Chapitre 1 - Prie mon enfant
Le soleil se lève doucement sur la propriété des Kritviac, celle de mes parents. Non... celle de mon père. Ce domaine est à lui, tout comme tout ce qu’il touche, tout ce qu’il contrôle. Y compris moi.
Derrière ces grilles imposantes, sous la surveillance constante de ses hommes, je ne suis qu’un pion, une héritière qu’on façonne pour un avenir qui n’a jamais été le mien. Ici, chaque mur respire le danger, chaque silence cache un mensonge. Ma famille règne dans l’ombre de la Bratva, cette mafia russe où la loyauté se paie en sang et où le pardon n’existe pas.
Ma mère est morte il y a des années, un “cancer” d’après mon père. Mais j’ai grandi entourée de mensonges. Je sais reconnaître un conte pour enfants quand on m’en raconte un. Elle n’est pas morte de maladie. Elle a été effacée. C’est ce que font les hommes comme lui quand une femme devient un problème.
Un frisson me parcourt l’échine lorsque mes pieds nus touchent le sol glacé. Cette maison est immense, luxueuse, mais elle n’a jamais été un foyer. Tout ici est froid, oppressant. Tout ici m’échappe.
Dans le miroir, une fille me fixe avec un air que je ne reconnais plus. Ricka Kritviac, fille de la Bratva. Voilà ce qu’ils voient en moi. Une descendante d’un empire criminel. Une future épouse, un atout stratégique. Jamais une femme libre.
Mes longs cheveux blonds tombent en désordre sur mes épaules, m’agacent autant qu’ils me définissent. Dans la Bratva, une femme non mariée n’a pas le droit de les couper. Une tradition stupide, une chaîne de plus. Tant que mes cheveux sont longs, je ne suis qu’un bien à marchander.
Le mariage… ce mot me brûle la gorge rien qu’à y penser. Une prison dorée. Un marché conclu entre hommes dans mon dos. Dans mon monde, une femme n’a que deux rôles : épouse ou monnaie d’échange.
Je ne veux être ni l’un ni l’autre. Mais combien de temps pourrai-je encore repousser l’inévitable ?
Mon père ne cesse de le répéter, encore et encore, comme un mantra qu’il voudrait graver dans mon crâne : « Il faut te marier à un homme bon, un homme qui sera un bon allié pour ton père, printssessa. » Il me le dit avec cette voix autoritaire, froide, dénuée de toute tendresse. Comme si mon avenir ne se résumait qu’à un simple accord stratégique, comme si mon existence même n’était qu’un atout de plus dans ses négociations.
Mais aucun de ces hommes qu’il me présente ne me plaît. Tous, sans exception, me répugnent. Des prétendants issus de la Bratva, des associés fidèles à mon père, des hommes façonnés par la violence et l’avidité. Bons pour maltraiter leurs épouses, bons pour finir ivres morts dans des bordels après avoir passé la journée à jouer les hommes d’affaires respectables. Ils n’ont ni honneur, ni dignité. Et encore moins mon respect.
Alors, je ne pense plus à eux. Ils ne méritent même pas que je leur accorde mon attention. Ce qui compte, ce sont mes entraînements, cette liberté illusoire que je m’octroie à travers chaque coup que je porte, chaque balle que je tire, chaque instant où je peux me sentir vivante autrement que comme un simple pion sur l’échiquier de mon père. Mais ça, il ne le comprendra jamais. Je suis une Kritviac avant tout. Une héritière, une fille née pour servir les intérêts de son clan.
Trois coups résonnent contre la porte de ma chambre. Secs. Durs. Je sais immédiatement qui c’est. Yelena.
Je ferme brièvement les yeux, crispant la mâchoire. La nouvelle femme de mon père. Une brune aux jambes interminables, avec une poitrine refaite qui semble tout sauf naturelle. Chaque trait de son visage hurle la superficialité. Elle n’est pas ma mère. Elle ne le sera jamais. Et c’est bien ce qui la ronge. Elle déteste que mon père me préfère à elle, que malgré toutes ses tentatives pour se rendre indispensable, elle ne sera jamais autre chose qu’un trophée à ses yeux. Je suis son héritière. La seule qui compte. Et elle le sait.
