Chapitre 1
1692, aux environs de Boston, Massachusetts, Nouveau Continent.
Le discret coup de phalanges contre la porte fit tourner la tête de l’homme qui observait la ville par la fenêtre de son manoir, juché sur une colline au milieu d’une forêt. Cela faisait deux siècles qu’il vivait ici avec sa famille et comme chaque mois, ce soir, il était temps d’aller chasser.
— Il est l’heure, Maître, souffla un homme, plié en deux dans une révérence presque grotesque, le jabot dépassant de sa veste touchant presque le sol de pierres lisses.
— Nous venons. Attendez-nous dans la cour.
L’homme se redressa puis s’inclina de nouveau et quitta la pièce dans un discret bruit de brodequins. Se détournant vers la ville, Tobias McPherson soupira. Dénouant ses mains de son dos, il saisit le rebord de pierre de la fenêtre et serra les doigts. La pierre crissa de mécontentement avant qu’il ne se redresse.
— Allons-y, annonça-t-il.
Un mouvement dans l’ombre de la fenêtre révéla alors une femme des plus gracieuses, plantureuse, la bouche ourlée de rouge et des grands yeux de biche. Engoncée dans une robe pourpre en soie, elle avait tout l’air d’une richissime comtesse, mais l’effet disparut aussitôt quand elle sourit, dévoilant deux canines luisantes. Une langue rose pointa et elle se pourlécha la lèvre supérieure.
— À table… souffla-t-elle.
Elle contourna alors Tobias en laissant courir sa main dans son dos et il la suivit du regard en tournant la tête sur la gauche. Ses pas quittèrent ensuite la salle et l’homme soupira.
— Tu la surveilles, dit-il en se détournant de la fenêtre.
— Encore ?
Un jeune homme entra dans la lueur de la cheminée, seule source de lumière en cette nuit d’hiver sans lune. Vêtu d’un costume brun avec veste ajustée, il avait revêtu une grande cape par-dessus, fermée sur sa gorge par une épingle d’argent. Le regard qu’il lança à son aîné indiquait clairement qu’il était agacé.
— C’est ta mère, alors tu la surveilles.
— Elle commence à être suffisamment âgée pour ne plus avoir de chaperon, vous savez ?
— Peu m’importe, elle est incontrôlable pendant la chasse, tu le sais aussi bien que moi, alors tu fais ce que je te demande et tu la surveilles, tu nettoies après elle et tu veilles à ce qu’elle ne commette pas d’impair. Je ne suis pas devenu le Marquis de McPherson en arrachant des têtes, Joseph.
Tobias baissa le menton et ses yeux bleus prirent une teinte mordorée quand les flammes qui s’y reflétèrent. Le jeune homme devant la cheminée rentra le menton puis recula d’un pas en s’inclinant.
— D’accord, je vais la surveiller, mais la dernière fois, elle a…
— Elle a perdu le contrôle et tué quatre personnes, je sais. Il est hors de question que cela se reproduise ! gronda Tobias. Combien de fois vais-je devoir vous le dire, nous ne sommes pas les ennemis des humains, ils sont notre garde-manger, nous ne devons pas les terroriser et encore moins les assassiner librement !
Joseph déglutit, hocha la tête puis tourna les talons et quitta la salle, accompagné d’un sourd grondement de Tobias. Le roulement s’atténua une fois le jeune homme hors du champ de vision de son aîné et celui-ci soupira. Une bribe de souvenir lui revint alors, remontant à cinquante ans plus tôt, quand, las de parcourir le monde seul depuis deux siècles, il avait désiré de la compagnie immortelle, comme lui. Il avait alors entrepris de chercher celui ou celle qui deviendrait le premier membre de sa famille… Après des mois à étudier les humains d’une ville anglaise appelée Manchester, il avait jeté son dévolu sur Katherine, une fille de tisserands venus des Flandres françaises quelques années auparavant. Grâce à l’argent de son père, elle se prélassait dans une vie de jeune fille aisée et bien élevée, parcourant les mondanités et rencontrant des hommes hors mariage. Jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte et que son père le découvre, la jetant immédiatement à la rue et la dépossédant de tout. Pauvre, enceinte et surtout seule, Katherine n’avait désormais plus rien à perdre et, avant qu’elle ne se jette dans la rivière avec une pierre aux chevilles, Tobias l’avait abordée.
Pendant les mois qui avaient suivi, Katherine avait vécu auprès de Tobias, cachée sous le rang de nièce française veuve, ce qui empêcherait quiconque de poser des questions quant à sa grossesse. Trop jeune cependant pour être mère, elle avait accouché à seize ans d’une petite fille que Tobias avait immédiatement fait adopter ; Katherine l’avait ensuite haï pendant des semaines, puis sa colère s’était essoufflée et elle avait repris le dessus, surtout quand ce nouvel oncle avait commencé à la sortir pour la présenter à ses amis. Il avait alors rapidement compris que sa jeune ni-ce attirait les regards des hommes, peu importe leur âge et, craignant un nouvel incident de parcours, il avait décidé de quitter l’Angleterre pour l’Ecosse où ils avaient séjourné pendant quatre ans sans jamais que la jeune fille ne découvre le secret de celui pour qui elle était désormais la fille et non plus la nièce.
