[ Utophia ] La Tour d'Argent

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Summary

Passionnée de mythologie et hantée par le rêve d'une mystérieuse tour d'argent, la jeune fée Io ne fait qu'attendre le jour où elle pourra quitter le foyer familial et voler de ses propres ailes. Quand sa route croise celle d'un groupe d'humains lui proposant de la conduire à Gaisma, le royaume le plus riche et influent d'Utophia, elle accepte sans hésiter ! Mais suivre les traces des dieux déchus mène sur une voie bien plus sombre et dangereuse que tout ce qu'elle avait pu imaginer. D'où lui viennent ces rêves qui l'attirent dans les méandres du passé ? Et qu'est-il réellement arrivés aux dieux fondateurs, cette histoire que tout le monde semble avoir oublié ?

Status
Ongoing
Chapters
34
Rating
n/a
Age Rating
13+

Carte d’Utophia Quête 1 : quitter le village natal, partie 1

Utophia, royaume Aiu-dola

6-7, Lositka (an 1998, période Elloth)


Dans la pénombre de cette fin d’après-midi, au cœur de l’une des plus grandes forêts d’Aiu-dola, avançait une jeune fée, dont la détermination et la fatigue assombrissaient les traits. Elle portait un lourd sac sur son épaule, respirait fort et cette silhouette frêle semblait éprouvée par la longue montée qu’elle venait d’effectuer. Les chênes et bouleaux bordaient le chemin mais les ronces lui griffaient les jambes et rendaient l’ascension difficile. Enfin, elle passa la grande arche en bois peint de rouge, qui avait miraculeusement traversé les siècles et arriva au point culminant de la montagne. Des lucioles virevoltaient de droite à gauche, les feuilles frémissaient et les chants discrets de la nature étaient murmurés d’arbre en arbre, de branche en branche, tout bas, afin de ne pas perturber cet instant à nul autre pareil. En avançant, elle dut encore écarter les hautes herbes qui effleuraient ses mains mais ses mouvements étaient de plus en plus tremblants, à cause de son cœur au rythme saccadé.

Et là, elle le vit, illuminé par la pâle lumière astrale qui tendait à disparaître à l’horizon. Une structure archaïque d’une beauté à couper le souffle : un temple de marbre, l’une des demeures oubliées des dieux déchus. Autour, chaque parcelle de vie retenait son souffle et même la brise venait de tomber.

Le monument était soutenu par d’imposantes colonnes, dressées au milieu des herbes folles et enrubannées de lierre. La visiteuse s’attarda autour de la première d’entre elles. Son cœur battait fort, et de plus en plus, à mesure que ses doigts frêles parcouraient la surface rugueuse de la pierre vieillie. Toute la surface blanchie était constellée d’éclats de joyaux et on pouvait encore y sentir les emplacements ténus d’anciens récits mythologiques. Par le passé, ici, on avait prié, on avait dansé à la gloire des êtres et remercié pour tous les présents de l’existence.

A pas menus, la demoiselle sylvestre en fit le tour, attentive à chaque détail, n’hésitant pas à lever la torche qu’elle venait d’allumer pour imprégner ces souvenirs d’une lueur nouvelle, les révélant à nouveau au grand jour. Avant elle, ni sa mère, ni sa grand-mère, ni même son arrière-grand-mère n’avaient pu en faire autant. Cette colonne avait connu, jusqu’à ce jour, bien trop de siècles d’anonymat et d’oubli. Cette soirée serait à tout jamais marquée par les retrouvailles des êtres et des esprits, une union qui s’était vue brisée plusieurs millénaires auparavant dans la destruction suivant chaque grande guerre.

La jeune fée délaissa la colonne sacrée et pénétra à l’intérieur du temple en ruines. Juste un instant, elle masqua la lumière de la torche avec sa main afin de laisser ses yeux s’habituer à l’obscurité soudaine. Le bruit de ses pas résonnait sur les murs obscurs et, lorsqu’elle s’arrêtait, on n’entendait plus que le crépitement léger du flambeau. Il s’avéra que cet endroit du monument avait également souffert des ravages du temps, mais on parvenait encore à distinguer, par endroit, des taches de couleur où un jour une fresque avait pu trouver sa place. Avec beaucoup d’imagination, on percevait un peuple à genoux, suppliant, priant près des flammes et, au centre, un être de magie, une déesse du Bien, protégeant les villageois. Celle-ci devait être la représentante de la vie, probablement. En effet, la divinité protectrice du royaume d’Aiu-dola étant un homme, la silhouette pâle ne pouvait être, en ces lieux, que la déesse universelle, Angeless, celle qui offrit la magie à l’ensemble des mortels.