Un soupir m’échappe tandis que je me détourne du bruit pour faire face à mon reflet. La coiffeuse, imposante et luxueuse, occupe tout un pan de ma chambre. Trop de dorures, trop d’apparat. Un rappel constant du monde auquel j’appartiens et que je méprise. J’attrape ma brosse et fais glisser les dents dans mes cheveux longs, ces mèches blondes qui tombent en cascade autour de mon visage. À chaque passage, un agacement grandissant me noue la gorge. Je déteste ces cheveux. Je déteste cette tradition qui m’interdit de les couper tant que je ne suis pas mariée. Prisonnière, même de ma propre apparence.
Si seulement je pouvais saisir une paire de ciseaux et mettre fin à cette mascarade d’un simple coup de lame.
— Ricka ?
La voix mielleuse de Yelena filtre à travers la porte, trop douce pour être sincère. Elle sonne faux, comme toujours.
Je ne réponds pas. Je me contente de m’asseoir sur la chaise devant mon miroir, mes doigts serrés sur la brosse que je tiens encore. Dans le reflet, je distingue l’ombre mouvante derrière la porte. L’odeur entêtante de son parfum me parvient malgré la distance, un mélange de jasmin et de vanille, trop sucré, trop imposant. À son image.
— Ton père m’a dit de venir te prévenir. Il a une annonce à vous faire.
Je lève enfin les yeux vers mon reflet, croisant les siens à travers le miroir. Ma posture est délibérément indifférente, mon expression impassible. Je sais qu’elle déteste ça. Elle voudrait que je baisse les yeux, que je lui montre une once de respect. Mais ce n’est pas dans mes cordes. Pas avec elle.
— Étonnant que ce soit toi qu’il envoie, étant donné qu’il a des bonnes pour ce genre de boulot.
Ma voix est tranchante, sèche, volontairement provocante.
Je me redresse, abandonnant la brosse sur la coiffeuse, puis je me dirige vers la porte, effleurant au passage le peignoir accroché à la poignée. Yelena ne bouge pas, mais je vois la lueur de colère s’allumer dans ses yeux, fugace, maîtrisée. Elle ne dira rien. Elle ne répliquera pas. Parce que c’est tout ce qu’elle sait faire : ravaler sa rancœur et aller pleurnicher auprès de mon père.
Et lui seul a le pouvoir de me rappeler à l’ordre.
Du moins, en théorie.
Je passe devant elle sans un mot et me dirige vers l’escalier principal. La maison est immense, d’un style gothique imposant. Les murs de pierre sombre, les chandeliers en fer forgé, les tapis épais et les portraits d’ancêtres sévères qui nous fixent du regard, tout ici respire l’opulence et la tradition. Rien ne change, rien ne bouge. Seules nos chambres ont le droit d’évoluer au fil des générations. Le reste est figé dans le passé, dans les règles immuables de la Bratva.
Et je suis née pour en être l’héritière. Que je le veuille ou non.
En bas, mon regard croise immédiatement celui de mon frère aîné, Janko, qui descend de l’autre côté du grand escalier en colimaçon. Il a cette démarche nonchalante, cette arrogance naturelle qui lui colle à la peau depuis l’enfance. Comme si le monde entier lui appartenait.
La maison est divisée en deux ailes : celle des hommes et celle des femmes. Une autre de ces traditions archaïques que mon père s’efforce de préserver, comme si nous vivions encore dans un autre siècle.
Janko s’arrête à mi-chemin et m’adresse un sourire en coin, l’air faussement cérémonieux.
— Petite sœur.
Il s’incline exagérément, mimant une révérence théâtrale.
— Grosse merde., rétorqué-je, le défiant du regard.
Il éclate de rire, un rire étouffé, mais sincère. Il a toujours apprécié mon insolence.
— Je vois que tu as bien dormi, pour une fois !, suppose-t-il avec une pointe de moquerie.
— Je t’ai déjà dit que tes suppositions seront ta perte, Janko.
Mon sourire en coin ne trompe personne. C’est un jeu entre nous, une habitude ancrée dans nos échanges.
