1 - La rencontre
Cela fait maintenant un mois que Jason est décédé soudainement dans cet accident de voiture. Mon grand frère, celui qui a toujours été comme un deuxième père pour moi après le décès de nos parents quand j’avais dix-huit ans.
Ce jour-là, j’ai vraiment cru que mon cœur allait cesser de battre, l’air me manquait et je me suis mise à crier si fort que j’ai cru que mes cordes vocales allaient se décrocher. Au début, je pensais que cette souffrance qui s’était emparée de mon cœur s’estomperait au fil des jours. Mais en réalité, elle n’est jamais partie. Chaque matin est une journée de plus sans lui, sans eux ; et la douleur est toujours là, logée au creux de ma poitrine.
Comment pouvait-on survivre à la mort de la seule personne qui nous tenait encore en vie ?
J’ai perdu mon père ainsi que ma mère mais avec Jason, nous sommes soutenus et avons réussi à affronter la vie, ensemble. Néanmoins, me relever après sa mort, le dernier membre de ma famille, me semblait insurmontable.
Comment pouvait-on mourir à vingt-cinq ans ? Lui qui était si jeune et avait tant de rêves plein la tête qu’il ne pourra jamais accomplir.
Coupable d’être restée en vie tandis que lui avait péri, la seule chose qui me semblait indispensable était de pouvoir réaliser, moi, un de ses rêves. C’est ainsi que, bouleversée, j’ai pris la décision qui, j’en étais sûre, allait changer le cours de ma vie. En effet, j’ai décidé de tout quitter pour venir vivre dans la ville où mon défunt frère a toujours rêvé d’habiter : Chartres.
Il y a une semaine, je suis tombée sur une vieille photo, en triant difficilement ses affaires, où il était écrit au dos : un jour j’irais habiter là-bas. C’était une photo qu’il avait accrochée pendant des mois sur le mur de sa chambre, comme un but à atteindre.
C’est de cette façon que j’ai pris la décision d’à la fois prendre un nouveau départ en déménageant, mais également de réaliser son rêve qui était de venir vivre dans cette ville dont je ne connaissais rien mais qui, pour une raison qui m’était inconnue, semblait très importante pour lui.
C’est donc de cette manière que je me réveille aujourd’hui pour la première fois dans mon nouvel appartement, loin de tout ce que j’ai toujours connu. À vrai dire, j’ai encore du mal à me faire à la peinture jaune qui orne les murs de ma chambre, une couleur trop agressive selon moi. Néanmoins, j’admets qu’avec le lit en bois noir et le bureau de la même couleur, les couleurs se marient plutôt bien.
Il faut dire que je n’ai pas l’habitude de vivre dans un si petit logement. Je ne suis pas du genre à faire ma difficile mais ayant toujours vécu dans une grande maison familiale à la campagne, mes trente mètres carrés me font me sentir à l’étroit. J’aime l’espace, la grandeur, la nature. Je suis désormais dans un petit appartement en plein centre-ville.
Certains me demanderont sûrement pourquoi j’ai tout quitté si la vie en ville ne me plait pas, mais la raison est toujours la même, lui. Nous n’avons jamais déménagé après la mort de nos parents, mais désormais les souvenirs étaient devenus trop douloureux. Il faut que je m’y fasse, que je surmonte cette nouvelle épreuve que la vie met encore une fois sur mon chemin et que je réalise ce rêve qui lui était si cher. Je sais que j’en suis capable.
Étrangement, j’ai facilement trouvé un petit appartement dans le centre-ville, rien de bien luxueux, mais suffisant pour le moment. Je m’estime déjà chanceuse d’avoir trouvé un logement en moins d’une semaine. Cela en deviendrait presque étrange car je ne suis pas du genre à voir la chance me sourire. Même mon agent immobilier m’avait prévenu qu’il faut en général plusieurs mois avant de trouver un appartement disponible, qui plus est dans mon cas n’a pas un loyer excessif, car bien évidemment j’ai également quitté mon emploi de secrétaire pour venir ici. Ceci est d’ailleurs un autre de mes soucis : trouver un emploi. En effet, certes avoir trouvé un domicile rapidement est appréciable, mais encore faut-il avoir la capacité de le garder. Néanmoins, je m’occuperais de ce problème-là plus tard car, pour le moment, il est temps de vider mes cartons.
