Été, été.🌤
On y est. L'été. La saison où la vie semble ralentir sous le poids de la chaleur. Les chants des oiseaux remplissent l’air sans interruption, mêlés au bourdonnement constant des ventilateurs qui tournent dans les maisons en brassant inlassablement un air tiède.
Dehors, les glaces fondent à peine le temps de les savourer, et les boissons fraîches deviennent un refuge contre le soleil implacable. Le soir, les criquets prennent le relais, leur chant vibrant accompagnant la lumière hésitante d’un crépuscule qui s’étire jusqu’à tard dans la nuit. Même la brise de la nuit, censée rafraîchir, conserve une caresse tiède, comme si l’été refusait de lâcher prise.
Cet après-midi-là, je me tenais là, accoudé à la fenêtre ouverte de ma chambre, les yeux rivés sur l’immensité du ciel. Un bleu vif, ponctué ici et là de nuages d’un blanc éclatant, comme la mousse légère sur un yaourt au chocolat, celle qu’on attend impatiemment de percer avec une cuillère.
Le temps semblait suspendu, et mes pensées erraient dans le vide. Rêvasser devenait ma seule occupation dans ces journées écrasantes. Qu’y avait-il d’autre à faire, après tout ? Rien. Absolument rien. Sinon supporter la chaleur et chercher désespérément à s’en préserver encore et encore.
Je laissais mes pensées vagabonder, perdu dans ce vide tranquille, quand un bruit léger derrière moi m’arracha à ma contemplation. La porte de ma chambre s’ouvrit doucement, laissant apparaître ma mère. Elle portait son tablier fleuri et un sourire doux illuminait son visage.
— Apollo, dit-elle en s’approchant, ce matin, j’ai ramassé trop d’maïs au champ. J’ai fait un p’tit panier pour Madame Yamada. Tu voudrais pas lui porter, hein ? Ça lui f’rait ben plaisir.
Sa voix était calme, presque chantante, mais je pouvais deviner qu’elle ne me laissait pas vraiment le choix. Je me redressai, encore un peu engourdi par ma rêverie.
— Euh… ouais, j’peux y aller, répondis-je en traînant légèrement les pieds, plus par fatigue que par réelle mauvaise volonté.
Je la suivis jusqu’à la cuisine, où elle me tendit un panier en osier rempli à ras bord. En le prenant, je ne pus retenir un grognement de surprise.
— Woah ?! Mais c’est super lourd, maman ! C’est ça que t’appelles un "petit" panier ? Sérieux, y’a combien d’kilos là-dedans ? m’écriai-je, levant les yeux vers elle.
Elle éclata d’un rire léger, son regard pétillant de malice.
— Allez, fais pas ton p’tit malin ! C’est pas si lourd qu’ça, va. Puis, t’es costaud, non ? Madame Yamada sera ravie. Et tu sais ben, avec son dos, c'est de plus en plus difficile. C’t’un p’tit geste pour elle, ajouta-t-elle en posant une main réconfortante sur mon épaule.
Je soupirai profondément, comme pour marquer ma protestation, mais pris tout de même mon chapeau de paille accroché près de la porte. Après un dernier regard résigné, je franchis le seuil de la maison, le panier bien calé dans ma main droite.
Le chemin jusqu’à chez madame Yamada traversait le village, et chaque pas semblait plus lourd que le précédent sous le poids du panier. Le soleil dardait ses rayons sur mes épaules dénudées et je ne pouvais m’empêcher de soupirer à chaque dizaine de mètres. Quelques voisins me saluaient en passant.
— Hé ben, t’as d’l’allure avec ton panier, Apollo ! lança l’un d’eux en riant.
— Ah, riez donc ! Vous v’nez l’porter à ma place, si ça vous amuse ! répondis-je avec un sourire en coin.
《C'est pas si loin, qu'elle dit... Je déteste aller voir Yamada-san en été. Faut grimper cette fichue pente pour arriver chez elle ! Rien de pire quand il fait une chaleur pareille ! 》pensais-je, tout en essuyant d’un revers de main la sueur qui perlait sur mon front. Le soleil brûlait sans relâche, et chaque pas me paraissait une épreuve insurmontable.
Les ruelles du village étaient presque désertes, abandonnées à la chaleur étouffante de la journée. Les volets des maisons restaient obstinément clos, chacun cherchant refuge à l'ombre pour échapper à la chaleur.