Il secoue la tête, amusé, alors que nous pénétrons ensemble dans le grand salon. L’odeur des plats fraîchement préparés emplit immédiatement l’air, des effluves de pain chaud, de viande grillée et d’épices venant se mêler à l’atmosphère feutrée de la pièce. La table massive en bois d’acajou est dressée avec une précision presque militaire. Ici, la faim ne fait pas partie de notre quotidien.
Au bout de la table, une silhouette imposante. Une chevelure grisonnante, presque dégarnie, dépasse d’un journal soigneusement déplié.
Mon père.
L’Aigle de Sang.
Celui que tout le monde redoute en Russie. Celui dont le simple nom suffit à faire trembler les plus téméraires. Mais pour nous, il n’est pas qu’un nom murmuré avec crainte dans les rues. Il est notre sang, notre chair. Il est la loi dans cette maison.
Et si quelqu’un cherche des ennuis aux Kritviac, il saura comment y remédier.
Nous aussi.
Nous avons été entraînés pour ça. Depuis toujours.
Je prends place à gauche de mon père, et mon frère à droite, comme à notre habitude, les rôles bien définis. La pièce reste silencieuse, une lourde attente pesant dans l’air. La bonne s’approche, presque invisible, et me tend une tasse de café. Je la prends machinalement, mais ma concentration est ailleurs, l’anxiété s’installant dans mon ventre, bien que je fasse mine de l’ignorer. Mon père, impassible comme toujours, repose son journal après l’avoir parcouru, sans faire un bruit. La tasse se pose lentement sur la coupelle, son geste mesuré, précis. Chaque mouvement semble calculé, comme une pièce d’échec dans une partie qu’il mène d’une main de maître.
Le silence se brise, mais de manière calculée. Je m’adresse enfin à lui, l’air calme, mais l’angoisse déjà ancrée dans ma voix.
— Yelena est venue dans ma chambre pour me dire que tu avais une nouvelle à nous annoncer.
Il ne répond pas tout de suite, et l’atmosphère devient presque étouffante. Janko se tourne vers notre père, son regard intrusif, mais il est trop jeune pour saisir ce qui se cache derrière le masque impénétrable de notre père. Lui seul a ce pouvoir de créer un vide, un espace où tout le monde se tait, où la peur et le respect cohabitent dans un silence lourd.
Mon frère brise le silence avec son ton nonchalant, se moquant peut-être inconsciemment du poids de ce qui va être dit.
— Je ne sais pas pourquoi, mais je ne la sens pas cette nouvelle.
La réponse de mon père est immédiate, et pourtant d’une lenteur glaçante. Il rit doucement, mais son regard s’attarde un peu plus longtemps sur moi, comme un serpent scrutant sa proie avant de frapper. Je frémis, un frisson incontrôlable. Je sais que cette annonce ne sera pas anodine. La dernière mission que j’ai effectuée avec Vlad, son homme de main, m’a laissée marquée, physiquement et mentalement. Mais il me répétait toujours que c’était dans le cadre de mon “éducation”. Rien n’est jamais innocent chez lui.
Il repose son regard impassible sur la table et, d’une voix calme, mais tranchante comme une lame, il déclare :
— Vous ne finirez pas vos études ici.
Je m’étouffe avec ma gorgée de café, le brûlant me surprenant, mais je parviens à garder un contrôle total sur mes émotions, malgré la douleur qui brûle ma gorge. Je sens le regard de Janko se poser sur moi, interloqué, comme s’il n’avait pas compris la portée de ses paroles.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demande-t-il, le visage figé dans une incompréhension naïve, à des années-lumière de la réalité que nous vivons.
L’expression de mon père change alors, mais de manière subtile, comme si chaque mot qu’il prononçait pesait une tonne. Il se penche légèrement en avant, et son regard, froid et implacable, ne quitte pas mon frère.
— Tu as très bien entendu ce que je viens de te dire, Janko. Ne me fais pas répéter. La froideur de sa voix fait frissonner la pièce. Tu sais que j’ai horreur de ça.
Son ton devient plus dur, et je sens que l’air autour de nous se fige, que chaque mouvement qu’il fait est une menace à peine dissimulée. Il n’y a aucune place pour l’erreur ici, aucune marge pour l’incertitude. Il est le chef, il est celui qui décide, et ses ordres n’admettent aucune contestation.