Je n’ai pas pris beaucoup d’affaires de mon ancienne vie, l’appartement étant meublé je n’ai emporté que mes vêtements, quelques souvenirs familiaux et mon ordinateur. D’ailleurs, c’est en tombant sur celui-ci dans mes cartons que je me retrouve, sans vraiment savoir pourquoi, à consulter mes mails. Pourtant, je n’attends aucun message : ma meilleure amie ne s’embêterait pas à m’envoyer un courriel et je n’ai pas encore commencé à chercher un emploi. Malgré tout, un e-mail s’affiche dès que je recharge la page. C’est un message de l’une des entreprises les plus riches du pays qui se trouve ici : Clayton Corporation. Un peu incrédule, j’ouvre le message et reste bouche bée :
Mademoiselle Elyssa Tunson,
Votre profil nous intéresse et nous sommes actuellement à la recherche d’une secrétaire dans notre entreprise. Ainsi nous vous convions à un entretien le mardi 7 juillet à dix heures. Vous recevrez un e-mail de confirmation la veille avec notre adresse et le lieu où vous devrez vous présenter.
Cordialement,Clayton Corporation.
C’est une blague ? me demandé-je immédiatement. Ce n’est pas possible, ce doit être un canular, ou le genre de message que l’on reçoit avec un lien qui, en cliquant dessus, permet de pirater nos données. Mais il n’y a pas de lien dans ce message, ni de pièce-jointe et il semble réel. Néanmoins la question qui me taraude le plus l’esprit, si ce mail n’est pas un faux, est : comment ont-ils pu avoir mon profil alors que je n’ai pas envoyé de CV, dans aucune entreprise ?Cette histoire est vraiment étrange. Ne sachant plus quoi en penser, je transmets le message à ma meilleure amie. Elle m’est toujours de très bons conseils et même si elle ne connaissait pas très bien mon frère, elle m’a énormément aidé à traverser cette épreuve. C’est d’ailleurs elle qui m’a encouragé à partir, et venir ici.
Elyssa - Lou, que penses-tu de ce message ? Tu penses que c’est un faux ?
Lou - Je ne sais pas, mais il est écrit que tu devrais recevoir une confirmation la veille et le rendez-vous est demain. Donc dis-toi que si tu n’as toujours rien reçu ce soir, c’est que c’était une blague.
Elle a raison, il faut que j’arrête de paniquer surtout que je n’ai toujours pas reçu de second message. Mais, impossible de me sortir cette histoire de la tête, je passe mon après-midi à consulter mes mails. Ce n’est que quand je me résous à oublier cette étrange histoire qu’un nouveau message s’affiche dans ma boîte de réception :
Mademoiselle Elyssa Tunson,
En vue de notre entretien prévu demain à dix heures, veuillez vous rendre à l’adresse suivante : 47 avenue Victor Hugo et de vous présenter au dernier étage.
Cordialement,Clayton Corporation.
Je n’en crois pas mes yeux, ce premier courriel était donc bien réel. Je suis convoquée pour un entretien dans l’une des entreprises les plus prestigieuses du pays sans même avoir commencé à chercher du travail.Comment est-ce possible ?
Il est neuf heures et demie lorsque j’arrive devant Clayton Corporation habillée de ma veste de tailleur bleue marine assortie d’une jupe de la même couleur tandis que j’ai pris le temps de relever mes cheveux bruns en une queue de cheval.
Pour être honnête, j’ai beaucoup hésité à honorer ce rendez-vous. Le mystère qui planait autour du fait que je n’ai absolument pas candidaté me faisait peur. Puis, avec du recul, je me suis rendu compte que quelqu’un était en train de m’offrir, pour une raison qui m’est inconnue, un entretien d’embauche, et peut-être même un travail, sur un plateau d’argent. Et, il faut dire qu’au regard de ma situation financière, je ne peux pas me permettre de refuser. C’est ainsi que je me retrouve le cœur battant, dans un ascenseur, seule, en direction du quinzième étage de cette entreprise.
Mais tout à coup, et sans que je n’y prête réellement attention, l’ascenseur s’arrête au premier étage et un homme en costume noir monte. Immédiatement, mon regard se plante dans ses yeux verts scintillants et je ne peux m’empêcher de remarquer son attitude supérieure. La tête haute, les cheveux arborant un dégradé parfaitement exécuté, des mocassins hors de prix. Mais, ce qui me surprend le plus, c’est cette ambiance froide qui l’entoure, comme si cet homme voulait à tout prix que personne ne l’approche. M’ignorant totalement, il ne me lâche qu’un rapide « mademoiselle » avec un hochement de tête, avant de s’enfoncer dans l’ascenseur derrière moi. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de me retourner pour le regarder à nouveau. Perturbée par son attitude froide et supérieure, je n’avais même pas remarqué la beauté de cet homme. Ses petits yeux verdâtres, les traits fins, le visage parfaitement ovale, une bouche discrète mais pulpeuse… Cependant, je dois m’attarder trop longtemps sur lui car il me demande, amusé :
— Je rêve ou vous êtes en train de me mater ?