L’aventurière s’assit en tailleur au centre de cette seule salle, ouvrit son sac et en sortit un calepin ainsi qu’un crayon. Son menton se releva doucement et son regard se posa sur l’élément central du lieu : une pierre massive, large et épaisse, circulaire, dont le centre était décoré de symboles et lettres d’une autre langue. Le tout reposait sur un socle fissuré par endroits, traduisant son grand âge. Elle se mit à recopier l’intégralité des informations sur sa feuille avec une grande précision, pour ne commettre aucune erreur lorsqu’elle serait amenée à traduire ces mots que seule une poignée de vivants comprenait encore.

Une fois son travail achevé, la jeune fille se releva et parcourut une fois encore le bâtiment, vérifiant que rien n’avait échappé à son attention. Elle nota ce qu’elle voyait sur chaque mur, les histoires mystiques qui s’y jouaient pour l’éternité et depuis la nuit des temps. Elle remarqua une vallée boisée et marécageuse, probablement le royaume d’Aiu-dola lui-même, où travaillait son peuple principal, les sylphes. Derrière les collines, une cité flamboyante, sur laquelle se reflétait le soleil, emblème de la capitale du continent, Gaisma. Le royaume des hommes, premiers héritiers des forces célestes et ceux qui avaient accueilli les dieux fondateurs. De part et d’autre, la mer et les sombres nuages devaient représenter les royaumes adjacents, soient ceux, respectivement, des hybrides et des démons. Mais ce qui happa brusquement son regard, ce fut l’immense monument à l’horizon, baignant dans les nuages. Une immense tour immaculée pointant vers les cieux. La Tour d’Argent. Un endroit légendaire qui renfermerait tout ce qui restait du monde d’antan, avant la guerre des dieux. Mais jamais aucun mortel n’était parvenu jusqu’à elle. Encore à ce jour, quelques téméraires aventuriers tentaient d’entreprendre ce voyage vers l’inconnu et l’inatteignable. Et aussi fort que la vie qui l’animait brûlait en Io, jeune fée d’une campagne isolée, ce désir suprême d’aller la retrouver.

Le crépuscule répandait ses couleurs rose-orangées dans le ciel obscurci lorsqu’elle sortit des ruines, avec une pointe de regrets. Serrant précieusement contre sa poitrine son carnet rempli de notes d’une valeur inestimable, elle descendit la pente escarpée menant au reste de la forêt, les marches de pierre ayant été recouvertes par l’herbe et la terre depuis bien longtemps. Après une dizaine de minutes de marche, elle retrouva la clairière où elle s’était posée un peu plus tôt et, maintenant que l’absence d’arbre le permettait, elle s’envola en direction de la calèche qui l’attendait depuis son arrivée. Ce mode de transport bien pratique était également le plus répandu du continent. Il permettait de parcourir de longues distances vite et sans effort, sur les nombreuses routes desservies par les conducteurs qui en avaient fait leur métier.

C’est en fin de soirée, le lendemain, qu’elle atteignit le village natal, essoufflée et épuisée. Elle se posa mollement sur l’un des pontons en bois mais, ses jambes ne parvenant pas à la maintenir debout, elle s’effondra dans un grand bruit sur les planches irrégulières. Haletante, elle jeta un œil aux maisons avoisinantes. Toutes les fenêtres étaient fermées, les habitants dormaient. Après avoir remis à l’intérieur de son sac ce qui s’en était échappé, elle suivit le ponton la menant à la maison de ses parents. Sous-elle, le lac ondulait doucement, illuminé par quelques algues fluorescentes. S’y promenaient nénuphars et poissons, dans un silence absolu. Des flambeaux agrémentaient le chemin, ne laissant que peu de planches dans l’ombre. Hélas, cette atmosphère idyllique allait prendre fin à l’instant où elle passerait le pas de la porte close, elle le savait.

En effet, lorsqu’Io passa la tête à l’intérieur de la maison, la première personne qui se dressa devant elle fut sa mère. C’était une femme mince dont les traits exprimaient la colère, née d’une inquiétude mûrie tout au long de la journée. Il s’était écoulé pour elle de bien trop longues heures passées sans aucune nouvelle de son unique enfant. Elle n’avait pas dormi et la table de la cuisine était encore recouverte d’ustensiles, de farine et d’œufs, comme si cette pauvre femme avait tenté de calmer son appréhension par une activité quelconque, en vain.

Face à elle, la jeune fille n’en menait pas large. Gênée, elle détourna le regard et resserra sa main autour de la lanière en cuir de sa sacoche. Cependant, elle savait qu’il lui faudrait parler, qu’elle avait toute l’attention de son aînée et que rien ne la ferait renoncer. Elle voulait des explications et c’était légitime. Alors, avec une voix hésitante, elle tenta une approche délicate.

