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Alan appréciait son rêve, il retranscrivait à la perfection le vent chaud qui soufflait la végétation sèche et abondante autour de lui. L’air marin lui chatouillait les narines avec nostalgie. Il se souvenait toujours aussi bien de cette sensation, même si mille-cinq-cents kilomètres le séparaient de celle-ci. Il ne pouvait pas oublier cette petite maison blanche au toit bleu clair qui se dressait fièrement devant la méditerranée. Il avait eu l’occasion de ne voir qu’une fois les calanques marseillaises, pourtant, il ne vivait pas très loin à l’époque. Hormis ce paysage, la France ne lui manquait pas. Pas une seule fois en douze ans, il n’avait souffert du mal du pays. Il ne ressentait pas le besoin de rentrer, même pour quelques jours. Personne ne l’attendait. Néanmoins, peut-être que si elle venait à lui demander de visiter sa terre natale, il accepterait.
La porte de la maison s’ouvrit doucement et il sortit de ses pensées. Une belle femme noire, en robe blanche à la fine silhouette et aux longues tresses brunes, apparut. Dans ses bras, un enfant métis s’agitait joyeusement. Celui-ci ne possédait pas de visage, ses traits demeuraient troubles. Alan espérait qu’un jour ce rêve devienne réalité, que cet enfant allait prendre forme en dehors de son imagination. Ayana… Il la suivrait jusqu’au bout du monde si elle le décidait. Elle l’avait déjà fait pour lui. Sans elle, malgré un emploi prestigieux, il serait resté le gamin sans avenir qu’il était autrefois. Cette belle femme avait donné du sens à sa vie.
Une vibration à son poignet le tira de sa contemplation. D’un bref regard, il vit sa montre apparaitre en indiquant : sept heures du matin. Il soupira avec dépit. Il aimerait bien pouvoir rêver plus, mais le temps s’écoulait trop vite dans ses songes. Il observa Ayana s’effacer devant lui avec son enfant, la petite maison se décomposa et le paysage se déchira avant de faire place au néant. Des fois, ça devait être agréable de sombrer dans son univers intérieur pour qu’il devienne l’unique réalité. Malheureusement, il connaissait que trop bien le revers d’un tel souhait.
Alan ouvrit les yeux et resta quelques minutes immobile avant que son esprit recommence à fonctionner correctement. Le retour de force ne se révélait jamais très long pour ce genre de songe. Il tendit le bras par réflexe sur l’autre côté du lit, mais ne trouva personne. Il se sentait seul. Ayana était partie aux États-Unis depuis presque un mois. Une affaire hors norme nécessitait l’utilisation de sa variance. Il stoppa les vibrations de sa montre et démarra l’éclairage de son appartement. La chambre spacieuse et sobre en mobilier moderne s’illumina progressivement. Il se leva avec difficulté, son corps était lourd et raide. Il rêvait trop souvent en ce moment. Son sommeil perdait en qualité et il ne récupérait plus assez.
En se dirigeant vers la cuisine, les plafonniers s’activèrent faiblement sur son passage. Il se frotta les yeux pour tenter de se réveiller davantage tandis que les volets commençaient à s’ouvrir. Heureusement qu’il n’avait aucune intervention de prévue, sinon la journée serait compliquée. Il attrapa une tasse dans un placard avant de la déposer sur le socle de la cafetière qui s’alluma quelques secondes après. Il songea un instant à la paramétrer d’une autre manière, histoire de varier un peu de temps en temps. Un simple coup d’œil à l’extérieur lui permettait de deviner que la météo s’annonçait encore mauvaise. Il s’empara de son café et s’appuya contre le plan de travail. Sa tablette qu’il avait laissée là attira son regard, elle clignotait doucement avec une teinte orange.
Allons bon, c’était quoi cette fois ? soupira-t-il. Des dossiers annulés ? Un planning encore changé à la dernière minute ? Il penchait plus pour cette deuxième possibilité, c’était celle qui arrivait le plus souvent. Il l’activa et vérifia son emploi du temps de la semaine. Il souffla bruyamment en la repoussant. Ils avaient fait fort ! C’était les deux ! Tous ses déplacements étaient annulés hormis sa réévaluation de ses seuils de stress aujourd’hui. Cela devenait trop régulier à son goût quand il n’était pas envoyé à l’étranger. Il savait que Monsieur Polen préférait faire appel à lui pour des dossiers de dernière minute et particulier, mais tout de même, il n’était pas le seul Passeur ! Il ne s’en inquiéta pas plus, il recevra plus de détail dans la matinée. Après un bref coup d’œil à sa montre, il avala une bonne gorgée de son café. Le bulletin d’informations allait commencer. Il se rendit au salon en commandant :
— Système, lance Deutsche Welle sur l’écran principal.
