Prologue - P1
De ses yeux améthyste de jeune bambin, elle ne comprenait pas grand-chose à ce qu’elle voyait. Emmitouflée dans des couvertures soigneusement et confortablement positionnée dans sa poussette, la jeune princesse, dernière de la fratrie, pouvait contempler une étendue vertigineuse qui n’avait pas de fin. Poussée par des domestiques, la clarté fit soudain place à une semi-obscurité. De par son jeune âge, elle ne comprit pas ce qui avait provoqué cela et sans vraiment le ressentir, elle eut soudain froid.
Pourtant, malgré la fraîcheur ambiante, le soleil tapait fort sur chaque parcelle de terrain minéral qui lui était accessible. Le ciel, dépourvu de nuage, laissait place à son azur enchanteur et dévoila le monde qu’il surplombait. L’immense château de la famille régnante de la planète Obsidianne se distinguait à travers ce toit fictif et le décor verdoyant qui l’entourait. Muni d’une vingtaine de tours aux lignes droites, strictes, mais complexes, encerclant une structure plus volumineuse et beaucoup plus haute, le cœur même du palais, ce dernier était d’un noir d’encre et représentait toute la grandeur et la puissance de la planète, pays unique et maître de l’espace proche et lointain.
Devant cette forteresse aussi menaçante qu’elle était envoûtante, Sa Majesté la reine, Sa Majesté le roi ainsi que leurs quatre filles finissaient d’embarquer à bord de la limousine royale. Un modèle prestigieux provenant d’une grande marque automobile et dont la dynastie en place possédait des actions. Mais le véhicule, certes ultramoderne, était pourvu pourtant de roue à l’ancienne néanmoins rendue indestructible. Même le plus gros des calibres ne pouvait percer les matériaux soigneusement choisis. Et tout le parc automobile royal était constitué ainsi, voyageant sur la route comme n’importe quel citoyen de la planète. Les voitures volantes n’étaient pas à l’ordre du jour et si on arrivait à faire voyager des vaisseaux stellaires dans l’espace infini, il n’en était pas de même sur les planètes avec les gravités que chacune possédait.
Au sein du véhicule royal, on avait fait attention à ce que la benjamine soit au côté de sa mère, demande particulière de Sa Majesté la reine. Figure d’autorité suprême en ce monde, aucun des domestiques ne s’était risqué à répondre négativement à cette injonction. De toute façon, il n’y avait pas de volonté de le faire. Les puissants ordonnaient, les serviteurs obéissaient.
Sa Majesté le roi, ayant pris place dans un compartiment à part avec la délégation de la planète Luneren, deuxième planète principale habitée du système stellaire et rivale d’Obsdianne, la voiture put s’ébranler et prendre la route, suivant avec attention la piste noire et veillant à produire le moins de secousses possible. Sa Majesté la reine avait bien insisté là-dessus jusqu’à menacer de licenciement celui ou celle qui conduirait sans aucune douceur ! La petite dernière de la famille ne devait en aucun cas s’éveiller durant le trajet et provoquer une quelconque forme d’agacement par ses pleurs.
Bien sûr, Céleste vel Estelle, quatrième fille de la reine Freyja vel Estelle et du roi Guntyre vel Estelle, née le premier jour des Pléiades, dernier mois de l’année, et âgé d’une petite année, ne pouvait concevoir toute la complexité de sa présence et de tout le cérémoniel mis en place à chacune de ses sorties.