L’unique règle qui existe dans cet univers, c’est qu’il est le centre, le cœur de tout, et qu’il est tout sauf quelqu’un que l’on défie sans en payer le prix.
Un bruit sourd retentit à la porte d’entrée, une sorte de coup frappé avec force, qui fait tourner nos têtes simultanément. Yelena entre dans la pièce, sa silhouette aussi imposante que discrète, et prend place à l’autre bout de la table, évitant soigneusement de croiser le regard de mon père. Une tension palpable flotte dans l’air. Quelque chose cloche, mon instinct me hurle que ce moment ne va pas se dérouler comme prévu.
— Vous allez finir vos études aux États-Unis, déclare mon père, d’une nonchalance qui me glace.
Ses mots tombent comme une sentence, l’air qu’il respire chargé d’une froideur implacable. Je reste là, bouche bée, mes pensées figées par la stupéfaction. Jamais, de ma vie, je n’ai quitté ce pays. À peine quelques escapades dans des endroits aussi reculés que secrets, des îles que mon père a achetées, des coins où l’on est à l’abri de tout, où personne ne viendrait jamais troubler notre existence.
— Mi printssessa, tu n’as rien à dire ? Il me fixe, une lueur d’amusement brillant dans ses yeux sombres, presque moqueuse.
Je reste figée, l’air presque vide, mes lèvres légèrement entrouvertes, et mes doigts tremblent, repliés sur la table. Je n’arrive même pas à formuler une pensée cohérente. Le monde autour de moi semble se réduire à un point, à cette annonce terrifiante qui résonne encore dans mon esprit. Ce n’est pas simplement un déménagement, c’est un déracinement. La perte. L’inacceptable.
— Mais tu crois qu’on va réagir comment, à cette nouvelle ? Sérieusement ? Tu es en train de nous dire qu’on va tout quitter ? Et pourquoi d’ailleurs ?
Janko, qui ne parvient pas à cacher son mécontentement, se laisse aller à l’irritation. Son calme apparent tombe, brisé par la surprise et la confusion. Il veut poser des questions, mais je le sens, il bouillonne de colère, exactement comme moi. L’envie de comprendre, de comprendre pourquoi, le besoin de défier ce qui nous échappe, tout cela le consume. Je n’ai qu’une seule pensée en tête, à cet instant : je ne pourrai plus visiter la tombe de ma mère tous les soirs. Cela me serre la gorge.
— Janko, ne parle pas à ton père de cette manière, s’il te plaît, lance Yelena d’une voix incertaine, mais elle n’a aucune prise ici.
Avant même que je puisse réagir, le bruit brutal d’un coup retentit sur la table. Mon poing, fermement enfoncé dans le bois, fait trembler la surface, un fracas sourd, un écho de ma rage incontrôlable. Les couverts s’entrechoquent, et les verres tintent, dans un bruit métallique perçant. La nappe se soulève sous l’impact avant de retomber, encore frémissante de cette violence.
Le silence qui s’installe est lourd, dense, presque suffocant. Une chape de plomb s’abat sur la pièce, et je sens la chaleur de la colère m’envahir, dévorante, brûlante. Autour de la table, tout est figé.
Mon père, qui d’ordinaire impose son calme d’un simple regard, semble déstabilisé par cette explosion. Il recule légèrement dans son siège, un mouvement presque imperceptible. Mais je vois son visage se durcir, ses traits se transformer en un masque de rage contrôlée. Pourtant, l’intensité de la tension qui émane de lui est palpable. Il y a une énergie dans l’air, une menace à peine contenue.
Il plonge son regard glacial dans le mien, et ce simple regard suffit à déstabiliser tout mon être. Il y a une telle intensité dans ses yeux, une telle promesse de violence froide, que je sens l’adrénaline dévaler mes veines. Il n’y a plus de distance entre nous, plus de réserve, plus de cloisons. Juste lui, et moi, face à face dans un instant suspendu de défi. Un instant où tout peut basculer.
Il ne supporte pas la défiance. Il ne tolère aucune forme de résistance, et le poids de son pouvoir nous écrase tous les trois.