Il se dirigea vers son balcon pour regarder dehors tandis que la télévision s’allumait. Habiter au seizième étage ne lui faisait ni chaud ni froid. Cependant, il devait reconnaitre que ce paysage urbain s’avérait bien plus agréable que celui des quartiers nord à l’abandon… Il capta un bref commentaire au sujet de la météo qui confirma sa supposition. Le temps s’annonçait encore épouvantable, ça allait pleuvoir toute la journée. En deux semaines, Berlin avait déjà subi presque quatre mois de précipitations par rapport à l’année dernière. Un peu de soleil serait appréciable… Il tendit une oreille plus attentive lorsqu’il entendit la musique qui précédait le journal. Il se demandait s’il y avait vraiment quelque chose de nouveau cette fois :
— Le Chancelier Hermann a décidé de maintenir son embargo énergétique vis-à-vis de la France en réponse au conflit économique qui dure depuis cinq ans. Il dénonce à nouveau leur politique d’immigration jugée raciste et chauviniste…
Alan soupira, comme d’habitude depuis quelques années. Bonjour la réputation de son pays d’origine depuis quelques années. Les mesures que les deux nations prenaient l’un envers l’autre devenaient de plus en plus sévères. À ses yeux, la situation se transformait en guerre froide. Les Français n’avaient plus le droit d’accéder au territoire Allemand et vice versa depuis l’effondrement de l’Union européenne. Seuls ceux jugés d’utilité publique conservaient ce droit comme lui. De plus, il avait obtenu sa double nationalité juste avant. Cependant, ce statut ne jouait pas toujours en sa faveur. Heureusement, il avait réussi à faire disparaitre son accent, que ce soit pour l’anglais ou l’allemand. Il passait plus inaperçu même si ça s’entendait encore quand il prononçait son nom. Il termina sa tasse d’une traite et commanda :
— Système, lance Daft Punk, album Alive.
Doucement, la musique emplit tout l’appartement. Dès les premières notes, il retrouva un semblant d’insouciance. Décidément, il aimait sans limites ce duo, même dix-neuf ans après la fin de leur carrière, il ne se lassait pas de les écouter. Il alla déposer sa tasse et se doucher sans se presser.
Il tapota son miroir pour qu’il affiche l’heure et active le désembuage en sortant de la cabine. Il ne devait plus trop traîner s’il ne voulait pas se mettre en retard. Quand son reflet devint plus net, il soupira d’un air résigné en l’observant. Plus il vieillissait, plus il voyait une autre personne à travers lui et il trouvait ça détestable. Ses yeux, sa peau mate ou encore la forme carrée de sa mâchoire lui rappelaient cet homme qu’il aurait aimé ne jamais connaître… Par chance, à partir du moment où il avait quitté la France, le lien qui les unissait s’était effacé. Par contre, il devait vraiment prendre le temps de bien dormir, constata-t-il en découvrant ses cernes naissants.
Il s’activa et se rendit au dressing annexé à la pièce. Sur le panneau d’affichage, il sélectionna le type de tenue qu’il souhaitait dans la liste : « Alan – Passeur ». La porte s’ouvrit quelques instants après en coulissant et il récupéra ses vêtements impeccablement disposés sur un cintre et les chaussures qui allaient avec l’ensemble. Il s’habilla en vitesse et après avoir enfilé sa veste, il vérifia son reflet dans le grand miroir sur le mur. Son regard se posa sur le blason qu’il portait. Le logo de la HDC était brodé au fil vert comme sa cravate et représentait une tête pourvue de deux ailes dans un style minimaliste. À défaut de réellement comprendre les activités de la société, les gens savaient reconnaitre ceux qui y travaillaient grâce à ce motif. En particulier les Passeurs de rêves avec la forme de leur blazer. Il se sentait toujours aussi fier de la revêtir. Si on lui avait dit quinze ans plus tôt qu’il en serait arrivé là, il ne l’aurait jamais cru ! Ce rôle représentait tout pour lui, il ne voyait plus un gamin désœuvré. Il repassa rapidement par la salle de bain pour réajuster ses cheveux et se dégager le visage, puis récupérer sa bague.
