1. Fêter son anniversaire
Eleanore
Londres, Avril 2023, un vendredi à 10h00 :
J’étais installée à ma petite table de cuisine le regard perdu dans mon thé. Cela faisait déjà plus d’une heure que j’étais levée mais je n’arrivais pas à me mettre au travail. Aujourd’hui j’étais d’humeur maussade. Je n’avais rien envie de faire. J’étais surtout dépitée en faisant l’inventaire de ma vie :
J’ai la panne de l’écrivain et mon bouquin est au point mort... Je suis toujours célibataire à 30 ans... ma vie sentimentale est aussi désertique que le Massachussetts en plein hiver... mes parents ne penseront pas à moi, comme tous les ans... J’ai toujours ces quinze kilos en trop que je traine depuis mon adolescence, malgré mes efforts pour les perdre... HAPPY BIRTHDAY ELEANORE, ENJOY YOUR LIFE...
Je soupirai en me dirigeant vers mon petit secrétaire où trônait mon PC portable ouvert et vide de mots. Je n’avais aucune inspiration et ce depuis plusieurs semaines déjà.
Bien que je ne fus jamais vraiment tombée amoureuse, j’avais passé la plus grande partie de ma vie à imaginer des histoires d’amour et à en rêver. Quoi de plus ironique pour une écrivaine de comédies romantiques, que de n’avoir jamais connu l’amour avec un grand A.
J’avais tellement idéalisé l’homme parfait pour moi, qu’aucun des garçons que j’avais fréquenté jusqu’à présent n’avaient été à la hauteur de mes espérances. J’avais eu des béguins passagers et des petits crushs, comme tout le monde. Mais ils s’étaient toujours essoufflés assez vite.
Généralement après le premier baiser échangé, je me rendais compte qu’il ne se passait rien en moi : pas de papillons dans le ventre ni d’euphorie particulière.
Alors par faiblesse, par solitude ou pour ne pas passer pour une marginale, j’avais laissé des petites histoires sans importances durer quelques semaines voire quelques mois parfois. En règle générale j’attendais que le garçon avec qui je sortais se lasse de moi, je n’avais pas le courage de prendre les devants alors je patientais jusqu’à ce qu’il le fasse lui.
On ne pouvait pas dire de moi que j’étais une auteure à succès même si mes livres se vendaient plutôt bien dans leur genre. Ils me permettaient de vivre simplement. Ils m’avaient surtout permis d’acheter un petit appartement de 60 m2 dans le quartier de mes rêves : Nothing Hill. Certes il ne se situait pas au cœur de celui-ci, il se trouvait dans une petite rue tranquille en périphérie.
Il était au dernier étage d’une vieille bâtisse qui avait été entièrement refaite avant que je n’en devienne l’heureuse propriétaire il y a deux ans. Tout y était passé, mes économies durement gagnées ainsi que des avances sur mes prochains manuscrits. Il se composait d’une pièce de vie qui regroupait : cuisine, salon et bureau. Il y avait une chambre attenante au salon et une minuscule salle de bain.
Mais ce qui m’avait tout de suite tapé dans l’œil lorsque je l’avais visité pour la première fois, c’était le balcon qui en faisait toute sa longueur. Je pouvais y accéder aussi bien de mon salon que de ma chambre grâce aux deux portes-fenêtres que ces deux pièces comportaient. J’aimais beaucoup y prendre ma première tasse de thé les matins doux d’été, j’y restais souvent toute la journée pour écrire quand la météo me le permettait.
Je fixai la bibliothèque débordante de bouquins derrière mon secrétaire en me triturant les méninges pour trouver ne serait-ce que des personnages. J’étais complètement bloquée, rien ne me venait, c’était le néant complet dans mon cerveau.
Je décidai de transférer les notes que j’avais prises avant-hier sur mon portable pendant ma sortie hebdomadaire du mercredi après-midi. Depuis que j’avais emménagé ici, j’avais pris l’habitude de me promener du côté des brocanteurs de Camden. J’aimais en arpenter les étals.
Il m’arrivait de trouver de l’inspiration au détour d’un stand. Et parfois je tombais sur des objets ou des meubles que je retapais ou remettais au goût du jour, comme la plupart de ceux qui remplissaient chaque espace de mon petit cocon.
Je branchai mon téléphone sur le câble pour le relier au pc, lorsque je vis la photo que nous avions faite avec mes deux meilleurs amis pendant nos études apparaître sur l’écran. C’était un appel en visio sur notre groupe Messenger. Je décrochai aussitôt.
