Prologue
Cinq ans plus tôt...
Maë
— Avez-vous réfléchi ? demande le médecin d’une voix basse.
Je les entends murmurer derrière moi, mais mes yeux restent rivés sur le visage méconnaissable de celui qui repose dans le lit. C’est la première fois que je le revois depuis l’accident. On nous a enfin autorisés à lui rendre visite. J’ai accompagné ses parents et sa sœur, Louise.
Quand les portes vitrées se referment derrière nous, l’air semble plus lourd, saturé d’une odeur de désinfectant. Mon regard glisse jusqu’à lui. Sous la lumière blanche, son visage est boursouflé, tuméfié, presque étranger. Seuls sa tête et le haut de son torse émergent du drap immaculé. Le reste est dissimulé, comme si on avait voulu effacer ce qu’il reste de son corps.
Il y a trop de fils, trop de machines… Des chiffres s’affichent, les machines bipent… Je reste debout près de lui, incapable de bouger. Ce n’est pas Julien. Quelque chose en moi hurle que ce n’est pas lui, que je devrais partir avant que la réalité ne me rattrape.
Le brassard à son bras se gonfle soudainement, me faisant sursauter. Il est relié à un écran où défilent des chiffres que je ne comprends pas. Certains clignotent, d’autres non.
Je cherche le regard du médecin. Son visage demeure calme, impassible.
Mes yeux se posent sur cette perfusion qui alimente son corps. Le liquide s’écoule lentement, silencieusement, goutte après goutte.
Tu sais ce qu’il te reste à faire. C’est le seul moyen de le savoir, Maë. Je tends la main, hésitante, et saisis la sienne. La froideur contraste avec la chaleur de ma peau. Et là, je le vois : ce petit grain de beauté, juste entre le pouce et l’index. Mon cœur rate un battement. C’est lui.
Quand je relève les yeux vers son visage, ma main monte d’elle-même jusqu’à ma bouche, comme pour étouffer un sanglot. Ma vision se brouille, submergée par les larmes qui glissent sur mes joues. Je ne peux pas les retenir et je ne veux pas.
Tant que je n’étais pas face à lui, une part de moi refusait d’y croire. C’était irréel, comme un cauchemar dont je finirais par me réveiller. Mais maintenant… C’est lui. Ses yeux, dont je n’ai jamais cessé d’admirer leur beauté, sont entourés d’ecchymoses bleu foncé. Un tube sort de sa bouche, l’empêchant de parler.
D’un geste peu assuré, je pose ma main sur sa joue, malgré la froideur de sa peau. Mes doigts le caressent avec tendresse. C’est tout ce que je peux faire, lui montrer que je suis là, qu’il n’est pas seul. J’espère de tout cœur que ce simple contact l’aidera à lutter. Ne me quitte pas… Tu es tout pour moi.
Nous étions sur la même longueur d’onde. Je pouvais compter sur lui, à tout moment. Il était mon confident, mon repère et bien plus encore. Il n’a que vingt-sept ans. Vingt-sept ans, c’est trop jeune pour mourir. Une boule se forme dans ma gorge, douloureuse, brûlante. Elle m’empêche de respirer normalement. Tout ça semble tellement injuste, presque irréel. Comment arriver à accepter que la personne avec qui vous étiez prêt à tout partager se retrouve suspendue entre la vie et la mort ? Cette frontière entre les deux mondes est si fine, et elle menace de céder à chaque instant.
Les heures défilent lentement… Les jours se suivent et se ressemblent, malheureusement. J’observe le soleil se lever tous les matins. Le rythme à l’hôpital est le même. Les équipes se relaient, se transmettent les dernières informations. Certains arrivent, prêts à affronter une nouvelle journée, tandis que d’autres ne rêvent que de retrouver leur lit.
Alors, commence le défilé dans les couloirs : des médecins, internes, infirmiers, aides-soignants, agents d’entretien et les familles. Je les vois tous passer, à travers les larges fenêtres qui entourent une partie de la chambre de Julien. Il n’y a pas vraiment d’intimité. J’ai l’impression d’être observée en permanence. Mais je connais les raisons : les soignants doivent pouvoir garder un œil sur lui, et ça même quand ils ne sont pas dans la pièce.
