1 - Je suis sexologue
J'eus l’impression qu’on me tirait une balle dans le cœur ; mais ce n’était que la sonnette de la porte d’entrée qui grésillait comme une machine désespérée de rendre l’âme. Le sursaut qui sortit mon corps de son engourdissement fit palpiter ma pompe vitale. Mes mains tremblaient un peu, mais le plus important était le connard qui avait osé me déranger à cette heure ! Quelle heure était-il d’ailleurs ?
Mes yeux dérivèrent sur l’écran de mon portable greffé à ma paume : quinze heure cinquante-sept. Je me redressai avec lenteur, des courbatures m’obligeant à ralentir le pas. La sonnette retentit de nouveau. Ce connard avait intérêt à avoir une raison de vie ou de mort pour avoir osé sonner deux fois !
Je tourne la clé rouillée dans la porte branlante en bois vert et ouvre. Je me retrouve nez à nez avec un visage anguleux et barbu.
“Tu en as mis du temps ! “ s’écrit l’homme qui me semblait familier.
En remarquant mon air interrogateur, il rigole. C’est un rire franc et sonore qui jaillit de sa gorge. Un rire qui me rappelle quelqu’un que je n’ai pas vu depuis trois ans. Ce qui équivalait à une éternité quand il s’agissait de sa propre famille. L’homme qui se tenait devant moi n’était autre que mon frère aîné, Sébastien. Il était parti de la maison familiale quand j’avais dix-sept et s’était rendu à l’autre bout du monde pour apprendre la médecine. Il avait ainsi fui notre famille mais avec l’excuse la plus intelligente qui soi : les études.
“Alors, tu ne m’invites pas à entrer ?” fit-il en me poussant pour passer.
Je me rendis alors compte qu’il avait deux grosses valises couleur cuivre et un énorme sac sur le dos. Mais le poids de tout son attirail ne semblait pas être un problème, Sébastien, du haut de son mètre quatre-vingt avait la caricature d’un athlète. Ses épaules larges tendaient le tissus de son pull noir. Son pantalon kaki tombait sur ses hanches avec grâce, tout en serrant par-ci par-là pour mettre en valeur ses muscles saillants. Dès qu’il fut entré dans mon petit appartement, j’eus l’impression que sa présence massive tentait de distendre les murs. Il était le genre de personne qui avait une aura palpable, le genre de personne qui impressionnait. Je refermai la porte derrière lui sans un mot.
“Ton appartement est minuscule, mais je m’en contenterai”, gloussa-t-il en poussant ses valises dans un coin de mon salon-cuisine.
Ses paroles me firent tiquer.
“Comment ça, tu t’en contentes ? dis-je. Tu comptes rester ici ? Combien de temps ?”
Il se tourna alors vers moi, l’air surpris. Quand il paraissait étonné ses sourcils fournis et sombres s’élevait et semblaient repousser son front. Cela lui donnait une drôle d’allure. Tout comme ses cheveux assez longs pour lui retomber sur le front, coiffure qu’il n’adoptait pas la dernière fois que je l’ai vu.
“Les parents ont tenté de te prévenir…ils veulent que je reste avec toi pendant un mois.” me répond-il.
Je me retrouve à adopter son air étonné. Je lui demande pourquoi les parents le voulaient chez moi et il me rétorque mot pout mot : “Ils ont peur que tu fasses une tentative de suicide”.
Mes mains transpirent et je sens ma face rougir. J’ai chaud soudain.
“Pourquoi je…je ferais ça ?” je demande.
“Nous, on en sait rien. Tu ne nous parles pas. Tu ne réponds pas à nos appels…”
“C’est faux ! J’ai répondu la semaine dernière !”
“Victoire, voyons ! Ce n’est pas assez !”
Son regard désapprobateur me transperce la poitrine et je me sens retourner en enfance. Je me vois petite et faible face à l’ombre de mes parents et de mes frères aînés. J’en ai la nausée.
«Je n’ai pas besoin de chaperon. » susurrais-je plus à moi-même qu’à mon parent.
Sébastien lève les yeux au ciel et je comprends qu’il n’en croit pas un mot. Ma nausée se fit plus forte. Je voulais qu’il parte, qu’il me laisse tranquille. J’étais bien avant qu’il n’arrive; à présent, je me sentais…comme une moins que rien. C’était le pouvoir qu’avait les membres de ma famille; faire sentir les autres comme des sous-merdes.
« Vic… »
Je relevai les yeux que j’avais baissé en me perdant dans mes pensées lorsque j’entendis la soudaine douceur dans la voix de mon frère. Ses yeux luisaient d’une affection que je ne lui avais jamais connu.
« Vic, tu n’as pas l’air bien, me lança-t-il d’un air concerné. Tu es pâlotte et … tu as pris du poids… »
« Si c’est pour me faire des reproches, tu peux partir tout de suite, répliquai-je. Je n’en ai pas besoin non plus. Retourne plutôt à tes études de médecine, tu n’auras qu’à dire aux parents que je vais très bien, que je suis indépendante et que je n’ai pas besoin de leur aide et tout se passera très bien. »
« J’ai finis mes études. »
Je levai les sourcils.