L’aérospace se dévoila au bout d’une petite demi-heure de trajet sécurisé par une escorte dense de véhicule de l’armée terrestre. On ne pouvait pas faire plus indiscret, mais l’utilité de cette protection était indiscutable même si une cohorte de plusieurs centaines de mètres avait de quoi intriguer à défaut de bloquer la circulation des usagers. Mais à l’écart de la capitale Haphorya, il était plus facile de contrôler les accès et les zones dégagées le long de la route ne permettaient aucune intrusion à cause des satellites en orbite qui détectaient et voyaient tout et même un animal de la taille d’un chat ne pouvait espérer s’approcher sans être repéré. La sécurité était la priorité absolue. Cela n’empêchait cependant pas les curieux de dégainer leurs jumelles derrière un buisson et d’informer leurs compatriotes que la famille royale prenait l’air en dehors de sa forteresse d’obsidienne. Le cortège entourant la limousine fit une arrivée remarquée pour la population de l’aérospace. Les pneus durs, mais souples de l’automobile stoppés sur le parking privé, la famille royale ainsi que Sa Majesté le roi de Luneren et ses deux plus fidèles conseillers purent sortir du véhicule. Directement, un nombre impressionnant de flashs et de cris fusèrent de partout, mais le cordon de sécurité, accompagné de l’armée, fit aussitôt barrage à toute tentative de photographie volée et de question indiscrète. La venue ce jour de la famille régnante n’était pas un secret et nombreux étaient ceux qui avaient fait le déplacement pour tenter ne serait-ce que d’apercevoir l’homme et la femme qui tiraient les rennes du royaume. Les journalistes et paparazzi étaient présents, car l’occasion était trop belle, mais rien à faire ! Malheureusement, les équipes de l’aérospace « Alicia Estella », le plus grand et le plus fréquenté de la planète, avaient accompli leur travail à la perfection et presque personne ne put voir les neuf personnes pénétrant l’enceinte du bâtiment aux façades d’une blancheur immaculée.
La diplomatie eut le temps de faire son œuvre, mais l’un comme l’autre, les rois des deux nations, celle d’Obsidianne et celle de Luneren, ne se firent pas prier pour abréger le séjour expéditif, l’invité ayant poliment refusé l’hospitalité de l’hôte. Arrivé devant la porte d’embarquement, sécurisée et désertée depuis plus une heure, une dernière poignée de main eu lieu entre les deux monarques devant les rares caméras autorisées, avec les conseillers de chacun en arrière-plan. Tout pour l’image évidemment.
Céleste, un peu en retrait dans sa poussette guidée par un domestique en costume noir, ne vit rien de tout cela. Elle entendait des mots, reconnaissait quand sa mère parlait, mais cet environnement lui était tellement étranger... Elle gazouilla bruyamment avant de parcourir le plafond de ses deux iris grands ouverts. Aussi soudainement qu’une balle de fusil, sa mère se pencha sur elle et vérifia que sa petite n’avait pas fait une bêtise. Il n’en fut rien. Céleste bougeait simplement ses petits doigts au gré de ses envies. D’un geste maternel, Frejya repositionna rapidement une mèche de cheveux cramoisie qui tombait en partie sur le front de sa fille. L’enfant gazouilla de nouveau alors que sa mère interpella le domestique chargé de veiller sur son enfant en lui intimant l’ordre d’agir si elle se mettait à pleurer. En effet, sa présence près du duo royal était requise et elle ne pouvait pas veiller sur sa progéniture. De toute manière, elle préférait laisser Céleste en dehors de tout ça. Elle aurait tout le temps d’être confrontée à la politique lorsqu’elle serait plus grande.
La reine tourna donc le dos à sa fille et vint se positionner avec ses trois autres enfants, tirées à quatre épingles et imitant au mieux la posture que prenait habituellement leur mère pour ce genre d’occasion.
À quelques mètres de là, derrière des barrières, quelques journalistes eux aussi triés sur le volet, figeaient dans leur appareil ce moment marquant entre les deux royaumes. Aucun d’eux ne fit attention à l’expression du visage de Sa Majesté Gunteyr et à celui de Sa Majesté Joar vel Luneren. Dans un silence seulement entrecoupé par le bruit des obturateurs, le monarque de Luneren fit bouger ses lèvres, silencieusement.
– Comprenez-moi Votre Majesté, fit l’homme avec un sourire crispé. Les décisions et les compromis trouvés par vos soins ne passeront pas auprès de mon peuple. Si ça ne tenait qu’à moi... mais malheureusement, ce n’est pas le cas. Nous aurons donc l’occasion de nous retrouver sur ma planète pour rediscuter de notre volonté de rester indépendant à votre royaume.
Maintenant la poignée de main pour l’image, Sa Majesté Gunteyr ne se laissa pas démonter.
– Bien entendu, dit-il en retour. Il est important pour vous que vous puissiez garder votre souveraineté après tous les efforts fournis ce dernier millénaire. Je le comprends. Toutefois, je vous prierai de bien réfléchir durant votre voyage de retour à mes propositions. Nos deux nations doivent cohabiter autant qu’elles doivent s’entraider n’est-ce pas ?
Dans un mouvement un peu brusque, le souverain de Luneren força sa main à s’écarter de celle qui la tenait ayant compris le sous-entendu.
