La Mésaventure des Trois Frères

All Rights Reserved ©

Summary

"Le Capitaine Barbare pensait qu'il adorerait sa nouvelle peau. Il croyait pouvoir enfin vivre libre sans école ni responsabilités. Mais rapidement, il sentit le prix cruel qu’il payait : il avait tout abandonné, ses parents, sa chambre, sa vie d’enfant et surtout ses frères. Pour, au final, l’échanger contre une vie de naufrage... et l'Île Maudite n'était pas un endroit paradisiaque. Plongée dans une nuit éternelle, elle accueillait à bras ouvert ces aventuriers tragiques, mais personne n'en sortait. Après une semaine, il regretta son choix et donnerait tout pour retrouver sa vie d'avant. Mais c’était impossible."

Status
Complete
Chapters
31
Rating
5.0 1 review
Age Rating
13+

Chapitre I : Le Capitaine, le Cadet et le Novice


Il était une fois, trois frères jouaient naïvement aux aventuriers. C’était un jour d’été bien banale à la plage. On pouvait entendre leurs rires tandis qu’ils laissaient de nombreuses empruntes à mesure qu’ils courraient. L’un d’eux semblait imiter un loup enragé, malgré son apparence qui ferait plutôt penser à un louveteau. Néanmoins, il tentait de rattraper ses frères. Détrompez-vous, ces rugissements n’étaient qu’une partie de la comédie d’un jeu insouciant qui les transportait facilement à l’époque de la piraterie et des loups-garous... Celle de l’Île Maudite.

On voyait bien qu’au lieu de rugir, la bête commençait à grogner puis à murmurer. Au lieu de foncer, elle finit par marcher avant de s’arrêter. Les enfants avaient alors compris l’issue de cette poursuite enfantine. Comme d’habitude, les bêtes sauvages avaient perdu tandis que les naufragés triomphèrent. L’ainé voulait bien marquer sa victoire. Il saisit alors un bâton et le brandit vers le ciel. Flottant sous la brise, le chiffon au sommet indiquait qu’il s’agissait d’un drapeau. En constatant le dessin approximatif d’une tête de mort qui tachait le tissue, quiconque comprendrait qu’ils jouaient au pirate. Le garçon le planta alors dans le sable de la plage.

-Je déclare officiellement cette plage « Terre du Capitaine Barbare » ! proclama fièrement Théo devant ses petits frères.

-C’est pas juste… protesta Elio visiblement essoufflé, vous êtes toujours deux contre moi seul !

-Les loups devraient peut-être mieux courir... Peut-être que tu pourrais courir à quatre pattes, comme eux, rit Calvin.

Théo demeura impressionné par l’insolence du plus petit qui n’était pas aussi certain lorsqu’il devait parler à ses grands frères. Il ne put s’empêcher de sourire et résista l’envie de lui ébouriffer les cheveux pour lui prouver qu’il en était fier. En contrepartie, il rajouta une couche à la frustration du second frère.

-C’est vrai, faudra accélérer la cadence la prochaine…

Mais le drapeau en décida autrement. Sous la légère brise, il s’écroula lourdement au sol. Théo ne put contrôler son sursaut devant ses frères.

-Peut être que t’as réussi à enrôler notre petit frère dans ton équipage mais la plage est loin d’accepter le stupide nom que tu lui as donné, ajouta le cadet en toisant le drapeau que son grand frère replantait désespérément.

Pour qu’au final, il retombât.

Le second trouvait bien ridicule de voir son grand frère, qui voulait paraître si irréprochable et courageux, ramer vainement devant une insignifiante tâche. Ça en devenait captivent. Mais d’un autre côté, il ne pouvait s’empêcher d’en être désolé. Même s’il avait été choisi pour jouer le loup assoiffé de sang, il était toujours persuadé qu’il faisait partie de l’équipage des trois frères. Un cadet doit aider son capitaine et mettre un terme à son embarras au lieu de l’aggraver avec ce stupide regard. Et il allait l’aider.

Théo s’apprêta à tenter une dernière fois, il voulait en finir avec ce drapeau une bonne fois pour toute. Il tendit son bras pour l’agripper mais demeura étonner lorsque son petit frère le saisit à sa place. Il se tourna aussitôt vers Elio qui leva lentement le drapeau dans les aires.

-Qu’est-ce que tu…

Il comprit soudain ce qu’il s’apprêtait à faire et la panique l’emplit. Il se releva, mais comme d’habitude glissa sur le sable, avant de grommeler des insultes au tapissage de la plage. Il fonça finalement vers son frère.

-Ne le casse pas je t’en supplie, c’est mon seul…

-Je déclare officiellement ces Terres… commença son petit frère. Théo demeura bloqué dans sa course, son inquiétude fut emportée par le courent du vent. Mais il semblait curieux de connaître quel type de nom absurde son frère allait trouver.