Jusqu’au jour où, peu après ses vingt ans, elle était revenue d’une sortie équestre avec des amies et avait surpris Tobias dans une posture plutôt étrange qui l’avait d’abord intriguée puis dégoûtée. Sous le choc, elle n’avait rien dit, mais la vision de cet homme assis dans le canapé du salon, une femme inerte sur les genoux, semblant lui dévorer la gorge sous le regard impassible de deux domestiques, avait empêché Katherine de dormir pendant des jours avant qu’elle ne prenne son courage à deux mains et ne décide de faire face à Tobias.
À sa grande surprise, il lui avoua, avant même qu’elle ne commence à parler, qu’il savait qu’elle l’avait surpris, une semaine plus tôt, en train de se nourrir sur l’épouse d’un des domestiques de la maison. Comme elle avait réclamé des explications sincères, Tobias n’avait pas eu d’autre choix que de lui avouer la vérité…
— Depuis ce jour, ma vie est devenue un enfer… marmonna-t-il en s’appuyant contre le linteau de la cheminée. Si j’avais su, je ne lui aurais jamais rien dit, je l’aurais mariée et sortie de ma vie.
— Maître, les choses ne se passent jamais comme nous l’avons prévu, intervint alors un homme.
Tobias se retourna ; le valet qui se tenait dans la porte avait un grand manteau sur les bras.
— Vous repensez encore à Madame Katherine, n’est-ce pas ?
— Cette fille me rendra fou, Edmond, soupira-t-il en pivotant de nouveau vers la cheminée. Je regrette de l’avoir transformée…
— Vraiment ? Si vous ne l’aviez pas fait, vous seriez seul aujourd’hui.
— J’aurais une autre fille, un autre petit-fils…
Edmond pencha la tête. Tobias lui jeta un regard puis soupira en tendant le bras pour récupérer le grand manteau dont il se drapa d’un mouvement presque théâtral.
— Allons-y, annonça-t-il.
Le domestique s’inclina puis Tobias quitta la grande pièce et rejoignit la voiture attelée qui attendait dans la cour de la maison.
Alors qu’ils cheminaient sur la route cahoteuse, au loin, les lumières de Boston étaient visibles. Fondée un peu plus de soixante ans en arrière, Tobias avait vu cette ville être construite. D’abord une simple caravane de Colons en quête d’une meilleure vie, puis un village, une petite ville, et enfin, une ville de bonne taille avec beaucoup d’humains. Katherine et lui avaient quitté Manchester un demi-siècle plus tôt, alors que la jeune femme venait d’avoir vingt-cinq ans et avait émis le souhait, pour son anniversaire, d’être transformée. N’ayant pas perdu de vue le but premier de sa rencontre avec la fille de tisserands, Tobias avait accepté et ils avaient ensuite quitté l’Ecosse pour le Nouveau Monde où il avait fait construire cette immense maison au milieu d’une propriété tout aussi grande, avec un important garde-manger à une heure de voiture de là.
Détachant son regard de l’horizon, Tobias observa Katherine, assise en face de lui, perdue dans ses pensées. Près d’elle était assis Joseph, dix-neuf ans, que Katherine avait transformé sept ans en arrière après avoir été trop gourmande. Prise au piège par des humains alors que l’aube approchait et que la rue se réveillait, elle avait été tentée d’abandonner le corps quasiment vidé de son sang pour sauver sa vie, avant de se raviser et de l’emporter avec elle. En apprenant cela, Tobias l’avait sévèrement battue, lui rappelant qu’ils n’étaient pas là pour tuer des humains, mais pour se nourrir uniquement. Pour la punir encore plus, Tobias avait contraint sa fille à transformer le jeune homme et à s’occuper de lui comme s’il était son fils et à ne jamais en dévier sous peine de mort. Oh, elle avait haï ce garçon du fond de son être pendant des années, puis il avait été blessé par des humains lors d’une chasse et avait failli mourir ; Katherine était alors restée à son chevet pendant dix jours en le nourrissant de son propre sang, goutte par goutte. Il avait fini par reprendre des couleurs et depuis, leur lien était plus fort que jamais et Tobias s’en réjouissait ; même petite, sa famille commençait à ressembler à ce qu’il avait comme définition à ce mot.
Tournant la tête, se sentant observée, Katherine croisa le regard de son père et baissa le nez. Elle savait que Tobias n’hésiterait pas à la tuer si elle tentait quoi que ce soit qui irait à l’encontre de ses ordres, mais elle savait aussi que celui-ci avait Joseph dans sa poche et que ce sale gamin allait répéter à son grand-père tout ce qu’elle lui disait ou ce qu’elle faisait…
Avec un soupir, Tobias reporta son attention sur le paysage et laissa son esprit divaguer.