— Je... Je suis désolée maman.

Aucune réponse. Après tout, quelle mère accepterait de telles excuses, après une fuite de deux jours complets de la part de sa fille unique ? Qui plus est, dans une forêt isolée et inhospitalière où personne ne s’aventure jamais ? Aucune, bien entendu. Les causes étaient multiples, venant des légendes comme de faits avérés avec des créatures carnivores ou porteuses de maladies. Si ces lieux étaient si éloignés des villages, c’était bien pour leur dangerosité.

— J’aurais dû te prévenir, excuse-moi. Je ne recommencerai pas.

— C’est pourtant la troisième fois que tu le fais durant le mois de Lositka. Et tu n’étais jamais partie aussi longtemps. As-tu au moins conscience que c’est justement quand la température se réchauffe dehors que les monstres sortent de leur tanière ?

— Je ne pouvais pas y aller durant la période de l’Erde à cause de la neige. Et comme tu l’as dit, je ne pourrai plus y aller ensuite à cause des créatures. J’avais besoin des informations que j’ai trouvées là-bas, aujourd’hui. Les deux voyages précédents préparaient le terrain, je n’y faisais que des recherches. Mais aujourd’hui, j’ai eu ce qu’il me fallait, je n’aurai plus à y remettre les pieds. Je te le promets. J’ai de quoi retrouver la Tour d’Argent et grâce à ça, notre royaume retrouvera sa splendeur !

— Tu ne t’écoutes pas parler. Tu deviens complètement folle ma pauvre fille.

— Mais maman...

— Tais-toi ! Tu sais comme moi que ce que tu recherches n’est qu’un conte, une légende ! Tu es complètement obnubilée par les histoires fantastiques que te racontaient ces stupides voyageurs humains. Tu n’aurais jamais dû leur adresser la parole et j’aurais dû t’éloigner d’eux. Regarde ce qu’ils ont fait de toi. Tu n’arrives pas à trouver un emploi alors tu t’entêtes dans une quête qui n’a aucun tenant ni aboutissant, en fuguant régulièrement pour explorer des ruines qui n’ont plus rien de vrai ! Juste pour donner un sens à ta fainéantise et parce que tu ne fais aucun effort pour t’intégrer ! Les dieux ont disparu Io, ne compte pas sur eux pour forger ton avenir à ta place. Ils ne te trouveront ni revenu, ni époux, ni enfants, c’est à toi de faire tout cela. Alors je t’en prie, cesse immédiatement ces enfantillages et brûle tout ça dès demain. Je refuse de voir encore quoique ce soit concernant cette maudite tour imaginaire sous mon propre toit !

Les yeux de la jeune fée s’agrandirent d’horreur. Blessée en plein cœur par les mots de sa mère, si douce et aimante d’ordinaire, elle recula d’un pas. Elle croyait profondément en son aventure et en ses recherches, avait une foi inébranlable pour les dieux déchus et ce n’était absolument pas la cause de son rejet de la population. Elle ne voulait ni se marier ni fonder une famille, simplement découvrir le monde et le protéger. Malheureusement pour elle, les traditions féeriques étaient catégoriques : rester au village natal, grandir, se spécialiser dans un métier, trouver un compagnon du sexe opposé, l’épouser et mettre au monde une nouvelle génération. Mais elle refusait ce schéma conservateur que sa mère s’efforçait de lui faire comprendre depuis sa plus tendre enfance. Ce qu’elle souhaitait en rêve, c’était une liberté de vie semblable à celle des humains de Gaisma, la possibilité de voyager où bon lui semblait et d’enfin vivre sa vie comme toutes les jeunes adultes de son âge, aux quatre coins du continent. Alors, la colère monta en elle également.

— Écoute maman, je ne suis plus une gamine, je suis capable de me débrouiller seule. Et il est hors de question que je brûle quoique ce soit. J’ai travaillé dur pour obtenir tous les renseignements que j’ai aujourd’hui et tu sais, j’ai déjà tout bien préparé. Que tu le veuilles ou non, je ferai ce voyage dont je pose les fondements depuis des années. J’ai trouvé des voyageurs qui m’ont prêté une carte et qui m’ont localisé les villes et les arrêts où je pourrai dormir, me restaurer et me soigner. Je connais par cœur les routes à emprunter pour me rendre dans chacune des capitales. Ils m’ont même donné des adresses d’écurie pour le cheval que j’acquerrai !

La réponse de la mère fut sans appel et elle gifla l’impertinente. Le regrettant immédiatement, elle saisit de suite son poignet et, le souffle court, lui tourna le dos. D’une voix éteinte, elle murmura.