- « L’Empire du Capitaine Barbare » ! proclama son cadet avant d’enfoncer, cette fois avec la force de ses deux bras, le drapeau bancal.

Le visage intrigué de son grand frère ne put s’empêcher de s’adoucir avant d’esquisser un sourire, non pas de malice mais un de sincérité. Ce nom était bien plus glorieux que celui que Capitaine Barbare avait lui-même donné.

-Tu ne veux pas être mentionné dans le nom officiel de cette plage ?

Le petit frère haussa ses épaules d’indifférence.

-T’as toujours dit que le capitaine méritait cent pourcent du butin si je me rappelle bien.

Cette fois, son grand frère n’ajouta rien, il s’approcha rapidement de lui et, tel un loup sauvage, bondit sur sa proie pour ébouriffer les cheveux. Le cadet tenta de s’échapper de son emprise mais l’instinct fraternel de la bête ne voulait rien savoir. Il voulait lui montrer qu’il était fier.

-Théo arrête ! se plaignit Elio.

-Alors admet que t’es plus dans le camp de nos ennemis, je te veux clairement dans mon équipage cadet.

-C’est absurde ! ricana le malheureux torturé.

Son grand frère accéléra le frottement.

-J’ai pas entendu.

-Je… J’ai toujours été dans ton équipage !

- « Ton » ?

-Votre équipage capitaine. Je veux en faire partie.

Il baissa nettement sa garde, le jeune cadet s’en retira immédiatement et se recoiffa. Mais l’ainé n’en fut pas vexé, il entendit ce qu’il voulait entendre.

-On le recrute, pas vrai grand frère ? paniqua Calvin en voyant l’hésitation sur son visage.

-Je ne sais pas trop, avoua Théo, il a tout de même pactisé avec les loups. Mais bon, que deviendraient notre équipage sans un second ? affirma-t-il avec son air presque insolent.

Leur petit frère s’apprêtait à remercier son capitaine mais il constata rapidement que ce sourire très peu rassurant ne correspondait pas aux mots qui sonnaient presque amicaux.

-Ça veut dire que…

-Oui Calvin, il est officiellement réadmis dans notre confrérie.

Elio n’avait pas besoin d’un second signal, il élança son bras avant de le faire atterrir contre sa tempe. Calvin répliqua maladroitement ce salut militaire. Leur grand frère comprit alors une chose ce jour-là. Il en fallait beaucoup pour briser la confiance qu’ils avaient envers lui.

-Je vois que les trois frères sont enfin réunis, remarqua le cadet.

Leur aîné hocha la tête.

-Et ils sont loin d’en avoir fini.


Les signes étaient évidents. D’abord, le sable auparavant jaune éclatant prit une teinture orangée. Rien qu’en étant assis par terre et en regardant ses propres baskets, on pouvait facilement constater que la journée prenait lentement fin. Théo tentait vainement d’ignorer tout cela, il ne comptait pas rentrer maintenant à la maison.

Ainsi, au lieu de rappeler à ses frères les règles que leurs parents leur avaient fermement fixé, il continua à leur raconter les mésaventures du Capitaine Barbare en regardant les légères vagues qui se formaient dans l’horizon. Il était loin d’être un grand frère exemplaire.

-… C’est ainsi que notre redoutable capitaine préféré combattit l’alpha des loups dans un duel sanglant qui laissa une immense flaque rouge à leur pied, mais au final…

Théo sentit un poids léger contre son épaule. Il lança un bref regard à sa droite avant de remarquer que le plus petit avait reposé sa tête dessus. Son grand frère s’inquiéta soudainement, Calvin semblait épuisé ce qui veut dire qu’ils allaient devoir rentrer sur le champ.

Mais cette inquiétude s’atténua aussitôt, rien qu’en sentant les cheveux de son frère sur son épaule le força à esquisser un sourire sincère. C’était l’ultime preuve que le plus jeune faisait assez confiance pour s’endormir contre lui. En contrepartie, un léger bruit à sa droite attira l’attention qu’il portait à son plus petit frère. Il leva la tête avant de constater son second, déjà debout. Il lança un sourire nerveux à Théo tout en alternant son regard entre l’horizon et la tête intrigué de son grand frère.

-Je crois qu’on devrait…

-Pas encore cadet, coupa l’autre.

Elio poussa un soupir exaspéré, c’était comme ça tous les jours.

-Théo, écoute. Nos parents nous ont déjà engueulé hier pour ça, il fait déjà nuit ! On devrait rentrer… S’il te plaît.

Son grand frère secoua vigoureusement la tête en faisant de son mieux pour ne pas réveiller le jeune garçon.

-Hors de question qu’on y aille maintenant, je te rappelle que c’est notre dernier jour ici avant…

Mais il n’eut jamais le courage de finir sa dernière phrase. Tout son cran s’est rapidement fait ronger par un mélange douloureux de tristesse, d’anxiété et d’impuissance.

