Le Sauveur aux Deux Couleurs

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Summary

L'Humanité et Alteria, deux faces d'une même pièce. Deux mondes si proches et pourtant si distincts. Alteria, où l'on croit que chaque âme se réincarne suivant la volonté d'Anfëlion, le créateur. Où la vie de chaque Alterien semble suivre un dessein pré-établi. Un monde en harmonie... du moins, en apparence. Soohan est un Elite, chargé de patrouiller la frontière ténue entre les mondes, et d'empêcher toute interférence qui pourrait menacer cet équilibre fragile. Un équilibre remis en question par l'apparition de failles énergétiques inexplicables. Sa rencontre avec Kelyan, un Juge qui remet en doute le bien-fondé de sa mission et de l'existence même d'Alteria, bouleverse ses certitudes. Et quelles sont les véritables intentions du Protecteur Sélianaël ? Soohan comprendra très vite que rien n'est ce qu'il paraît être. Son devoir, sa foi, tout ce en quoi il a toujours cru risque de s'effondrer. Peut-être qu'Alteria n'est pas le monde parfait qu'il imaginait, mais une prison dorée.

Status
Ongoing
Chapters
35
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

En retard. Je suis encore en retard et mon chef va sûrement me passer un savon. Stupide réveil qui n’a pas sonné. Ou bien j’étais trop ivre l’autre soir pour avoir oublié de le programmer, au choix.

J’ai passé la nuit avec de parfaits inconnus, dans un bar inconnu. Typiquement le genre de décisions légèrement immatures et très spontanées que je pratique au quotidien.

Je cours déjà comme un fou à travers la ville en espérant que mon “léger” retard passera inaperçu. Et je sais déjà que ça ne sera pas le cas. Foutu pour foutu, je décide de m’arrêter dans un supermarché pour prendre de quoi me remplir l’estomac. Mon train arrive dans sept minutes, je branche mes écouteurs pour écouterNarade E.S. Posthumus.

Petit carnet de notes, je t’inaugure de la meilleure des façons. Selon mon amie, il faut que je te raconte ma vie alors je me lance.


Nous sommes lundi 23 octobre 2034, à Suwon, dans la province de Gyeonggi en Corée du Sud. Il va pleuvoir en fin de journée, ce qui m’arrange en vérité car j’adore la pluie, et ... ha oui, je m’appelle Soohan Vyl’Karmi, je suis du signe du lion, j’ai 34 ans depuis 14 jours et je protège la planète, la base.

Mon adorable supérieur trouve que j’ai un style disons, trop atypique, trop voyant, pour le commun des mortels mais je trouve qu’il exagère. Pourtant rien d’étrange, je suis très grand, dans les 1m85, je me suis teint les cheveux en bleu après avoir rasé un côté façon tribal, mes yeux sont vairons, bleu et gris, et j’ai un piercing à la lèvre et plusieurs aux oreilles. Je m’horripile moi-même des fois.

Mon entourage a été choqué pendant quelques temps de cette métamorphose mais maintenant ils sont habitués. Je n’ai aucune revendication en terme de différence ou de style, à vrai dire je fais souvent ce que j’ai envie, soit par impulsion, soit par curiosité. J’aime le bleu, je me disais que ça serait pas mal pour mes cheveux et ferait ressortir mes yeux. Les piercings, par contre j’adore ça, je l’avoue.

Je vois enfin le bâtiment qui m’intéresse, plus connu commeL’institut des sciences du paranormal de Coréeou, pour ceux qui y bossent comme moi,La Congrégation de la Nuitée.

Son but est simple : éviter les catastrophes entre ce monde et le monde miroir, l’Alteria.

L’Alteria, c’est notre monde mais en totalement différent. Ce n’est pas évident à expliquer mais pour commencer, il faut savoir qu’aucun humain n’habite dans l’Alteria. Les habitants peuvent s’apparenter aux créatures des divers folklores humains : démons, yoakis, anges, vampires, goules, chimères et autres joyeusetés. Mais là encore, ce n’est pas aussi simple.