Je ne sais pas combien de temps dure cette confrontation silencieuse, mais je sais qu’à cet instant, chaque respiration, chaque mouvement de notre part, est une tentative d’éviter l’irréversible. La tension dans la pièce est telle qu’on pourrait la couper au couteau.
Je crois que c’est à ce moment-là que je réalise l’ampleur de ce que je viens de faire. Mais, au fond de moi, je ne recule pas. Je ne céderai pas. Je suis là, face à lui, dans ce silence lourd comme une promesse de destruction. Si mon acte de défiance a lancé la tempête, alors je suis prête à l’affronter, coûte que coûte.
Un rictus étrange se dessine sur son visage, mi-sourire, mi-grimace, une expression déformée par la colère. Ses yeux ne me quittent pas, perçants, comme des dagues qui cherchent à déchiffrer mon âme. Il me jauge, fouille chaque recoin de mon esprit, mais il ne trouve que cette certitude, cette détermination qui me brûle de l’intérieur. Il sait qu’il ne m’a pas brisée, qu’il ne me brisera jamais. Il me déteste pour cela. Mais il n’a pas encore compris qu’il ne m’écrasera jamais.
Il ouvre la bouche, et sa voix, comme une basse menaçante, gronde, résonne dans la pièce. C’est le son d’un orage prêt à éclater, d’une violence contenue qu’il libère enfin.
— Tu oses me défier comme ça ? Sa voix tonnerre, pleine de haine contenue. Tu crois que tu peux frapper la table et qu’il ne se passera rien ? Tu crois que tu peux faire tout ce que tu veux sans conséquence ?!
Je suis toujours là, immobile, mon regard solidement ancré dans le sien. Le temps semble suspendu. Les battements de mon cœur résonnent dans mes oreilles, et chaque seconde me paraît une éternité. Il me déteste, je le sais. Il veut me humilier, me briser sous son autorité. Et je sais que, de toute façon, il fera tout ce qu’il peut pour me faire plier. Mais je ne bouge pas. Je suis prête à encaisser.
Mon père, toujours debout, se penche lentement en avant, sa silhouette imposante menaçant de m’écraser sous son poids. Ses poings sont serrés à ses côtés, et l’air autour de lui devient irrespirable, aussi dense que du plomb. La pièce se rétrécit, chaque souffle devient un effort. Je ne peux plus respirer.
— Je t’ai donné tout, Ricka ! Il crache mon prénom comme une insulte, comme une malédiction. La haine dans ses yeux est palpable, un poison qui s’infiltre dans l’air. Je t’ai tout appris, je t’ai formée, et tu as le culot de t’opposer à moi comme ça ?!
Il n’y a plus de distance. Il n’y a plus de contrôle. Il est un volcan en éruption, une furie prête à tout engloutir sur son passage. La rage le consume, et elle jaillit dans sa voix, dans chacun de ses mots. Je le vois trembler sous l’effort qu’il fait pour ne pas se laisser submerger par cette colère qui brûle tout sur son chemin. Sa rage, palpable, devient presque tangible, comme une force brute prête à me faucher d’un coup.
Il me fixe droit dans les yeux, et je vois dans son regard tout ce qu’il désire. Il ne veut pas seulement me contrôler. Il veut m’écraser. Me détruire. Il veut que je plie, que je sois brisée sous le poids de sa volonté, comme une branche fragile sous la tempête.
Mais je suis là. Et je ne fléchis pas.
Je sens la chaleur de sa haine, mais je reste là, fermement ancrée dans ma position. Je sais qu’il tentera tout pour me briser, mais ce qu’il ne sait pas, c’est que j’ai déjà décidé que je ne me soumettrai pas. Pas cette fois.
Je soutiens son regard, mais c’est plus dur que tout. Chaque mot qu’il prononce me frappe comme une gifle. Chaque phrase est une claque directe à l’estime que je croyais encore avoir en lui. Il n’a pas la moindre once de respect pour moi. Rien.
— Tu crois que je vais te laisser foutre en l’air toute notre famille avec tes caprices ?! Il explose enfin, sa voix perçant l’air de la pièce comme un coup de fouet. Tu crois que je vais laisser une gamine inconsciente comme toi risquer notre putain de sécurité parce que tu t’es fait une idée de ce que doit être ta vie ?