Seuls quelques enfants, courageux ou inconscients, jouaient devant leurs maisons, leurs cris joyeux se mêlant au chant incessant des cigales qui emplissait l'air, ajoutant une touche familière à l'atmosphère estivale.
L’air était si lourd qu’il semblait peser sur mes épaules. Mon chapeau de paille, bien que pratique, n’offrait qu’un répit partiel face aux rayons impitoyables du soleil. Mon débardeur blanc, collé à ma peau, témoignait de l’effort fourni. Chaque pas était une lutte contre la fatigue et la chaleur, mais je n’avais pas d’autre choix que d’avancer.
Arrivé au pied de la colline, je m’arrêtai, le souffle court, observant avec appréhension le chemin raide qui menait à la maison de Madame Yamada. La montée semblait interminable sous cette lumière crue. Je fis une grimace, exaspéré par l'effort à fournir, puis pris une profonde inspiration.
Prenant une grande inspiration, je resserrai ma prise sur le panier, le poids des épis de maïs me tirant les bras. Puis, avec une détermination mêlée de résignation, je commençai à grimper, déterminé à accomplir ma tâche.
Chaque pas était une lutte contre la fatigue et la chaleur, mais je continuai à avancer. Mon souffle se faisait plus court, et mes jambes protestaient. Mes pensées s’égaraient, passant de la frustration à un semblant de motivation.
— Allez, Apollo, c’est qu’une colline. T’es pas en train d’escalader une montagne non plus… Encore un p’tit effort…me dis-je à moi-même, tentant de me motiver.
Quand j’atteignis enfin le sommet, un soupir de soulagement et de satisfaction, s’échappa de mes lèvres comme si j'avais enfin atteint la maison du paradis.
Là, nichée au milieu des arbres, se dressait la petite maison de Madame Yamada, son toit de tuiles ombragé par les feuillages. La vue de cette maison simple mais accueillante effaça un instant la fatigue accumulée après cette montée éprouvante.
M'approchant de la porte, je frappai doucement, la paume moite, espérant qu'elle m'entende. — Oba-san ! C’est Apollo ! J’ai un panier de maïs pour toi ! appelai-je, le souffle court.
《Vite, c'est lourd!》pensai-je en grimaçant. Le panier semblait peser deux fois plus lourd sous le soleil de plomb, mes bras tremblaient légèrement sous l’effort et je souhaitais ardemment m'en débarrasser. Après quelques secondes, la porte s’ouvrit lentement, révélant le visage ridé mais rayonnant de Madame Yamada.
Ses yeux pétillants de gentillesse, balayèrent aussitôt ma fatigue, et je sentis une chaleur réconfortante m’envahir.
— Oh, Apollo ! Merci beaucoup, mon garçon. Entre donc, pis pose ça sur la table, dit-elle en s’écartant pour me laisser passer.
Je pénétrai dans la maison, savourant immédiatement la fraîcheur bienvenue qui contrastait avec l’air brûlant de l’extérieur. Prenant soin d’enlever mes chaussures à l’entrée, je portai le panier jusqu’au salon et le déposai avec précaution sur la table.
— Ouf… Enfin ! m’exclamai-je, soulagé de me débarrasser de son poids.
Madame Yamada hocha la tête avec un sourire reconnaissant.
— T’es un amour, Apollo. Dis à ta mère que j’la remercie du fond du cœur, dit-elle en se dirigeant vers la cuisine, son pas lent mais assuré.
— De rien ! C’est normal, après tout, répondis-je en essuyant mon front d’un revers de main.
Je laissai mon regard errer dans le salon. Quelques petits changements avaient été apportés depuis ma dernière visite, un nouveau coussin brodé trônait sur le canapé, et un vase rempli de fleurs fraîches égayait la table basse.
Cette maison, que je connaissais si bien, avait toujours une atmosphère apaisante, un mélange de souvenirs et de simplicité. Comme la plupart des habitants du village, elle m'avait vu grandir depuis tout petit.
Après quelques minutes d'attente agréable, Madame Yamada revint de la cuisine avec un grand verre d'eau fraîche qu'elle me tendit avec prévenance.
— Tiens, mon p’tit. Pour te rafraîchir. J’sais bien qu’c’est pas facile d’faire le chemin jusqu’ici par cette chaleur, dit-elle en me tendant le verre avec un sourire.