Il existe effectivement plusieurs types de créatures mais elles ont toutes un ancêtre commun connu nomméAnfëlion. Il est l’équivalent de Dieu ici. Sauf qu’à Alteria, en général, personne ne conteste, ne nie ou ne combat au nom d’Anfëlion.

En général parce que dans les faits, il y a lesOris, des déviants, ceux qui se sont écartés du but de leur vie et qui atterrissent dans notre monde. Nous ne savons toujours pas ce qui les induit à s’échapper de leur monde natal. En plus ils n’ont aucun mal à traverser des portails, et même si nous les refermons à chaque fois, de nouveaux apparaissent juste après.

Les Oris ne sont pas dangereux en soi, mais nous devons les soigner afin de les renvoyer un jour dans leur monde, où ils retrouveront une vie normale.

Contrairement à nous, ces créatures naissent selon la volonté d’Anfélion, avec un âge défini qu’elles garderont toute leur vie. Vie qui a un début et une fin programmée, ainsi qu’un but précis : donner du plaisir, rendre la justice, diriger un clan, se vouer à la science, etc...

Nous ne tuons jamais. Nous combattons quand cela est nécessaire, mais nous sommes avant tout des ambassadeurs, des gardiens de l’équilibre.

Les humains ne sont pas au courant de notre existence et de l’Alteria, cela est mieux pour eux, ignorance est synonyme de sécurité.

En ce qui me concerne, je suis ce qu’on appelle unElite. Ce n’est pas une classe sociale, loin de là, c’est le nom que l’on a dès qu’on devient Protecteur Officiel. Je suis Elite depuis mes 16 ans, un âge relativement jeune. La plupart des Elites sont plutôt dans la quarantaine car ce statut demande de l’expérience et un grand sens des responsabilités. Lorsque j’ai demandé à passer l’examen, on me l’a refusé. Comme j’ai tendance à persévérer dans tout ce que j’entreprends, on m’a finalement accepté dans le programme. Toute une série d’épreuves, aussi bien physiques qu’intellectuelles, se dressèrent devant moi mais je réussis avec une si grande facilité que l’on me soupçonna d’avoir triché. C’est à ce moment-là que mon supérieur actuel m’a repéré et a demandé à ce que j’intègre sa brigade.

Si un combat s’impose, mes deux spécialités sont la double épée et l’invocation. J’ai près de 150 esprits qui m’aident dans mes missions.

Mon chef pense que c’est excessif mais je ne pacte pas avec des esprits uniquement pour m’en servir d’armes. En vérité, depuis que je suis gamin, je suis fasciné par ces créatures, bien originaires de notre monde mais oubliées par les humains avec le temps.

Je me souviendrai toujours de ma première invocation : dans la formation dédiée aux futurs invocateurs, le premier esprit détermine l’élément dominant du futur Elite. La majorité des autres élèves souhaitaient le feu. Ils disaient que c’était le plus cool des éléments, le plus puissant. Moi non, je voulais l’eau. L’eau qui détend, l’eau qui soigne le corps et l’esprit, l’eau qui apaise tout comme elle peut détruite le rocher le plus solide.

Et j’avais eu ce que j’espérais : une dryade de lac. Elle s’appelle Clära, et depuis elle est ma meilleure amie. Elle me comprend, est toujours à l’écoute quand j’ai besoin d’elle, je l’adore et je ne l’échangerai pour rien au monde.