Chaque matin, on me demande de quitter sa chambre. À force, je sais presque à la minute près quand les soignants vont arriver pour prodiguer les soins à Julien. Alors, comme tous les jours, je me rends dans la salle d’attente. L’odeur âcre des produits ménagers m’agresse un peu plus à chaque fois. J’ai l’impression qu’elle s’imprègne dans mes vêtements, dans ma peau.
Les règles en soins intensifs sont strictes, et je les respecte à la lettre : lavage des mains, changement de blouse et nouveau masque. Pas question qu’il attrape quoi que ce soit par ma faute. Il ne manquerait plus que ça.
Il y a des jours où je n’arrive plus à le regarder ou même lui parler tant je suis submergée par la colère. Je lui en veux. De m’avoir laissée seule. De m’avoir abandonnée dans ce cauchemar. Foutue moto et foutue course clandestine…
Je savais qu’il ne fallait surtout pas en louper une à la télévision, mais j’étais loin de me douter qu’il s’était mis à en faire sans même m’en parler. Je lui en veux pour ça. Je lui en veux à lui. À ses amis. Si j’avais été au courant, j’aurais pu le raisonner ou au moins essayer.
Je me souviens parfaitement du jour où j’ai compris qu’il n’y aurait plus rien à faire. Un médecin, accompagné de quelques internes, a franchi une fois de plus la porte de sa chambre.
— Nous nous sommes concertés avec les chirurgiens. Nous pouvons tenter une dernière opération…
Depuis que nous sommes présents dans l’établissement, les interventions se sont multipliées. Son corps porte désormais les traces de chaque tentative. Des cicatrices qui ne cesseront de lui rappeler ce qu’il a traversé. L’espoir qu’il ouvre les yeux, c’est tout ce qui nous fait tenir. Mais cet espoir s’efface un peu plus chaque jour. Les heures passent, insupportables, et lui, il reste silencieux. Aucune réaction. Aucun signe de sa part. Je sais que les médecins font tout ce qu’ils peuvent. Le plus dur est d’entendre le personnel soignant nous demander d’être patient. Je n’y arrive pas. Mon cœur est brisé et les morceaux n’arrivent plus à se recoller.
Je jette un regard vers les parents de Julien. Son père fixe le sol, refusant de prendre conscience de la situation. Sa mère, elle, ne cesse de pleurer. Et Louise… Louise s’accroche à la main de son frère comme si ce simple contact pouvait le retenir parmi nous.
— Docteur, nous ne savons plus quoi faire… Vous êtes le professionnel. Si vous pensez que c’est utile, alors faites-le. Nous ne souhaitons qu’une chose : qu’il ouvre les yeux, murmure sa mère, la voix brisée.
Je suis figée, tétanisée par mes pensées, mais la colère gronde en moi, bouillonnante, dévorant chaque partie de mon corps. Ce mélange étrange de douleur et de rage m’envahit.
Plusieurs questions trottent dans ma tête sans qu’elles ne franchissent la barrière de mes lèvres. Qu’est-ce qui se passera quand il se réveillera ? Dans quel état sera-t-il ? J’ai lu tellement de choses sur internet… Il pourrait ne plus être en capacité de manger, de boire, de parler, de marcher…
C’est trop pour moi, je n’arrive pas rester dans cette pièce. Je dois partir. Sans pouvoir les contrôler, mes jambes me portent jusqu’à la sortie et je me mets à courir. Courir, jusqu’à manquer d’air, jusqu’à ce que mes jambes ne me portent plus et que je sois obligée de m’arrêter.
Cette dernière intervention passée, il n’y avait toujours aucun signe de la part de Julien. Il allait falloir prendre une décision. Espérer qu’il se réveille un jour, mais quand ? Le laisser partir ? À cet instant, nous devons défaire les attaches qui nous lient à lui pour choisir la meilleure des décisions.