— Oh, merci, Oba-san ! répondis-je, saisissant le verre avec gratitude. T’inquiète pas, ça m’empêche pas d’continuer à venir te voir. Et puis tu veux savoir c’qui est vraiment chiant par une chaleur pareille ? C’est pas d’monter la colline, non. C’est d’être obligé d’aller à l’école !
Je bus une longue gorgée, savourant la fraîcheur de l’eau, tandis qu’elle éclatait d’un rire léger.
— Haha, toi et l’école… Tu l’as toujours détestée, hein ? Mais tu sais, y’a rien de plus important qu’apprendre, dit-elle en s’asseyant doucement sur le canapé. Je la rejoignis, m’asseyant à côté d’elle.
— Rien de plus important ? Bah si, s’amuser. C’est mieux que d’rester assis sur une chaise à écouter des adultes parler toute la journée, lançai-je, comme si c’était la chose la plus évidente au monde.
Madame Yamada éclata de rire, un rire sincère qui illumina son visage. Elle posa un regard empreint de tendresse sur moi, ses yeux plissés par l’âge mais toujours vifs.
— T’as encore grandi, non ? T’as quel âge maintenant ? demanda-t-elle, sa voix douce comme une caresse.
Je laissai échapper un petit rire, un peu gêné.
— J’ai 16 ans, Oba-san. Ça n’a pas changé depuis le week-end dernier, tu sais. Tu m’avais déjà posé la question, répondis-je avec un sourire indulgent. Je savais bien que sa mémoire lui jouait parfois des tours.
Elle secoua la tête, amusée par son propre oubli.
— Ah bon ? Tu vois, je perds d’plus en plus la tête, haha, dit-elle en attrapant un petit paquet de gâteaux dans une assiette sur la table basse. Sers-toi si t’en veux, ajouta-t-elle en ouvrant le paquet avec des gestes lents.
— Non, ça va aller, merci, répondis-je poliment, portant à mes lèvres la dernière gorgée d’eau fraîche de mon verre.
...
Un court silence s’installa entre nous. Je regardais distraitement la pièce, mes pensées dérivant, jusqu’à ce qu’une question me traverse l’esprit. Je la posai doucement, presque hésitant.
— Dis, Oba-san… Ça t’arrive de continuer à penser à Oji-san ?
Elle inspira profondément avant de répondre, sa voix empreinte d’une douce mélancolie et ses yeux se posant sur une photo de couple posée sur le buffet du salon, à côté de la télévision.
— …Bien sûr. Il est et restera toujours dans mon cœur. Tu sais, je continue d’vivre en m’disant qu’il est là, encore et toujours à mes côtés.
Madame Yamada avait perdu son mari il y'a deux ans à cause d'une maladie. Je ne pouvais imaginer la douleur qu'elle devait ressentir, surtout que ça ne faisait pas si longtemps qu'il n'était plus là.
Oji-san était aussi gentil qu'elle, toujours accueillant et bienveillant envers tout le monde. Mais le cancer l'avait emporté, laissant derrière lui un vide difficile à combler.
— T’as raison, Oba-san, murmurai-je. Moi aussi, j’suis sûr qu’il continue de veiller sur toi. Lui dis-je doucement en tournant mon regard vers elle, un sourire réconfortant sur mes lèvres.
Nous avions échangé ainsi pendant un moment, Madame Yamada et moi, des anecdotes simples, des histoires du village et quelques récits de mes petites aventures. Il y avait toujours quelque chose d’apaisant dans ses conversations, comme si le temps ralentissait en sa présence.
Elle avait ce don de faire disparaître les préoccupations du moment, ne laissant que le confort d’une chaleur humaine sincère. Madame Yamada était une véritable figure maternelle pour beaucoup d'entre nous dans le village.
Quand il fut temps de partir, je remis mes chaussures à l’entrée, la remerciai pour son hospitalité et m’engageai sur le chemin du retour. Descendre la colline était bien plus agréable que la montée, surtout maintenant que je n’avais plus à porter le panier de maïs.
L’air restait lourd, mais une légère brise semblait s’élever, portant avec elle le chant des cigales. Le ciel, quant à lui, se teintait doucement de nuances orangées, annonçant l’approche du coucher du soleil.
Alors que j'arrivais près de chez moi, une vieille voiture attira mon attention. Elle roulait doucement, marquée par des traces de boue séchée. Elle s’arrêta juste en face de chez nous, devant l’ancienne maison des Oarai, une bâtisse abandonnée depuis des années.