Je le regarde toujours, sans détourner le regard. Ma mâchoire se serre, mes dents grincent sous l’effort de garder mon calme. Je ne le laisse pas m’écraser, je ne vais pas lui accorder cette victoire. La douleur dans mon poignet est violente, mais je la serre entre mes doigts, une douleur que je connais, que j’accepte. Je m’en fiche. Ce n’est pas lui qui va me briser.
Il fait un pas en avant, sa silhouette imposante se projetant sur moi, mais cette fois-ci, c’est moi qui le défie de toute la force de mon regard. Le temps semble se suspendre.
— Depuis la mission avec Vlad, tu as failli me perdre, Ricka ! Tu as failli me perdre ! Et maintenant, tu vas tout foutre en l’air à cause de ton orgueil !
Je me penche légèrement en avant, un sourire glacé sur les lèvres. Il pense vraiment qu’il peut me faire peur, qu’il peut me briser avec ses mots ? S’il croit que je vais fléchir sous sa pression, il se trompe lourdement.
— Oh, c’est ça, tu veux me faire culpabiliser ? Je lâche, ma voix tranchante, une ironie glaciale dans chaque syllabe. J’ai toujours cru que l’honneur d’un homme se mesurait à son intelligence, mais toi… toi tu es juste un tyran qui croit qu’on peut lui obéir sous la menace. Tu sais ce que je pense de ton petit empire ? Rien. Je n’ai rien à foutre de ta “sécurité“, de ton “pouvoir”.
Il recule d’un pas, presque choqué par l’audace de ma réponse, mais il ne cède pas. Ses yeux brûlent de rage, et je ressens la chaleur de sa haine dans l’air.
— T’es qu’une sale gamine, Ricka… Il grogne, et ses poings se serrent encore plus fort, mais je vois l’incertitude dans son regard. Pour la première fois, il hésite, et ça m’amuse. Je le regarde droit dans les yeux, sans bouger, et je n’éprouve que du mépris.
— Et toi, tu n’es qu’un homme qui a peur de perdre sa place, son pouvoir, et son respect. T’as peur de moi parce que je ne suis pas comme les autres. Parce que je ne vais pas me soumettre à toi comme tu crois que tout le monde le fait.
Je ne cille pas, même lorsque la tension devient insupportable. Lui, le chef, celui qui croit que sa domination est inébranlable… Et moi, la fille qu’il n’a jamais pu contrôler.
— Ta vie est mise à prix. Il lâche ces mots comme une sentence de mort. Les gangs se sont regroupés. Tu as tué leur chef, mais ça ne s’arrêtera pas là. Tu crois que je vais te laisser errer ici, avec une cible sur ta tête ?! Tu crois que je vais laisser les gens s’attaquer à toi et risquer tout ce que j’ai construit pour toi ?
Un choc. La réalité me frappe de plein fouet, plus dure que tout ce que j’avais imaginé. Ma tête mise à prix. Une prime sur ma vie. Je me fige un instant, l’ampleur de la situation me coupant le souffle. J’avais vu les regards, les menaces, mais là… c’est réel. Le poids de la cible qu’ils ont mise sur moi me frappe brutalement. La peur m’envahit un instant, mais je la chasse immédiatement, comme une faiblesse que je ne peux pas me permettre de montrer. Je suis plus forte que ça. Je vais devoir fuir, mais je ne vais pas m’effondrer.
Je serre les poings.
Je ne suis pas une enfant.
— Comment ça, ma tête a été mise à prix ?! Je crache ces mots à travers la pièce, ma voix froide, tremblante d’une colère contenue.
Je le regarde, mes yeux écarquillés par la colère et l’incompréhension. Là, à cet instant précis, je réalise tout ce qu’il a sacrifié pour nous protéger, tout ce qu’il a risqué pour nous garder en vie. Je me sens aussi sale qu’une meurtrière, incapable de me racheter. Mais ça, je n’ai pas le droit de le montrer.
— Oui, apparemment, les gangs commencent à s’allier pour te faire tomber. Il croise les bras, son regard indifférent, presque dédaigneux. Ton petit tour de force avec leur chef ne les a pas calmés. Ça les a juste rendus plus fous.