Au fil du temps j’ai diversifié mes invocations : golems de terre, feu follets, oiseaux des myriades... certains parlent, d’autres non. Ils ont leur propre puissance naturelle, néanmoins leur énergie augmente en présence d’un invocateur, comme moi, et plus je suis puissant, plus eux le seront. Un esprit peut refuser de faire un pacte, voir des fois engager un combat contre la personne demandant son aide. J’en ai eu un comme ça, un tengu, je voulais absolument l’avoir dans mon équipe, et me jugeant faible, il m’a menacé de son épée. Et j’ai ri. J’ai ri comme je n’avais jamais ri. D’excitation, de joie, de ce frisson qui vous parcourt alors qu’un challenge inédit s’ouvre à vous. J’ai gagné, non sans mal, et ce tengu, s’est incliné devant moi, non pas par obéissance mais pour me reconnaître comme son égal. Il se nomme Madoka, et il est l’un de mes esprits de secours quand ça va vraiment mal. Il est capable de créer des bourrasques titanesques rien qu’avec son éventail.

Sinon, que dire de ma famille. C’est mon oncle qui m’a élevé, j’ai perdu mes parents quand j’étais bébé et dans leur testament, il était convenu que le frère de mon père s’occuperait de moi s’il leur arrivait malheur. Il n’a jamais voulu me donner la cause de leur mort et avec le temps, j’ai arrêté de lui poser la question, je voyais bien que cela lui était douloureux.

Malgré tout, nous sommes très fusionnels, tous les deux. Il a passé tout son temps et toute son énergie dans mon éducation, pour faire de moi quelqu’un de bien. Il ne m’a pas rejeté quand j’ai avoué ma bisexualité, ni quand j’ai touché à la drogue, ni pour toutes les autres conneries que j’ai pu faire. Il me sermonnait mais me pardonnait toujours.

Il m’a entrainé à l’épée et c’est également lui qui m’a donné ma première double lame. Elle était à lui, dans le temps, mais je n’en sais pas plus. Il aime beaucoup les secrets, je ne pense pas que ce soit contre moi qu’il les garde pour lui mais plutôt pour me protéger de quelque chose. J’ai une bonne intuition en général, mais là c’est de la famille dont il s’agit et c’est plus délicat.

Devant la grande porte de ma Congrégation, je lève la tête pour lire notre credo:"Je suis peut être du côté des anges mais ne croyez pas un seul instant que j en sois un”.

Merci Sherlock. Certes, cette phrase n’inspire pas la confiance, je vous l’accorde. Elle signifie juste que nous ne sommes ni d’un côté de la balance ni de l’autre. Nous existons en plein milieu du terrain, avec l’Humanité à gauche et Alteria à droite. Nous ne devons jamais prendre partie, nous devons être impartiaux et résoudre les conflits en rendant le jugement le plus honnête et le plus avantageux pour chacun. Cela nécessite donc d’être un bon médiateur.

Je franchis la porte d’entrée surmontée de deux gargouilles. En réalité, ce sont des esprits corbeaux camouflés qui surveillent les moindres faits et gestes des employés et des invités. Si vous avez de mauvaises intentions, ils le sauront à la seconde. Ils sont d’une efficacité redoutable.

Ce premier palier donne ensuite accès au plus grand couloir que je connaisse. Le sol pavé de marbre, des colonnades grisâtre et interminables qui s’enchainent les unes après les autres, un plafond somptueux décoré de mythes et de légendes. L’ambiance est particulière, déroutante la première fois, mais pour moi elle a toujours été bienveillante, protectrice.

Je salue quelques collègues de loin, la plupart sont des services de support. Ils sont souvent source des moqueries, leur humour est très, comment dire, perché. Et sans eux pourtant les combattants comme moi seraient totalement perdus. Les équipes de soutien élaborent les plans, les tactiques, collectent les informations cruciales pour la mission. Chaque Elite a sa propre équipe, composée par affinités. Mon groupe est constitué de quatre personnes : Mona, Sylvain, Aaron et Lydia. Cela fait quatre ans qu’on travaille ensemble, on est diablement efficaces dans le domaine professionnel et très soudés en tant qu’amis.