Je restai planté là, fasciné par ces nouveaux villageois qui allaient emménager. Mes yeux restaient fixés sur la voiture, impatient de voir qui en sortirait. La porte de la voiture s’ouvrit enfin, et j’observai, curieux, les occupants en descendre.
Un homme à l’air décontracté, une femme au sourire fatigué, et un garçon qui semblait avoir mon âge. Ils commencèrent à sortir des cartons de la voiture, discutant entre eux. Le garçon, particulièrement, attira mon attention. Il avait un air nonchalant, les mains dans les poches, avant que son père ne lui tende un carton qu’il prit avec une certaine réticence.
Je restai là, devant ma porte, à les observer discrètement. Finalement, je secouai la tête et rentrai chez moi, toujours intrigué.
— M’man ! Y’a des nouveaux qui sont en train d’emménager ! lançai-je dès que j’entrai, retirant mes chaussures et accrochant mon chapeau de paille au porte-manteau.
Ma mère sortit de la cuisine, un couteau à la main. Ses joues légèrement rosées trahissaient la chaleur de la cuisson, et une mèche de cheveux s’échappait de son chignon, oscillant doucement à chacun de ses mouvements.
— Hein ? Qu'est-ce que tu dis ?demanda-t-elle, son ton mêlant surprise et curiosité.
— J’te dis qu’y a des nouveaux voisins dans la vieille maison des Oarai ! rétorquai-je, m’approchant d’elle dans la cuisine. Tu peux les voir d’la fenêtre d’ma chambre, ils déchargent des cartons.
Elle posa le couteau sur le plan de travail et s’essuya les mains sur son tablier avant de se diriger vers la fenêtre du salon.
— Eh ben, ça alors ! C’était pas trop tôt. Cette maison commençait à dépérir. On ira p’têt leur souhaiter la bienvenue demain, qu’est-c’que t’en dis ? proposa-t-elle en scrutant les nouveaux arrivants à travers la vitre.
Je hochai la tête sans répondre, déjà impatient d’en apprendre plus sur ces nouveaux arrivants. Surtout sur ce garçon, qui semblait traîner derrière ses parents avec une attitude qui contrastait avec l’énergie de son installation.
Ma mère s'éloigna rapidement de la cuisine, l'air décidé.
— Depuis l'temps qu'cette maison était à vendre, c'est ben l'temps que quelqu'un y emménage. Elle déposa le couteau sur le plan de travail, essuya ses mains sur un torchon et se dirigea vers l'entrée pour enfiler ses chaussures. Avec une habileté qui ne me surprenait même plus, elle se pencha et les lia en un éclair. — Bon, j'vais aller les aider avec leurs cartons.
Je la regardai, les yeux écarquillés de surprise.
— Hein ? Pourquoi ? Et l'dîner ? demandai-je, me demandant ce qui l'avait poussée à partir maintenant.
Elle haussait les épaules, sans s'arrêter dans ses gestes.
— Ça va m'prendre quelques minutes, t'inquiète pas. On a toujours fait ça dès qu'un voisin emménage. Tu veux venir ?
Elle tourna déjà la poignée de la porte, attendant ma réponse.
Je laissai échapper un long soupir.
— Euh... non, j'ai la flemme. J'avais un air gêné, me grattant la tête comme si je m'excusais de ma propre paresse.
Elle éclata de rire, un sourire plein de complicité sur les lèvres.
— Haha. Bon, tu m'attends alors. Et merci pour le maïs, mon chéri.
Elle ferma la porte derrière elle, me laissant dans le calme de la maison. Je montai à ma chambre, ouvris la fenêtre et m'accoudai au rebord pour observer. La scène en bas m'intéressait bien plus que je ne l’aurais avoué.
Ma mère s'approchait des nouveaux voisins, un sourire sincère illuminant son visage. Elle leur proposa son aide, et, après quelques échanges, ils acceptèrent. Elle se mit à transporter les cartons avec une énergie qui, pour une raison que je ne comprenais pas, m'impressionnait toujours.
Les nouveaux arrivants semblaient sympathiques. L'homme, probablement le père, avait une barbe poivre et sel et portait un polo bleu marine. La femme, la mère, avait les cheveux courts en carré et arborait une robe légère qui semblait parfaite pour la chaleur de l'été.