Il retourna à la cuisine pour reprendre sa tablette qu’il rangea aussitôt dans le pli intérieur de sa veste. Il devait reconnaitre que ce détail était bien pensé. Il se dirigea vers l’entrée pour ne pas oublier ses papiers. Il plaça l’étui qui se trouvait à côté dans ses poches et s’empara de son badge qui s’avérait capital s’il voulait rentrer dans les locaux. Il resta pensif en l’observant. La photo avait six ans, il devrait peut-être songer à la renouveler. « Alan Ribes ». Et dire qu’Ayana souhaitait porter ce nom qui lui avait apporté tant de tort en France… Il tentait de la persuader du contraire, mais il perdait la bataille. Ils allaient probablement se battre encore un moment sur le sujet. Il l’avait demandé en mariage, mais ils étaient bien trop investis dans leur mission pour s’accorder le temps nécessaire. Deux accros au travail, comme dirait Hugo.
Il prit son téléphone à la volée et s’assura qu’il possédait tout ce dont il avait besoin avant de quitter l’appartement. Il posa la paume sur le boîtier à côté de la porte pour le verrouiller et se dirigea tranquillement vers les ascenseurs. Il devait avouer que c’était pratique de ne plus s’embarrasser de clefs, mais cela avait tout de même un coût exorbitant… Il soupira. Il continuait de raisonner comme avant quand il ne possédait rien. Il appela le plus proche de lui, par chance, situé deux étages plus bas. Lorsqu’il rentra dans la cage, il prit le temps de consulter ses emails et ses messages, il en avait reçu un d’Ayana vers quatre heures du matin. Il calcula rapidement les neuf heures de décalage, elle devait l’avoir envoyé vers dix‑neuf heures à Los Angeles. Il se réjouit en le lisant :
« Je vais enfin bientôt rentrer à Berlin ! L’affaire a bien avancé et ils n’ont à priori plus besoin que j’intervienne. J’attends que le siège américain me transmette mon billet d’avion, je devrais l’avoir en fin de semaine ou début de la suivante. J’ai hâte de te retrouver “mon beau Français”, je t’aime, Aya’ ».
Alan esquissa un sourire en lisant cette nouvelle et surtout ces quelques mots en français alors qu’ils parlaient anglais pour pallier leur différence de langue. De plus, ils n’avaient pas réussi à se contacter en visioconférence durant le week-end. Il lui répondit aussitôt qu’il partageait son sentiment et qu’il attendait son retour avec impatience. Il espérait pouvoir aller la chercher à l’aéroport si son emploi du temps le lui permettait. Il envoya son message et estima qu’elle le lirait sûrement qu’en se levant, il devait être une heure du matin avec le décalage horaire.
Il quitta la résidence et s’abrita sous le porche. Quand il remarqua que sa voiture n’était pas encore arrivée, il sortit son étui pour prendre une cigarette. Il souffla sa fumée en vérifiant son contenu et maugréa en constatant qu’il l’avait presque vidé. Cependant, il lui restait le nécessaire pour deux jours. Il devrait vraiment songer à s’en passer. Au moins, ça ferait plaisir à Ayana, et lui, il tournerait enfin la page sur une part de son histoire.
Alan se frotta nerveusement les yeux. Il allait devoir se battre avec les chauffeurs pour obtenir un arrêt à un bureau de tabac. Avec de la chance, il allait avoir Warren, c’était le plus conciliant. Il avait toujours été débrouillard, mais il devait avouer qu’il avait pris gout à ce service malgré les contraintes. Personne ne pouvait aller contre les mesures qu’établissait la HDC pour ses employés, en particulier les Passeurs. Depuis la série d’attentats dans les transports en commun qu’avait connus Berlin deux ans plus tôt, la société avait mis en place ce système.
Il frissonna, il aurait dû prendre un blouson. Les températures s’étaient rafraichies par rapport à vendredi. Par chance, il remarqua la berline noire qui était en train de ralentir au loin en activant son clignotant. Les chauffeurs se montraient toujours ponctuels, jamais une minute de retard. Il termina sa cigarette et l’écrasa dans le cendrier à côté de lui en attendant que la voiture se gare devant le trottoir. Lorsqu’elle s’arrêta, il se dépêcha de la rejoindre et se mettre à l’abri, la pluie s’était intensifiée.