« Les études de médecine ne durent pas plus longtemps en général ? » le questionnai-je.
Il était parti que durant trois ans. Il me semblait que les médecins passaient leur jeunesse à étudier avant d’exercer enfin le métier de leur rêve.
« J’ai fais une formation de sexologue, m’explique-t-il. Cela ne dure que trois ans. »
Mon cerveau se mit à tourner au ralenti en me repassant ses derniers mots : sexologue ? Il avait bien prononcé ce terme ? Comment il pourrait être « sexologue » quand nos parents catholiques à l’extrême rechignaient même à prononcer le mot « sexe »? Ils vantaient les mérites de leurs fils et plus précisément ceux de Sébastien qui détiendrait selon eux un grand chirurgien. Je sens que cela fait un moment que je ne suis plus au fait des ragots familiaux mais si Sébastien avait voulu devenir sexologue, je pense que la nouvelle - non, plutôt ce scandale !- me serait tombé dans l’oreille.
« Tu déconnes? » j’ose demander.
Il plisse ses lèvres, comme contrarié.
« Parle mieux que ça, Vic, me reprocha-t-il. Et je suis on ne peut plus sérieux. »
« Les parents sont au courant ? »
« Pas encore. Je compte le leur dire quand tu iras mieux. »
« Je vais bien. »
Il se détourne cependant comme si je n’avais rien dis et s’approche de ma cuisinière. Ses yeux glissent sur la vaisselle sale et je ne peux m’empêcher de rougir. Il ne voyait pas mon appartement dans un bon jour ; la poussière s’accrochait au sol et formait des moutons dans tous les coins. Le parquet dessous ne brillait plus tout comme les carreaux des fenêtres qui filtraient malgré eux la lumière.
Sans le moindre commentaire, mon frère tourna les talons et passa devant le canapé lit qui me servait d’édredon. Il était affreusement petit et molletonné d’une drôle de façon qui me donnait mal au dos. Mais je ne m’en plaignais pas, j’avais déjà beaucoup de chance d’avoir obtenu un appartement si peu cher en plein Paris. Sébastien zieuta les quelques livres éparpillés au sol et qui ne trônaient pas sur les étagères de la bibliothèque. Pas étonnant, étant donné que celle-ci faisait également office d’armoire et les espaces vides avaient été comblé de vêtements. Sous le regard de mon frère, je me rendis compte de la misère qu’était ma décoration.
« Tu le paies comment ton loyer ? »me demanda-t-il.
« J’ai un job de serveuse. »
« Et tes études ? »
« Je refuse d’être le jouet de papa et maman. »
Sébastien soupire et je devine que je ne vais pas aimer ce qu’il compte me répondre.
« Quel rapport ? Fait-il. Tes études sont pour toi, pour devenir la personne que tu veux être. Tu peux aller à l’université et apprendre ce qu’il te plaît, dans pour autant obéir aux parents. »
La chaleur regagna mon visage. Je ne pouvais lui donner que raison et cela me fit me sentir idiote. Toutes ces années à me rebeller contre les parents, à faire le contraire de ce qu’ils attendaient de moi, alors que j’aurais pu chercher à faire ce que j’aime…
Ma main se mit à trembler. Je l’enfonçai dans la poche de mon sweat-shirt et récupérai mon paquet de cigarettes. La seconde d’après la fumée s’échappait en volutes d’entre mes lèvres. De grandes arabesques gracieuses valsaient devant mes yeux hébétés et devant ceux désapprobateurs de mon frère.
« Tu fumes maintenant, déclara-t-il comme si c’était le comble des horreurs. »
Je détournai le regard, incapable de soutenir le sien.
« Je fais ce que je veux, soufflai-je. »
Mais ma voix était si faible et si peu convaincante. Il me mettait dans tous mes états et ça m’agaçait. Pourquoi ne pouvait-il pas partir tout simplement ? Pourquoi s’inquiéter pour moi à présent ?
Alors que je me perdais dans mes pensées noires, je vis une ombre me couvrir. Je me rigidifiai en sentant les bras dures et chauds de mon frère autour de moi. Encerclée, enserrée, enfermée entre ses bras, j’étais assailli par son odeur. Je ne saurais pas comment la décrire mais elle me rappelait le jardin de mes parents. Autour de leur demeure, il y avait un jardin bien entretenu par un de leur employé. L’espace vert était assez vaste pour que je puisse m’y cacher quand je ne supportais plus l’ambiance à la maison. J’allais souvent derrière une rangée de platane qui se trouvait à côté de la barrière en bois nous séparant de nos voisins. Il y faisait frais et humide, mais j’y étais à l’ombre de tout. Personne ne pouvait me voir et j’avais gardé cette cachette jusqu’à ce que je quitte enfin le nid.