Le garçon, lui, attira plus particulièrement mon attention. Il avait à peu près mon âge, grand, mince, et portait un t-shirt noir et un jean. Il ne souriait pas beaucoup, mais il avait cette sorte d’aura silencieuse, presque mystérieuse.
Je le vis sortir de la maison pour aller chercher un carton, et là, nos regards se croisèrent. Ses yeux noirs, intenses et perçants, se posèrent sur moi avec une force inattendue. J'eus un frisson. Gêné et embarrassé, je détournai vite les yeux, fixant la maison en face, celle de mon ami. Je sentis mes joues chauffer, et un malaise s’installa en moi.
Je jetai un coup d'œil furtif de son côté, et je vis qu’il me regardait toujours, apparemment sans se déranger de mon malaise. Puis, au bout d’un moment, son père l'interpella.
— Katsuhiro, allez, dépêchons-nous avant qu'il fasse nuit. Sa voix, grave mais douce, brisa la tension entre nous. Le garçon hocha la tête et retourna à sa tâche, me laissant dans l'incertitude de ce premier échange silencieux.
Katsuhiro détourna finalement son regard du mien. Il attrapa un carton imposant et le porta à l’intérieur de la maison, ses mouvements calmes mais assurés. Je laissai échapper un soupir de soulagement, comme si ce simple échange de regards m’avait vidé de toute énergie.
Me détachant de la fenêtre, je me laissai tomber lourdement sur mon lit, le visage enfoui dans mon oreiller. Mon cœur battait encore un peu trop vite, et une chaleur désagréable s’était installée dans ma poitrine. Je me sentais bête et embarrassé d'avoir été pris en flagrant délit d'observation.
— Pff… il avait un regard ben froid, c’gars-là… marmonnai-je, le visage toujours caché.
Les images tournaient dans ma tête, ce bref moment où nos yeux s’étaient croisés. Peut-être était-ce la fatigue du déménagement qui le rendait si distant. Ou alors, c’était simplement moi qui me faisais des idées. Quoi qu’il en soit, une curiosité agaçante s’était déjà installée en moi. Qui était-il ? Pourquoi était-il si... différent ?
Je n’eus pas le temps de réfléchir davantage. Le bruit familier de la porte d’entrée qui s’ouvrait me tira de mes pensées. Maman était de retour. Je me redressai, me frottant les yeux, puis descendis la retrouver dans la cuisine.
Elle était déjà en train de remettre son tablier, ses joues légèrement rougies par l’effort, mais son sourire ne faiblissait jamais.
— Ben dis donc, ils ont l’air ben gentils, les nouveaux d’en face ! déclara-t-elle en attrapant son couteau sur le plan de travail pour reprendre sa découpe interrompue.
Je m’appuyai contre le comptoir, une cuillère en main, que je plongeai dans la casserole pour goûter la sauce tomate.
— T’étais pas obligée de les aider. C’était pas trop lourd, au moins ? demandai-je, la bouche à moitié pleine, savourant la saveur familière et réconfortante de ses plats maison.
Elle leva un sourcil, amusée.
— Oh, j’ai pris c’qui était léger. J’allais pas les laisser s’débrouiller tous seuls. Pis, figure-toi qu’leur garçon, il a ton âge. Il commence l’école lundi.
Elle me donna une tape légère sur la main, m’arrachant ma cuillère avant de me tendre un petit couteau et une planche.
— Et toi, arrête de piocher dans la sauce et coupe-moi ces concombres pour la salade.
Je pris le couteau à contrecœur, tout en faisant la moue.
— Hm. J’espère qu’il ne sera pas dans ma classe, grommelai-je en commençant à trancher les concombres. — Il a l’air...glacial, ce type.
Maman s’arrêta un instant, les mains sur les hanches, un sourire amusé aux lèvres.
— Glacial ? Tu lui as même pas parlé. T’exagères. Ils ont déménagé tard, ils doivent juste être crevés. Et pis, tu pourras faire sa connaissance lundi. Même s’il est pas dans ta classe, il sera dans la même école que toi.
Elle attrapa un morceau de concombre que je venais de couper et le croqua en me regardant, comme pour souligner sa remarque.
— Haa... Pourquoi y’a qu’un seul établissement dans ce fichu village ? soupirai-je, en accentuant ma frustration par des coups de couteau plus énergiques. — De toute façon, j’vais devoir prendre l’même bus qu’lui. Imagine attendre à l’arrêt avec un gars pareil !