Au moins eux, ils pensent à moi.
-- Hello, lançai-je d’un ton enjoué qui sonnait un peu faux.
-- Hello Kansas. HAPPY BIRTHDAY !!! hurla Tom dans l’appareil.
-- Joyeux Anniversaire Ele ! lâcha Charlie à la cantonade.
-- Merci à tous les deux, dis-je légèrement émue.
-- Toujours la page blanche ? attaqua Charlie aussitôt.
Je n’eus pas le temps de répondre que Tom reprit la parole.
-- Les filles, vous parlerez boulot après. Je n’ai qu’une petite pause et je dois vous donner le programme de ce soir,
-- Margaritas, pizzas et séries à la maison, le coupai-je.
-- Non ! Franchement Kansas, ma grand-mère a des activités plus trépidantes que les tiennes. D’ailleurs dimanche, elle va au bingo car elle a rencontré un vieux
-- Tu t’égares, le rabroua Charlie. En fait Ele, on s’est dit avec Tom que ce soir on pourrait sortir, en mode craquage complet. Je rêve de boire des litres d’alcool.
Je m’étais attendue à ce qu’ils me proposent de sortir, comme tous les ans. Alors cette année quand j’avais vu que mon anniversaire tombait un vendredi, j’avais su que je n’y échapperais pas. Je tentai quand même de les faire changer d’avis sans grande conviction.
-- Je ne suis pas spécialement fan de la sortie. Je préfère rester tranquille à la maison et
-- Non, claqua Tom. Ce soir on sort. Charlie arrivera chez toi vers 18h00 avec une tenue que je t’ai choisi. Vous me rejoindrez chez Giovanni pour dîner et ensuite on ira au Box, j’ai réussi à nous faire entrer. Il est hors de question que tu refuses Kansas. Alors tu enfiles ton costume de la bonne humeur, parce qu’on va aller fêter tes trente ans comme il se doit.
Je me laissai aller sur mon fauteuil en soufflant. Je détestais sortir, surtout dans les lieux branchés et exclusifs où Tom s’acharnait à nous faire entrer. J’étais plus du genre pilous et chaussons devant un film romantique, ou un bouquin, ou les deux en même temps.
-- Allez, insista Charlie en faisant une moue adorable à l’écran. Ça t’aidera à retrouver l’inspiration. Et pourquoi pas rencontrer un mec, tu sais cette espèce d’humanoïde que tu fuis. Tu vis limite prostrée chez toi, je sais que les écrivains sont parfois en marge mais toi tu bats des records. Comment veux-tu rencontrer quelqu’un si tu ne sors pas ?
-- Mais je sors, me défendis-je rapidement.
-- Pour aller mater des antiquités, se moqua Tom. Franchement il est temps de reprendre du service ma petite. Ça fait quoi ? Quatre ans depuis ton dernier flirt avec l’obsédé du foot ?
-- Tom a raison, ajouta Charlie. Ça fait beaucoup trop longtemps que tu n’as pas eu de petite aventure.
-- D’abord ça fait trois ans, les repris-je. Et il était fan de basketball.
-- Tu joues sur les détails, arqua Tom. Il est temps de dépoussiérer tout ça. Je n’aimerai pas voir comment c’est là-dedans.
Il prit un air dégoûté, ce qui me vexa légèrement.
-- S’il te plaît, relança Charlie. J’ai besoin de sortir avec mes deux meilleurs amis pour m’amuser comme au bon vieux temps.
-- Ok, c’est bon, abdiquai-je. Mais je ne te tiendrai pas les cheveux quand tu vomiras Cha et ne comptes pas sur moi Tom pour aller dénicher le numéro du premier beau gosse que tu croiseras à ta place. Et inutile d’essayer de me caser avec tous les spécimens mâles qui passeront devant moi.
-- Promis, pas de vomis et pas de coup fourré, s’enthousiasma Charlie. C’est ta soirée après tout.
Elle me fit à clin d’œil, je vis Tom se renfrogner avant de maugréer doucement :
-- La dernière fois que je te l’ai demandé c’était il y a des siècles d’abord et ce n’est pas ma faute à moi si je suis un super entremetteur.
-- Ouais on va dire ça, bougonnai-je peu convaincue.
