. On essaye d’éviter les complications au maximum, ça serait con de mourir à cause de ça.
Tout est sec, un peu chaud au toucher et toujours douloureux, mais dans l’ensemble ça a l’air normal.
Je devais prendre le temps de réfléchir à l’avenir, à ce que je dois faire pour m’échapper de cet enfer, mais je suis trop fatiguée.
Éteindre la lampe de chevet à côté de moi est le dernier effort dont je suis capable avant de m’endormir.








