Chapitre 1 | Retour
Le grand retour, on va dire ça comme ça.
Érika
Dans le hall de la gare, je suis avachie sur ma valise et j’attends. Seulement, je n’ai prévenu personne de mon retour.
Je n’ose pas annoncer à mes parents que mes projets ne vont pas plus loin. Démunie, je scrute mon portable, je défile la liste de mes contacts. Un nom m’interpelle,
mais je refuse d’appeler au secours. Pas lui, pas encore.
Je me redresse et marche en direction de la terrasse du café de la gare. Peut-être qu’avaler un café m’aidera à y voir plus clair. Cette situation est complètement ridicule, mais j’ai la sensation d’avoir échoué cette fois-ci.
J’aurais dû remarquer plus rapidement qu’un élément ne fonctionnait pas, mais j’étais trop heureuse d’être sélectionnée à cette audition. C’était un rêve éveillé qui m’a conduite en enfer.
J’ai lutté pendant des mois. Je me suis repliée sur moi-même jusqu’à en perdre l’appétit.
J’ai des difficultés à tenir debout, tant de kilos se sont envolés. La honte me ronge, je n’ose affronter le regard de mes proches. Je tire ma valise jusqu’à la terrasse, prends place et commande un café.
Mon regard se rive à nouveau sur mon portable. J’appelle ? Je n’appelle pas ? J’hésite. Mon cœur bat, mes mains deviennent tremblantes. C’est n’importe quoi. Est-il occupé ? Va-t-il accepter de m’aider ? Pourquoi encore et toujours lui ?
Nous ne sommes ni amis, ni proches. Il est simplement le meilleur ami de mon frère. Je le côtoie par obligation. C’est en tout cas ce que j’aime me raconter pour éviter d’avouer que le charme de cet homme m’a ensorcelée dès que j’ai posé les yeux sur lui, ce qui ne date pas d’hier. Jamais je ne lui dirai, il serait bien trop flatté par ce compliment.
Mettre un pied à Toulon signifie immédiatement penser à lui. Plus je tente de me l’interdire, plus mon esprit s’y attarde. Je ne cesse d’hésiter. Le serveur m’apporte le café. Je n’ai toujours pas pris de décision.
Hors de question que je me confronte à mon frère, ma belle-sœur ou mes parents. Mon meilleur ami est à l’étranger, il ne peut pas m’aider. Je tourne en rond. Je sais pourtant comment je dois m’y prendre. Il me suffit d’appuyer sur le bouton d’appel et il arrivera pour me dépanner, comme toujours.
Je ferme les yeux quelques instants. Je pose mon téléphone. Ce n’est que partie remise. Il va bien falloir que je me décide. Je ne peux rester ici toute la journée, je finirai par m’enraciner à la gare.
Dans l’attente d’une solution de repli, je déguste cette atmosphère et savoure cette lumière. Pas de doute, je suis chez moi. J’aime beaucoup Paris, mais je ne m’y suis jamais sentie légitime. En dehors de la danse et de mes copines, rien d’autre ne me motive à y demeurer, encore moins depuis que j’ai claqué la porte de la compagnie de danse dans laquelle j’étais si fière d’être entrée. Quelle erreur.
La tasse est maintenant vide. Je dois agir. Mon téléphone me fait à nouveau de l’œil, finalement je me décide. Je lance ce fichu appel, le cœur battant.
— Allô ?
Cette voix. Il ne s’en rend pas compte, mais il me
déstabilise à chaque fois.
— Dan ? C’est Érika !
— Oui, j’ai vu ta sale tête s’afficher.
Premier pic, il y avait longtemps.
— Je… j’hésite. J’ai des difficultés à trouver mes mots, ce qui ne me ressemble pas. Il s’en rend compte. « Zut », je ne voulais pas.
— Que se passe-t-il ?
L’inquiétude dans la voix de Dan me culpabilise. J’ai perdu mon assurance et je me maudis pour cela. Habituellement, je l’aurais envoyé promener, il m’aurait rembarrée, c’est ainsi depuis des années.
— Je suis à la gare de Toulon, peux-tu me récupérer sans prévenir mon frère ou mes parents s’il te plaît ?
— Ne bouge pas. J’arrive tout de suite.
Il n’attend pas ma réponse. Le clic sec de la déconnexion résonne.
Je souris tristement, j’ai toujours pu compter sur lui en toute circonstance, surtout les pires.
Ma première année à Paris a été mouvementée. Je me suis fait agresser, mes parents et mon frère Jonathan étaient en vacances en mer. Jo a téléphoné à son meilleur ami. Je ne savais pas qu’il était également sur Paris.
Sans réfléchir, il est venu à ma rescousse, sans aucun jugement, et ne m’a posé aucune question. Il était simplement à mes côtés.
Aujourd’hui, je suis à nouveau dans la mélasse et pour la première fois c’est moi qui ose l’appeler.
Cette relation entre nous, comment la qualifier ? Une simple amitié ? Non ! Je m’y refuse.
Mon téléphone vibre, notification de Dan : il est déjà sur le parking au dépose-minute. Je lève la tête cherchant sa voiture. Une BMW X3 flambant neuve attire mon regard.
Pas de doute, c’est lui. Je réunis mes affaires, laisse un pourboire pour le serveur, et me lève.
Dan sort de son véhicule. J’évite de poser trop longtemps les yeux sur ce corps qui hante bien trop souvent mes fantasmes. Je ne peux m’empêcher de remarquer le t-shirt qui met en valeur ses muscles, le résultat de nombreuses heures passées à la salle de musculation qu’il affectionne tant, le jean lui tombe sur ses hanches, je remonte rapidement le regard pour tomber sur les lunettes de soleil qui cachent son regard fixé sur moi. Je frisonne. Je déteste ce qu’il provoque en moi.
Habituellement, il a un sourire en coin sur les lèvres prêt à me balancer ses petites phrases assassines que j’apprécie parfois. Arrivée à son niveau, il ouvre le coffre.
— Passe-moi tes valises, me dit-il. Pas un bonjour. C’est notre habitude, une tradition bien à nous.
Il récupère mon bagage et je le regarde faire.
— Ton dernier repas date du mois dernier ?
Je ne réponds pas. Je ne lui en veux pas non plus, c’est Dan, une habitude.
Je me détourne de lui pour m’asseoir côté passager. Je connais mon apparence, et je n’ai aucune envie d’en débattre.
Il s’installe derrière le volant.
— Tu m’as précisé : pas ton frangin, pas tes parents. Donc ce sera chez moi, c’est non négociable.
J’allais rétorquer, mais ça ne sert à rien. Je préfère regarder le paysage défiler par la vitre de la voiture.
— Tu dois travailler cet été ?
— Non !
— Cool, tu bosses pour moi. Je galère pour trouver une fille au pair pour Chloé. Tu t’y colleras, point final.
— Ok !
Pas l’intention de me rebeller, et encore moins de le titiller comme je l’aurais fait habituellement. Fidèle à ses habitudes, Dan ne me demande rien. Nous faisons la route en silence, laissant la musique s’installer dans l’habitacle.
Je devrais le remercier mais je n’en ferai rien.