— Au risque de vous décevoir, les hommes riches ne m’intéressent pas, me justifié-je, gênée qu’il se soit rendu compte que mon regard s’attardait sur lui.
Oui c’est un très bel homme, mais il est hors de question que je le lui avoue. Je ne le connais même pas.
— Dommage... hausse-t-il les épaules en détachant son attention de moi.
— Et pourquoi ça ? m’indigné-je soudain face à son attitude arrogante.
S’attendant sûrement à ce que je n’ose pas lui répondre, il hausse les sourcils avant de me regarder à nouveau :
— Parce que j’aime les femmes qui ont de la répartie, me répond-il en m’examinant à son tour de la tête au pied avant de s’arrêter sur mes lèvres rouges pendant un long moment.
Cet instant me semble durer des heures, comme si le temps avait arrêté de tourner pendant qu’il fixait ma bouche avec envie. Intimidée, comme mise à nu, je renchéris pour y mettre fin :
— Arrêtez ça, après je vais penser que vous rêvez de m’embrasser, le raillé-je.
— Et si c’était le cas ? Me laisseriez-vous faire ? me demande-t-il en lâchant enfin son regard de ma bouche pour planter ses yeux dans les miens. Et cela tout en se rapprochant de moi, un air de défi dans les yeux.
— Jamais ! crié-je comme pour le convaincre lui, mais aussi moi-même que je n’étais pas attirée par cet homme dont je ne connais rien.
D’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi cet homme m’attire. Rien chez lui n’est séduisant, entre sa froideur et son attitude arrogante, rien ne donne envie. À part peut-être son physique…
— Pourtant je sais que je vous plais, insiste-t-il pour me défier.
Mais je ne compte pas perdre la partie. Ce n’est pas mon genre.
— Et je sais que je vous plais aussi.
Sur mes mots, il avance d’un pas supplémentaire vers moi et, joueuse, je fais de même si bien que nous nous retrouvons en plein milieu de cet immense ascenseur, son regard planté dans le mien, attendant que je lui donne une réponse.
— Vous n’avez pas l’habitude qu’une femme vous résiste, constaté-je face à son excès de confiance en lui.
— Parce que les femmes ne me résistent pas, assure-t-il en se rapprochant de nouveau de moi, un pas après l’autre, si bien que je me retrouve à devoir reculer pour garder une distance entre nous.
Mais cet homme ne semble pas partager mon choix. En effet, il continue de venir vers moi, et tandis que mon dos touche le miroir froid de l’ascenseur, il pose sa main à côté de mon visage comme pour m’empêcher de partir.
— Vous ne l’avouerez jamais, pourtant votre respiration s’est arrêtée quand je me suis approché de vous.
— Regardez, me murmure-t-il en plantant son regard dans le mien, nos lèvres si proches que je sens son souffle sur le bas de mon visage.
D’habitude, je suis plutôt du genre à attendre de nombreux rencards avant de conclure avec un homme néanmoins, lui, je ne le repousse pas. Cela va même plus loin car j’aime ce petit jeu qu’il a instauré entre nous en deux minutes. Je pourrais presque succomber. Je pourrais presque lui donner ce qu’il veut, un baiser. Je n’ai jamais ressenti une attirance si forte envers quelqu’un. Que me fait cet homme ? Consciente que je ne ressentirais peut-être plus jamais une telle sensation, persuadée que je ne reverrais jamais cet homme, et comme si j’étais dépossédée de ma raison, j’accepte :
— Un baiser, juste un. De toute façon je ne vous reverrais plus jamais, et vous non plus.
C’est ainsi que son visage change, passant de l’homme arrogant à un regard empli de désir. Le temps s’arrête alors, je ferme les yeux, attendant ce baiser qui, au vu du désir que j’ai pu ressentir en si peu de temps, se promet savoureux. Mes lèvres s’entrouvrent, prêtes à accueillir les siennes. Cependant, l’ascenseur s’arrête tout à coup à un étage qui n’est toujours le mien et cet irrésistible inconnu en costume se détache de moi. Il sort alors de l’ascenseur mais avant il me murmure :
— Bonne journée mademoiselle...









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