Maman remua les spaghettis qui bouillonnaient dans la casserole, jetant un regard amusé dans ma direction.
— Apollo, arrête donc tes bêtises ! Tu juges sans savoir. Franchement, tu l’as vu à peine une seconde, depuis une fenêtre en plus. Va savoir, p’t’être qu’il est ben gentil, ce garçon.
Sa voix, douce mais ferme, me fit grimacer.
— Peut-être, répondis-je, presque à contrecœur, tout en continuant de couper les légumes. — On verra ben. Mais j’ai comme un drôle de pressentiment.
Maman éclata de rire, un rire léger qui adoucit l’atmosphère.
— Ah là là, mon pauvre Apollo. Si tu continues comme ça, c’est toi qu’va lui faire peur !
Je levai les yeux au ciel, mais un sourire, malgré moi, commençait à se former sur mes lèvres.
— Les yeux, ça dit tout ! M’man, j'te jure, son regard m’a transpercé le cœur ! C’tait intense ! J’ai jamais vu un regard aussi froid d’ma vie! déclarai-je, m’efforçant de dramatiser la scène comme un acteur en pleine tragédie shakespearienne. J’avais posé une main sur ma poitrine, comme si ce souvenir me hantait encore.
Ma mère éclata de rire, secouant légèrement la tête. Une main posée sur sa hanche, l’autre tenant une cuillère en bois qu’elle utilisait pour remuer les spaghettis dans la casserole, elle répondit avec amusement.
— Ah là là, t’en fais des tonnes. C’te scène que tu m’fais là !
Un sourire moqueur sur les lèvres, elle termina de remuer la sauce bolognaise et baissa le feu. Peu après, nous nous installâmes à table. La nappe était impeccablement disposée, les couverts bien alignés, comme toujours.
— Bon, faisons la bénédiction. dit-elle, joignant les mains devant elle.
Je suivis son geste, fermant les yeux tandis que nous récitâmes une courte prière. C’était un rituel simple, mais apaisant, un moment pour remercier pour la nourriture et la journée qui s'achevait.
Le dîner débuta dans une atmosphère chaleureuse, bercée par l’arôme des spaghettis bolognaise qui emplissait la cuisine. Ma mère brisa le silence, piquant dans son assiette avec curiosité.
— Alors, raconte-moi un peu, t’es vraiment nerveux à l’idée d’rencontrer c’te nouveau garçon ? demanda-t-elle en enroulant ses spaghettis autour de sa fourchette avec une habileté presque artistique.
Je haussai les épaules, mâchant pensivement une bouchée généreuse de pâtes.
— Pas vraiment… juste curieux. C’est juste que j’me demande comment il va être. C’est nos nouveaux voisins maintenant après tout. Si on doit s’croiser tous les jours, autant qu’il soit sympa. Surtout s’il a vraiment mon âge.
Elle hocha doucement la tête, le regard pensif, avant de sourire.
— Je suis sûre que vous deviendrez amis, trésor. Toi, t’as toujours eu l’don pour t’faire des amis. T’es un vrai rayon d’soleil pour ceux qui t’entourent, les gens viennent naturellement vers toi, dit-elle en tendant une main pour ébouriffer doucement mes cheveux.
Je fronçai le nez, repoussant gentiment sa main, un léger sourire aux lèvres.
— Mouais ben… j’sais pas... dis-je, enroulant une nouvelle bouchée de pâtes autour de ma fourchette. — Pour être ami, faut qu’l’autre aussi y mette du sien, hein. Et lui, il avait juste l’air... fermé. Et pourquoi j’ai l’impression qu’il me déteste déjà alors qu’on s’est juste regardés ?
Ma mère leva un sourcil, posant sa fourchette.
— Chéri, tu sais bien que tu te fais des idées. Vous vous êtes même pas parlé, juste croisés du regard. T'sais, il a peut-être juste passé une mauvaise journée. Le déménagement, c’est jamais facile, tu sais. Imagine ce que ça peut être pour un ado, quitter son ancienne vie, ses amis, sa grande ville, pour atterrir ici.
Sa voix était douce, pleine de compréhension, comme toujours.
— Hm… murmurai-je en mâchant lentement, réfléchissant aux paroles de ma mère.
Elle continua, sa voix douce emplissant la pièce.