J’arrive maintenant dans la section qui m’intéresse, la partie centrale de la Congrégation : le Nexus. C’est ici que l’on se prépare physiquement et mentalement à voyager à Alteria. Se rendre de l’autre côté nécessite une grande concentration. L’air respiré n’est pas le même, la première fois que j’y suis allé, j’ai cru être à plusieurs centaines de mètres d’altitude. Je suffoquais. J’avais froid et je dégoulinais de transpiration en même temps.

Heureusement, on nous apprend à gérer tous les aspects atypiques de ce monde. Il ne faut pas se relâcher, c’est comme le sport, il faut pratiquer régulièrement.

Alors que je me décidais à méditer, mon chef se dirigea vers moi.

A l’aide de ses doigts, après m’avoir signalé mon retard, je comprends l’objet de sa venue.

- Désolé d’être à la bourre, j’arrive dans cinq minutes, signalè-je à mon tour de la même façon.

Vince est muet et j’ai du apprendre la langue des signes, comme la majorité de mes collègues. Je pensais que ce serait compliqué comme enseignement, cependant j’ai pris beaucoup de plaisir en voyant mes progrès. Vince était très ému que je m’implique autant mais pour moi cela me paraissait normal, tandis que ne pas le faire me semblait très irrespectueux.

J’entends soudain une voix derrière moi, que je reconnais immédiatement.

- Pfiou tu marches trop vite pour moi Soohan !

Ma chère et tendre Mona. Je l’adore, c’est une petite femme toujours de bonne humeur. On la surnomme le rayon de soleil entre nous.

- Tu voulais me dire quelque chose ? Je suis attendu par Vince.

- Oh je voulais juste savoir si tu as commencé ton carnet, me questionne-t-elle avec un grand sourire.

- Je l’ai commencé ce matin, par une petite autobiographie. C’est vrai que ça fait un bien fou d’écrire, je me sens plus léger.

- Oui ça va t’aider crois-moi. Allez je file ! A plus !

Elle dépose un petit baiser sur ma joue et se dirige à toute vitesse vers ses quartiers. Je regarde le carnet violet entre mes mains, soupire, et me remet en marche.

Lorsque j’arrive dans le bureau de Vince, je sens contre mes jambes Païma, son familier. Il est assez difficile de classer Païma en tant qu’animal. Elle ressemble à un chat de par sa démarche, à un pigeon par ses mouvements de tête saccadés, et à un lézard à cause des écailles qui parcourent sa tête et ses pattes. A Alteria elle est dans la classe des mégapodes, des êtres pouvant adopter le physique et les capacités d’une autre espèce, voir de plusieurs en l’occurrence avec Païma. Vince l’a comme familier d’aussi loin que je m’en souvienne.

Je rends son bonjour à la petite mère avant de m’asseoir devant mon chef.

- Tu voulais me voir ? demandé-je curieux.

Il me fait oui de la tête et tend devant moi un dossier, que je trouve déjà anormalement fin.

Je l’ouvre et découvre en effet ma nouvelle mission. Mais le seul élément que j’ai sous les yeux est un symbole étrange dont je n’ai pas souvenir. Une sorte de cercle épais avec une aile brisée sur la gauche et une autre parfaitement ouverte à droite.

Je commence à enregistrer ce symbole, à graver chaque aspect dans ma tête. J’ai toujours eu une excellente mémoire photogénique.

Tout de suite après, un autre détail attire mon attention, ou plus exactement un mot, en gras.

- Vince, est-ce qu’il est question derébellionà Alteria ? fis-je en appuyant bien sur le terme rébellion.

Il hésite un instant avant de me signer qu’à l’heure actuelle, le terme était à utiliser avec parcimonie. Néanmoins il avait décidé de m’envoyer sur place, dès demain, afin de lui rendre compte de la situation.

J’étais dans un grand flou, chose rare. Je ne savais pas encore si j’allais devoir simplement agir en tant que spectateur ou prendre part à un conflit qui allait changer à jamais Alteria.