– Il est vrai que votre aide serait la bienvenue, mais ma venue aujourd’hui n’était pas une visite d’urgence, répondit Joar en mettant ses mains dans son dos et sans rien laisser paraître. Nous sommes en capacité de tenir encore longtemps sur nos seules ressources Votre Majesté... enfin, nous aurons l’occasion d’en reparler pour valider ce traité une bonne fois pour toutes. Soyez assuré que j’aurai à ma disposition des arguments... de choix, pour arriver à cette finalisation tant attendue.
Le roi Gunteyr eut un sourire pincé qu’il, contrairement à son homologue, ne dissimula pas vraiment.
– Je n’en attends pas moins de vous, répondit-il avec un sourire un peu jaune, mais je serai aussi de la partie pour imposer ma vision des choses.
– Alors c’est entendu Votre Majesté.
Les deux hommes se séparèrent enfin en souriant faussement. Dans un élan de courtoisie, Sa Majesté le roi d’Obsdianne s’écarta et invita son homologue à passer sous le portique qui délimitait l’espace entre le tunnel menant à la navette spatiale et l’aérospace. Devant les objectifs des caméras, le roi Joar passa donc devant celui avec qui il s’était entretenu, les mains dans le dos, mais il s’arrêta au bout de quelques mètres, une expression étrange au visage.
Quelques mètres derrières, en retrait et curieusement, la reine se sentit perplexe face à cette vision.
– En tout cas Votre Majesté, reprit le monarque Lunerin, en attendant de conclure notre accord, je souhaite à votre famille une bonne continuation. Vous avez une belle descendance. J’ai cru comprendre que votre deuxième fille raflait les meilleures notes à chaque évaluation.
Étrangement, même pas étonné par ce brusque changement de sujet, le roi leva simplement un sourcil et se retourna un instant vers sa femme et ses trois filles, sagement droite sur leurs jambes malgré la petite excitation lisible sur le visage de la concernée qui avait compris qu’on parlait d’elle. Lorsque Gunteyr vit plus loin en retrait le domestique chargé de sa quatrième fille se pencher une énième fois sur sa poussette, il eut un sourire indéchiffrable.
– Il est vrai que ma fille Lota possède de sacrées compétences, héritées de moi, répondit-il tranquillement en se reconcentrant vers son interlocuteur. Nul doute qu’elle intégrera une école prestigieuse dans le futur et fera honneur à sa dynastie. C’est le rôle qui lui incombera dans quelques années.
– Eh bien je lui souhaite les meilleures chances, déclara le roi de Luneren d’un geste théâtral. Personnellement, je vais devoir rejoindre ma petite fille qui attend sagement dans cette navette depuis plus d’une heure. J’ai hâte aussi de retrouver mes fils. Deux mois de voyage pour venir ici, c’est tout de même assez long, même avec les progrès technologiques de nos industries spatiales.
– Effectivement Votre Majesté ! répondit d’une voix forte et faussement chaleureuse Sa Majesté Gunteyr. Mais ce sont les règles quand une telle distance nous sépare. J’ai cru comprendre qu’emmener votre descendance à ce bas âge était un rituel centenaire, n’est-ce pas un peu... long, pour votre épouse de voir son enfant disparaître aussi longtemps ?
Le roi de Luneren fixa son homologue.
– Comme vous venez de le mentionner, il s’agit d’un rituel de passage auquel se sont soumis mes ancêtres, ma lignée ainsi que mon fils aîné. Il paraît que cela nous rend plus aptes à parcourir l’espace profond, plus que vous en tout cas... enfin. Sur ce Votre Majesté, j’ai à faire, si vous voulez bien m’excuser...
– Je vous en prie donc, fit-il en encaissant la pique et en intimant discrètement à son rival de s’en aller. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Passez un bon voyage mon cher et saluez donc votre épouse et vos fils de ma part.
– Je vous remercie.
Sur ces mots il s’en alla s’en renvoyer la pareille à son homologue. Le roi de Luneren, ses deux conseillers ainsi qu’un garde du corps portant un large sac, qui venait de surgir à l’instant dans le dos de la famille royale, s’engouffrèrent dans le tunnel et disparurent au bout de quelques instants.
À présent, il ne restait plus à la famille royale d’Obsidianne que d’assister au décollage.