-- Je dois filer, déclara Tom. Prépare-toi psychologiquement ma belle, ce soir tu vas faire ton grand retour. Je vous aime les filles.
Il nous lança un baiser furtif.
-- Pas de robe, criai-je avant qu’il ne coupe la conversation.
Je détestais les robes. En règle générale je détestais mon corps. Je ne me trouvais pas spécialement jolie et je n’avais pas franchement confiance en moi. Je n’essayais jamais de séduire ou de draguer un garçon, j’étais plus du genre à attendre que quelqu’un m’aborde. Ce qui expliquait que je m’étais retrouvée à devoir supporter des hommes peu intéressants.
-- Je vais devoir aussi te laisser, sauf si tu veux que l’on reparle de ta panne sèche ? demanda Charlie prudemment.
-- Non, pas la peine. À ce soir, je t’aime.
-- À ce soir, je t’aime Ele.
Je mis fin aussitôt à la visio. Je ne voulais pas parler de mon manque d’inspiration. Rien que les mots “page blanche” me filaient des frissons. Donc disserter pendant des heures avec Charlie là-dessus était hors de question.
J’abandonnai l’idée d’écrire en allant me vautrer dans mon canapé pour fixer mon plafond en guise de seule distraction. Je soupirai en mettant mes bras sur mon front. J’avais déjà trente ans, je n’avais pas vu le temps passer. J’avais l’impression que ma rencontre avec Charlie et Tom datait seulement d’hier.
Charlie était mon éditrice. Elle avait été ma toute première amie en Angleterre. Avant tout, elle avait été ma coloc de chambre et ma camarade de classe à Oxford. Originaire de Wichita, j’avais travaillé dur pour obtenir la bourse Rhodes que proposait cette université et quitter les Etats-Unis à l’aube de mes dix-huit ans. Bien que fille unique, je savais que mes parents ne débourseraient pas un centime pour mes études.
J’avais su qu’obtenir cette bourse était la seule option qu’il me restait pour pouvoir accéder à mon plus grand rêve : venir étudier la littérature anglaise dans ce pays. Celui des sœurs Brontë et de Jane Austen, Orgueil et préjugés étant bien évidemment mon roman préféré.
Une fois diplômée de mon Master, je m’étais lancée dans l’écriture en cumulant des petits boulots avant de pouvoir en vivre. Et je n’avais plus quitté ce pays d’adoption dont j’étais tombée amoureuse.
Charlie, une Indienne d’origine provenant de la région de Manchester, avait décidé de prendre le chemin de l’édition. Elle avait rencontré Bashir, son mari, pendant notre dernière année d’étude. Il étudiait les chiffres pour travailler dans la finance. Entre les deux ce fût l’amour fou dès le premier regard, encore aujourd’hui ils étaient toujours aussi épris l’un de l’autre. D’une certaine manière j’enviais leur relation.
Nous avions toutes les deux rencontré Tom, sosie non officiel de Jude Law en plus jeune et la calvitie en moins, lors d’une soirée étudiante pendant notre première année. Il venait de se faire larguer par son petit ami de l’époque. Nous avions fini tous les trois soûls en vomissant notre trop plein dans un buisson à l’unisson.
On ne le croirait pas comme ça, mais les plus grandes amitiés se forgent dans l’adversité et le vomis...
Il était issu d’une famille d’avocats réputés de Londres. Il étudiait le droit pour embrasser la même carrière que le reste des hommes de son clan Mclowd. Il aurait pu rejoindre les plus prestigieux cabinets de cette ville. Au lieu de cela, il avait choisi de défendre les causes perdues et les laissés-pour-compte, en se contentant d’un salaire au ras des pâquerettes pour sa profession.
Sa vie sentimentale était aussi chaotique que le Grand Canyon d’Arizona. Il tombait amoureux toutes les semaines et il avait le coeur brisé à chaque fois. C’était une vraie Drama quand il s’y mettait.
J’avoue, beaucoup de mes histoires sont légèrement inspirés de ses mésaventures.
À la fin de nos études, nous n’avions pas pu nous résigner à nous quitter. Nous avions choisi Londres comme point de chute pour démarrer nos carrières et nos vies respectives.
Bashir avait dû suivre Charlie qui ne lui avait pas laissé le choix. Tom avait rompu avec le garçon qu’il fréquentait à ce moment-là. Quant à moi, il n’y avait eu personne à quitter ou à persuader de vivre avec moi. Et personne ne m’attendait non plus aux Etats-Unis.