— Dans ta chambre, immédiatement. Tu ne sortiras plus d’ici. Demain à l’aube, tu suivras ton père au travail et il n’y aura plus rien de cette idée stupide de quête dans ta chambre à ton retour. S’il le faut, je prendrai des sanctions bien plus graves. J’irai jusqu’à te trouver moi-même un époux pour te calmer et sache que ça me ferait souffrir, mais je le ferai. Je ne peux pas te laisser gâcher ta vie comme ça. Je ne laisserai pas mon seul enfant courir ainsi à sa perte. C’est hors de question.

Réprimant d’autres revendications et des cris de rage, Io, une main sur sa joue, partit en courant à l’étage, claqua violemment la porte de sa chambre et s’effondra sur son lit.

Les yeux rougit d’Io rendaient sa vision floue, lorsqu’elle balaya la pièce en bazar du regard. Partout, des papiers, des cartes, des schémas, des adresses et des dessins, le résultat de tant d’années d’acharnement. Tout cela, sa quête, son objectif, tout était bien réel. Et il fallait qu’elle le prouve aux autres, à ses parents en premier lieu. Dès le lendemain, il n’y aurait plus rien. Elle savait qu’elle ne pourrait rien faire contre la colère de sa mère alors il fallait tenter le tout pour le tout. Elle n’avait plus rien à perdre, de toute façon. Elle devait sauver ce qui pouvait l’être.

Animée tout à la foi par un sentiment de colère et la volonté farouche de prouver le bien-fondé de sa quête, elle se précipita sur ses affaires. Dans un livre et des pochettes retenues par des ficelles nouées, elle entreprit de rassembler ses documents. Sur une même page, elle retranscrit toutes les adresses importantes qu’on lui avait fournies, les royaumes à éviter avec celui des démons en tête de liste, les lieux d’accueil et de repos, les endroits à visiter renfermant potentiellement des informations utiles sur la tour et les dieux... Puis, sur d’autres pages, elle marqua les personnalités de chaque royaume et chaque ville connus, les éventuelles formules de politesse pour communiquer et les comportements à avoir devant telle ou telle personne. C’était tout un précieux savoir que lui avaient fourni les voyageurs humains. Enfin, elle écrivit son plan de route. Première étape, les traducteurs et bibliothèques de Gaisma, pour réussir à décrypter les informations du temple. Après... Tout dépendrait de ce qu’elle allait y apprendre, mais il fallait qu’elle trouve un cheval, les ailes ne transportant pas beaucoup plus loin que les jambes en prenant autant d’énergie. Également, il lui faudrait trouver d’autres vêtements, le nord étant bien plus froid qu’Aiu-dola, qui lui était au sud du continent. La liste était déjà bien fournie mais les moyens, eux, inexistants. Peu importe. Elle prit ce livre, des manuels sur les plantes et les dieux, son carnet, ses crayons et les pochettes pleines qu’elle fourra précipitamment dans sa sacoche, avec une boîte contenant du matériel de premier secours, quelques vêtements et de la nourriture. Le sac fermait mal et elle songea qu’il lui faudrait bien vite un autre bagage, ce qu’elle ajouta mentalement aux choses à acquérir durant le périple. Elle éparpilla les feuilles devenues inutiles ou sans importance comme des appâts partout dans la pièce et c’est à ce moment-là qu’elle retomba sur un vieux dessin. Elle n’avait que quelques années quand elle avait dessiné pour la première fois cette tour, ce monument divin qui prenait toute la place dans sa tête. Nostalgique, elle ajouta cette feuille au sac, tant bien que mal, et s’affaissa à nouveau sur son lit.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en levant la tête, elle vit un filet de lumière passer par ses rideaux fermés. L’aube se levait. C’est brusquement qu’elle entendit une porte s’ouvrir dans le couloir. Paniquée, elle chercha du regard un endroit adéquat pour protéger ses biens, mais rien d’assez grand ne lui sauta aux yeux. Les pas dans le couloir se rapprochaient. Elle revit la fenêtre. Elle se précipita alors vers elle, l’ouvrit en grand et jeta son sac dans le premier arbre à sa portée. L’une des branches craqua à cause du poids et la sacoche manqua de peu de tomber sur l’un des pontons ou pire, dans l’eau du lac sur lequel se tenait le village. Au même instant, la voix de son père retentit.

— Io, si tu es réveillée, descends immédiatement, on y va.

Elle confirma son état d’une voix faussement endormie et referma les volets sans un bruit. Elle allait descendre, passer une journée morne à se faire disputer sans arrêt et à devoir souffrir le regard de ses semblables mais, dès que le soir serait venu, elle partirait en direction de la capitale.