— Il doit tout recommencer. Nouvelle école, nouveaux amis, nouvel environnement...C'est pas facile, tu sais ? Elle attrapa son verre de vin et en but une petite gorgée, son regard pensif fixé sur la table.
— Il vient de la ville, tu dis ? demandai-je, intrigué, en relevant légèrement les yeux vers elle.
— Oui, c'est ce qu'm'ont dit ses parents. On n'a pas eu trop l'occasion d'parler vraiment. Entre deux cartons, tu comprends. Mais j'me dis qu'à l'occasion, j'irai leur rendre visite, histoire de mieux les connaître.
Je haussai un sourcil, sceptique.
— Mais pourquoi qu’tu veux quitter la ville, franchement ? Ça doit être chouette, surtout une grande ville, non ? Je piquai distraitement mes spaghettis avec ma fourchette, les enroulant et les déroulant mécaniquement.
— J’sais pas trop… Peut-être qu'ils cherchaient plus de tranquillité. Y’a beaucoup d’gens qu’quittent la ville pour venir s'installer à la campagne. C’est plus paisible, calme, reposant. Y’a moins d’bruit, ça peut se comprendre.
Sa voix s'adoucit alors qu'elle traçait doucement le contour de son verre de vin du bout des doigts, perdue dans ses pensées.
Je poussai un soupir en jouant encore avec mes spaghettis.
— Trop calme, des fois, quand même. Mon regard s'égara vers la fenêtre, où la nuit commençait à envelopper le village dans un voile paisible.
Ma mère éclata d'un rire léger, presque musical.
— Haha, moi, ça me va bien. Et puis, t'as quand même l'occasion d'aller en ville pour t'amuser de temps en temps. C'est pas comme si t'étais complètement coupé du monde, dit-elle en haussant les épaules, son sourire lumineux réchauffant l'ambiance.
Je fis une moue exagérée avant de hausser les épaules.
— Ouais, mais bon… Y'a pas tant de trucs à faire ici non plus. Enfin, j'aime bien notre village, hein, c'est juste…
— Un peu tranquille pour toi, c'est ça ? compléta-t-elle en souriant.
Je hochai la tête avec un petit rire, finissant ma dernière bouchée de spaghettis. Elle tendit la main pour ébouriffer tendrement mes cheveux. Ce geste, simple mais réconfortant, me fit sourire.
Une fois le ventre plein et le repas terminé, je me levai de table et commençai à débarrasser la table. Après avoir fini je partis me brosser les dents dans la salle de bain. Le goût de la menthe fraîche réveilla légèrement mes sens engourdis par la chaleur de la soirée.
Avant de monter dans ma chambre, je retournai au salon pour faire un énorme câlin à ma mère. J'enfouis mon visage dans son épaule, profitant de la chaleur rassurante de son étreinte.
— Bonne nuit, m'man !
— Bonne nuit, mon cœur. Fais d'beaux rêves, murmura-t-elle en me serrant doucement contre elle.
Dans ma chambre, je me glissai dans mon lit. La chaleur de l’été rendait les draps moites et légèrement inconfortables. Je me retournais sans cesse pour trouver une position plus fraîche. Mais la fatigue et l'épuisement de la journée m'emporta rapidement.
Alors que mes paupières se fermaient, une pensée me traversa l’esprit. Demain, c’est lundi… encore une nouvelle semaine. Un soupir m’échappa, et la dernière chose qui me vint à l’esprit avant de sombrer fut, 'Sérieusement, je déteste l’école.' Puis le sommeil m’emporta, lentement mais sûrement.









C'est un beau début d'histoire, le résumé m'avait attiré et je ne suis pas mécontente de l'avoir lu ! Malgré quelques répétitions et parfois certaines longueurs (je pense notamment à la scène d'introduction avec Apollo qui porte les maïs, et aussi la scène du dîner) on rentre facilement dans l'ambiance et les personnages sont chouettes à suivre. Je me demandais d'ailleurs s'il y a une suite de prévu ou non ? Si oui, ça serait intéressant de connaitre la relation des deux voisins, et d'en apprendre plus sur la relation de madame Yamada et son défunt mari. Ce que j'ai aimé aussi c'est la chaleur de l'été qui se ressent bien à travers tes mots. Voilà, j'ai beaucoup aimé ! Vivement la suite s'il y en a une.