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Lorsque le chef de la sécurité de l’aérospace revit une quatrième fois la scène qui s’affichait sur ses écrans par tous les angles possibles, il voulut immédiatement agir ! Mais soudain, il sentit son corps devenir lourd, sa vue faiblir et son audition ne capter que des bruits sourds sans queue ni tête. Plusieurs de ses subalternes tombèrent les uns après les autres eux aussi, hébétés, ne comprenant pas ce qui leur arrivait.
Cependant, dans un réflexe rapide, l’homme se pencha et respira à ras du sol pour capter l’air encore non contaminé avant de se relever pour analyser la situation. Il n’était pas né de la dernière pluie et il sut à l’instant où ses forces l’abandonnaient que quelque chose de grave était en train de se produire. Cela pouvait prendre n’importe quel nom, mais à ses yeux, ce n’était ni plus ni moins qu’un attentat qui était en train d’avoir lieu.
L’homme chuta brusquement et lourdement au sol, ce qui le sonna assez pour ne pas le précipiter dans les ténèbres du sommeil. Il y avait quelque chose dans l’air d’indolore et il lui était impossible de savoir si cela avait pour but de simplement l’endormir ou de carrément le tuer, lui, et toute son équipe en poste. Mais une chose était sûre, il avait été témoin d’une scène qu’il n’aurait jamais dû voir.
À chaque bouffée d’air, il sentit ses muscles le lâcher et sa lucidité se perdre, mais un sursaut d’adrénaline, sa fierté de servir la famille royale et la tâche de veiller à sa protection prit un court moment le dessus.
Dans un ultime effort, et parce que la chance s’était montrée clémente, l’homme put s’agripper à un fauteuil, se redresser suffisamment et effectuer le dernier geste de son existence. Sa main s’abattit sur le bouton déclenchant l’alarme la plus puissante et la plus crainte. La rouge !
Celle qui annonçait une catastrophe.
oOoOo
Sa Majesté Freyja vel Estelle, tout comme ses filles, ne quitta pas des yeux la navette qui se dirigeait vers la piste de décollage. Son époux, le roi, fixait lui aussi l’appareil quelques mètres à côtés, mains dans le dos, mais avec une expression de gravité qui rendit la reine intriguée. Il était vrai que les échanges avec le souverain de Luneren avaient été tendus, mais les discussions étaient restées courtoises et après une courte seconde de réflexion, elle imagina que c’était à cause de cet entretien difficile que son mari ne se montrait pas sous son meilleur jour. Elle n’y accorda pas une grande importance sur l’instant finalement. Ce n’était pas la première fois que Gunteyr affichait cette expression.
Seulement, lorsque l’appareil quitta le tarmac dans un bourdonnement assourdissant, audible même derrière des vitres, elle fut prise d’un violent frisson de malaise. D’un instinct inexplicable, elle se tourna vers la poussette de sa plus jeune fille et n’y vit pas le domestique pourtant chargé de veiller sur elle. D’ailleurs, elle ne vit pas le visage de Céleste, car les couvertures blanches semblaient rabattues sur elle. La petite dormait-elle ? Il n’y avait plus aucun mouvement ni bruit.
Sans faire attention à son environnement, la reine se mit à avancer vers la poussette en portant une main à son cœur, une peur irrationnelle s’emparant de son corps sans raison. Elle ne vit pas ses trois autres filles se retourner à leur tour, questionnant du regard leur mère sans comprendre. Elle ne vit pas que son époux Gunteyr ne s’était quant à lui pas retourné. Freyja ne pouvait détacher son regard de l’engin à quatre roues devant elle.
Elle n’entendit pas l’alarme s’enclencher dans le bâtiment.
Devant la poussette et d’une main hésitante, elle souleva la couverture qui recouvrait visiblement Céleste, mais ses yeux se chargèrent d’effroi quand elle vit qu’elle n’était plus là. Le temps s’arrêta pour elle un court instant. Un froid glacial traversa son buste et lorsqu’elle voulut hurler, elle vit le mur en face d’elle prendre une teinte orangeâtes. Ne saisissant pas ce qui était en train de se produire, elle papillonna des yeux alors qu’autour d’elle une multitude de soldats armés venaient en renfort protéger leurs souverains et les trois princesses. C’est lorsqu’elle entendit un autre cri que la reine tourna sa tête en direction des vitres et vit l’impensable.
La navette transportant Sa Majesté Joar vel Luneren, sa fille ainsi que ses conseillers venait d’exploser en plein vol.
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