Je ris. Un rire qui résonne dans la pièce comme un écho amère, dépourvu de joie. Je le regarde, glacée, tout en attrapant violemment le journal qu’il tenait dans ses mains, mes doigts crispés autour du papier comme si c’était le seul moyen de me maintenir en place.
— C’est ta faute. Je crache ces mots avec une telle acuité que l’air autour de nous semble se figer. Si tu ne m’avais pas envoyée là-bas, si tu ne m’avais pas envoyée trancher des gorges, on n’en serait pas là.
Je le fixe, un défi pur dans mes yeux, bien plus fort que tout ce qu’il pourrait jamais me dire. Oui, c’est ma faute, mais c’est aussi la tienne. J’ai l’impression que la pièce s’est rétrécie autour de nous, que ce silence n’est plus juste une pause, mais une tension palpable prête à éclater.
Il me fixe, mais pour la première fois, il ne sait plus quoi dire. Le flot de sa colère est presque éteint par mes mots. Le regard qu’il me lance est plus froid que jamais, mais il est là, ce petit instant où il vacille, où il réalise que je ne suis plus celle qu’il croyait pouvoir contrôler.
Mon père n’attend pas une seconde de plus. D’un geste rapide, il se lève et me saisit violemment par le poignet. Un coup sec, brutal. La douleur éclate dans mon bras, mais je ne bronche pas. La sensation de ses doigts comme des mâchoires d’acier autour de ma peau m’envahit, mais je reste figée, fermée comme un bloc de béton. Il me tire vers lui avec une telle force que je me sens presque projetée en avant. Ses yeux sont deux furies. L’air autour de nous vibre sous l’intensité de son regard, et il se nourrit de ma douleur.
— Tu crois que tu peux me parler comme ça ?! Il me relève d’un coup sec, m’écrasant contre lui. Son souffle est chaud, sa voix basse et menaçante. Il semble que tu aies oublié qui tu es et d’où tu viens. Depuis que ta mère est morte, tu te comportes comme une sauvage. Tu es une gamine ! Une gamine à qui j’ai tout donné et qui me manque de respect.
Chaque mot est un coup, mais je ne me laisse pas abattre. Ses paroles glissent sur moi comme de l’eau sur du verre. Il me déteste, et moi je le déteste encore plus. La haine que j’ai pour lui est aussi brûlante que la sienne.
Je suis immobile. Ses mots frappent comme un marteau. Il me haït, mais je le vois comme il est : un tyran, une ombre de ce qu’il croyait être.
— Tu vas fermer ta gueule et écouter ce que je dis. Sa main serre un peu plus fort autour de mon poignet, et la douleur me fait presque hurler. Mais je garde le silence. Dans une heure, un jet vous attendra à l’aérodrome. Vous aurez toutes les instructions nécessaires. Et vous n’avez pas le choix, ni toi, ni ton frère.
Le dernier mot tombe comme une condamnation. Il me relâche soudainement, me faisant tomber sur ma chaise. Je vacille, la douleur pulsant dans mon bras, mes pensées embrouillées, mais je me redresse immédiatement. Mon cœur bat à tout rompre. Chaque battement résonne dans ma poitrine, chaque souffle est plus lourd que le précédent. Le poids de ce qu’il vient de dire me frappe comme un coup de poignard, mais je garde mon regard ancré dans le sien.
Mon regard croise celui de Janko. Il ne sourit plus. Il est figé, tout comme moi, et il sait, tout comme moi, que ces soi-disant « études » ne sont qu’une excuse. Une excuse pour nous éloigner de tout ce qui se prépare dans l’ombre, loin de l’enfer qu’il veut créer pour nous.
Je serre les dents, et une rage brûlante prend le contrôle.
Il m’a trahie.
Je respire difficilement, mes poings se serrent sous la table. Il veut m’éloigner. Il veut me faire taire. Mais il ne sait pas. Je vais partir, oui, mais ce n’est qu’un pas dans mon plan. Ce n’est qu’une étape. Et quand je reviendrai… tout ce qu’il a construit, tout ce qu’il croit avoir… je le détruirai.
Je me lève lentement, le regard acéré, la détermination marquée dans chaque geste. J’ai compris. Cette fuite n’est qu’une guerre qui commence. Et cette guerre, je la mènerai à ma manière.