Sentir les bras de mon frère autour de moi me rappelait le sentiment que j’éprouvais quand je me cachais ; du soulagement. Mais la sensation était encore meilleure. Je me sentais comme électrifiée. Le tissu de son pull était brûlant et je devinais la température de sa peau. La joue collée à son torse, j’entendais faiblement les battements de son cœur. J’avais cette drôle d’impression de me fondre en lui.
« Je suis désolé de n’avoir pas été un bon frère pour toi, lâcha-t-il tout à coup. J’aurais dû être plus attentif, je ne pensais pas que tu souffrais autant. »
La douce sensation qui me parcourait disparut aussitôt.
« Je vais bien ! M’écriai-je en le repoussant. Combien de fois je vais devoir le répéter ? »
Il fit une grimace de douleur et je pensais que mon rejet en était la cause, mais lorsque qu’il baissa les yeux, je vis un trou dans son pull. Un petit cercle était apparu sur son flan et laissait voir sa peau. En me rappelant la cigarette que j’avais à la main, je fis le lien. Ma colère se mua en choc :
« Je suis désolée ! Je ne voulais pas te…je suis tellement désolée ! »
« Je sais que tu ne l’as pas fais exprès, me rassura-t-il en m’arrêtant de la main. Calme-toi, je vais bien. »
Il retira son pull et mon choc se poursuivit. Je le devinais en forme mais pas à ce point. Ses muscles se découpaient sur sa peau comme une sculpture de marbre, tout était ciselé et raffiné. Ses pectoraux, abdos et autres muscles étaient d’une fermeté à toute épreuve. Il dégageait une puissance qui me troubla au plus haut point.
Quand il se courba un peu pour voir son ventre, je savais que j’aurais du me concentrer sur sa brûlure mais mon attention ne parvenait pas à se détacher des montagnes et vallées que créaient sa chair.
Il releva ses yeux vers moi et parut surpris.
« C’est du désir que je vois dans tes yeux ? » m’interroge-t-il avec une lueur d’amusement dans les pupilles.
« Quoi ? Non pas du tout ! »
« Je suis sexologue, me rappelle-t-il en rigolant. Je sais quand le désir naît chez quelqu’un. »
« Maintenant que tu es sexologue, tu vois du désir partout. »
« Je suis un expert, Vic, je sais quand on me désire et le regard que tu me lançais n’avait rien d’équivoque. Cela fait combien de temps que tu n’as pas eu de relation sexuelle? »
Mon visage dut atteindre une teinte toute nouvelle de rouge cramoisi en une seconde. Mon cœur et mon cerveau en profitèrent d’ailleurs pour faire une mini-attaque. J’étais tout à coup très conscience de mon apparence; mes cheveux bruns emmêlés sur mon crâne comme un nid d’oiseau, la peau grasse de mon visage et la peau sèche de mon corps, les boutons rouges qui apparaissaient chaque jour, mes bourrelets, mes seins lourds et ma cicatrice au poignet. Mon haut était deux fois trop large pour moi et tombait jusqu’à mi-cuisse sur mon jogging bleu criard.
J’étais loin d’être présentable.
« Ça ne te regarde pas, je rétorquai. »
« Donc ça fait très longtemps, il en déduisit. Un mois ? Deux ? Un an ? »
« Ça. Ne. Te. Regarde. Pas ! »
« C’est ça qui te manque, Vic ! »
« Quoi ? »
« Le sexe ! » affirma-t-il avec une aisance qui correspondait bien à un sexologue mais pas à l’image que je me faisais de mon frère.
« Je sens que tu es frustrée. La frustration sexuelle n’améliore pas ton état. Le sexe est un besoin vital, tu le sais ? Il faut que tu te trouves quelqu’un. Tu n’as pas un ami qui pourrait te satisfaire ? Tu as essayé les applications de rencontre ? »
J’eus envie de disparaître de la surface de la terre. Le pire était qu’il attendait que je lui réponde. Il me vrillait de son regard clair et insistait en silence.
« Je ne veux pas utiliser ces choses là…bafouillai-je. Je vais me débrouiller toute seule. »
« C’est justement parce que tu n’as pas l’air de te débrouiller toute seule que je t’en parle.”
“Mais, bon sang, laisse-moi tranquille !” m’écriai-je, embarrassée au possible.
Sébastien soupira et regarda autour de lui.
“Tant que je vis ici, je vais dormir sur le canapé. Mais il n’a pas l’air très confort…”
“Je dors sur le canapé, l’interrompis-je.”
“Tu n’as pas de chambre ? C’est si petit ici ?” s’étonna-t-il, consterné.
Je grimaçai, agacée qu’il ose venir se plaindre alors que je ne l’avais pas invité. Il n’aurait qu’à dormir à terre, ça lui ferait les pieds.









j ai adoré cet épisode même si si la confusion de ses sentiments pour son frère sont confus et bizarre
c'est quel genre de frère çà
j'ai aimé ce chapitre, et le fait Vic soit constamment embrassée me régale