Les grandes vacances touchaient à leur fin.

Il avait fait de son mieux pour oublier cet immense détail durant toute la journée malgré la boule négligeable qu’il sentait au fond de sa gorge, mais il fut obligé de l’admettre tôt ou tard. Et ce moment était arrivé.

-… Avant la rentrée des classes, finit-il, la voix tremblante.

-Mais au final quoi ? interrompu soudainement Calvin.

L’attention de ses deux frères se tourna brusquement vers lui, ils étaient, d’une part, désolés de l’avoir réveillé, mais d’autre part, assez confus.

-Qu’est-ce qu’il faut finaliser camarade, marmonna amicalement son grand frère.

-Tu as dit que le Capitaine Barbare s’est battu avec le chef des loups, et ensuite ?

La confusion se transforma ensuite en embarras, voilà quelque minute maintenant que Théo en avait bouclé cette histoire. Cependant, Calvin avait raison, il manquait la fin. Il se racla la gorge et continua.

-Mais au final, la lame du pirate sanguinaire transperça la bête. L’île fut proclamée à jamais au nom du Capitaine Barbare.

Pour la première fois depuis un certain moment, la tête de son petit frère décolla son épaule. Il tourna sa tête vers celle de l’aîné pour lui lancer un regard intrigué.

-Mais… C’est tout ? Il ne se passe rien d’autre après ?

Cette fois, Elio clarifia la fin.

-Je pense qu’après, notre chère capitaine a atteint son objectif. Il faudra attendre l’été prochain pour qu’il se repasse des trucs.

Calvin acquiesça d’un hochement de tête et se leva. Il avait bien compris qu’il était temps de rentrer une bonne fois pour toute. Cependant leur grand frère n’avait pas bougé, même pas d’un clignement d’œil lorsque son frère prit le relais du conte.

-Théo, on peut y aller maintenant, le soleil est complètement couché.

Mais le plus grand n’en avait que faire de ce qu’ils racontaient. Il n’avait qu’une chose en tête.

-L’été prochain… répéta-t-il cette fois à voix haute par mégarde.

C’est ainsi qu’il prit pleinement conscience qu’il n’allait pas aller à la plage avant très longtemps. À dieu, le soleil, le sable, la mer et le Capitaine Barbare ainsi que sa confrérie. Rebonjour le réveil à sept heures, le bus scolaire remplit, les professeurs impitoyables ainsi que les devoirs interminables. Cette réalisation le traversa d’un frisson aussi désagréable qu’inspirant.

Il sentit sa main droite lentement s’approcher de sa ceinture, il voulait se vider l’esprit et juste sentir sa présence. Son épée en bâtons qu’il avait lié avec de la corde leur premier jour de vacances. Son épée qui lui restait un souvenir cher mais surtout, une preuve du courage de son pirate préféré. Il n’allait pas s’arrêter là. Ses frères semblaient lui demander de se dépêcher, ils avaient l’air presque impatient. Mais c’était leur grand frère. Il n’avait pas d’ordre à recevoir.

-Calvin ? appela-t-il soudainement.

Il pouvait voir le visage de l’enfant à travers la nuit, ce rictus surpris, comme s’il n’avait pas échangé de mot depuis un long moment.

-On va rentrer, c’est ça ? Elio a dit qu’on devait préparer nos valises ce soir et qu’on doit se dépêcher.

Le petit frère s’attendait à voir le visage dépité du grand mais, au lieu de cela, un sourire étincelant couvrait son visage.

-Tu voulais savoir la fin de l’histoire du Capitaine Barbare ?

Calvin haussa les épaules.

-J’ai cru qu’il allait se reposer jusqu’au prochain été, non ?

Il récolta un rire moqueur de son grand frère.

-En vérité, l’histoire est loin d’être finit. Elle vient juste de commencer, annonça-t-il d’un ton excessivement sûr de lui.

Elio s’interposa rapidement entre les deux.

-Qu’est-ce que ça veut dire, du coup ?

Leur capitaine sortit l’épée qu’il avait depuis tous ce temps gardé dans la ceinture qui lui servait de fourreau. Ses deux camarades reculèrent d’effroi.

-Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas du genre à transpercer mon équipage, ricana-t-il, de toute façon, je vais avoir besoin de vous.

Les derniers mots qui sortirent de la bouche de leur grand frère paraissaient aussi vagues qu’effrayant. Le second ignorait ce qu’il cachait derrière, mais il savait bien que son histoire allait tourner au vinaigre.

-Tu vas avoir besoin de nous ?

-Je me suis dit qu’on devait vivre quelque chose de plus épicé pour notre dernière nuit ici.

Désormais, ses mots semblaient moins vagues mais encore plus effrayants. Elio tenta de définitivement clarifier son idée même s’il sentait qu’il allait le regretter.

-T’entends quoi par « plus épicé » ?

-Un cambriolage, répondit simplement son grand frère.