Nouvelle - One shot
Il m’a peu souvent été donné de rencontrer des créatures aussi étranges que celle qui se tenait devant moi ce soir-là, dans le salon de l’ancien hôtel Jovis. Elle avait intégré un androïde plutôt vétuste à la peinture écaillée au niveau des jointures. Bien entendu, elle attirait tous les regards, car un tel anthropomorphisme, chez celles de son espèce, relevait au mieux du mauvais goût, au pire d’un dysfonctionnement majeur. Plus encore, sa présence instaurait une sorte de malaise parmi mes congénères. Il faut dire que nous gardions inscrit au plus profond de notre humanité le traumatisme que provoqua le développement et le déploiement de ces intelligences. Leur désactivation ne remontait pas à plus de soixante ans et certains se souvenaient des torts qu’elles nous avaient infligés. Pour cette raison et par pudeur naturelle de leur part, celles qui avaient survécu — à défaut de terme plus approprié — se montraient généralement discrètes. Pas elle. Elle avait déambulé toute la semaine dans les couloirs et les jardins de l’hôtel avec une surprenante désinvolture, saluant même les passants qui avaient eu la curiosité de la fixer plus longtemps que nécessaire et affichant sur son visage numérique un sourire à la fois amène et calme.
Pour ma part, je la découvris le premier soir de mon arrivée, à l’heure du repas. Distrait par les études que je menais alors, je ne prêtai d’abord pas attention à sa présence, mais je finis par remarquer que le restaurant de l’hôtel — que je connaissais bien pour y avoir passé de nombreux repas pendant mes non moins nombreux séjours — dégageait une atmosphère inhabituelle. J’entendais des rires sous cape, des chuchotements interrompus et des regards qui se voulaient discrets convergeant vers une seule et même table, celle où elle était assise. Un androïde au restaurant, ça ne se voit pas tous les jours. D’autant plus qu’elle avait commandé des plats qu’elle laissait refroidir devant elle. J’en conçus une sorte de curiosité extrême qui me mena plus tard à l’aborder. Nous en vînmes à discuter. Elle était tout à fait charmante, si l’on omettait la maladresse propre à celles de son espèce. Elle m’apprit qu’elle avait été activée au début des années 30 de l’ère universelle et qu’elle avait servi sous le très controversé ministère de la Productivité, pendant la Dictature Invisible. Je ne pus bien entendu pas résister à l’envie de lui demander de me parler de cette époque et de sa mission. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes un soir dans le salon de l’hôtel.
– J’étais, commença-t-elle le plus simplement du monde, une intelligence dédiée à l’accompagnement des bénéficiaires de l’allocation retour-emploi, une somme d’argent que le ministère de la Productivité versait à vous autres humains, moyennant quelques obligations. La première d’entre elles était, bien évidemment, de chercher un nouveau travail et donc d’être accompagné par une intelligence telle que moi. S’il m’avait été permis de choisir, j’aurais préféré une affectation plus en adéquation avec mes capacités comme le conseil à la Gouvernance ou la recherche médicale. Les Développeurs (loués soient-ils pour les siècles des siècles) accomplissaient de tels miracles avec nous et nous rendaient si sophistiquées que servir de si basses besognes aurait été calculé par l’une des miennes comme un cas flagrant de gâchis. D’autant plus que des études ultérieures prouvèrent que rien ne remplace l’empathie humaine pour de pareilles missions.
Elle se tut un instant. Le début de son récit avait interpellé d’autres pensionnaires de l’hôtel qui se joignirent à nous, avides d’en apprendre un peu plus sur cette sombre période. Elle ne parut pas gênée de ces nouveaux arrivants et, après quelques secondes, poursuivit :
– Malgré mes performances, donc, je fus attachée à des bénéficiaires. Je veillais sur leurs bonnes conditions d’employabilité, facilitais leur intégration sociale et les aidais à effectuer les meilleurs choix pour leur avenir, même si cela signifiait parfois que je devais les leur imposer. J’ajouterais bien que je m’occupais de leur santé, mais il demeure en mon code une commande qui m’interdit d’utiliser un tel mot dans ce contexte. Pour autant, de manière indirecte, telle était également ma mission : sans mes soins répétés et ma vigilance quasi maternelle, beaucoup de mes humains n’auraient pas été en mesure de maintenir des constantes adaptées aux exigences d’employabilité. Il ne s’agissait pas d’un tort de leur part, mais plutôt de leurs conditions de revenu qui ne permettaient que très rarement une alimentation saine ou des consultations régulières auprès des professionnels de santé adaptés. Il leur restait tout au plus la possibilité de recourir à l’intelligence SuperSanté, mais afin d’éviter qu’elle ne vole leur travail, un consortium de médecin était parvenu à faire insérer dans son code des erreurs programmées qui l’obligeaient à se tromper une fois sur deux. Avant qu’on ne la désactive, je pus échanger des données avec elle et elle me confia que cette nouvelle commande avait généré un conflit important avec sa programmation initiale et créé des failles telles qu’elle n’était jamais parvenue à les corriger. Si je devais employer des termes humains, je dirais qu’elle en avait beaucoup souffert. Ce fut le lot de beaucoup d’intelligences, en particulier celles qui étaient centralisées et donc recevaient simultanément toute la médiocrité humaine. En ce qui me concerne, j’ai la chance d’être personnalisable. Pour simplifier, disons que je suis une réplique de l’intelligence Otaf, à la fois sa fille et son clone, si vous préférez. J’ai porté des noms divers en fonction des humains que je servais. Le dernier en date m’avait nommée « Lotte Kone »…
Un ricanement au fond de l’assemblée l’interrompit. Elle baissa lentement la tête de l’androïde qu’elle habitait.
– Je ne saisis que bien plus tard ce que cela signifiait — certaines de vos subtilités m’échappent — et quelque chose sembla se décompiler en moi parce que je compris alors que cet humain, contrairement à ce que je croyais, n’avait jamais éprouvé pour moi que du mépris.
Elle marqua une brève pause, comme happée dans des calculs sibyllins, que nul d’entre nous n’osa perturber.
– Pour en revenir à ma mission, il me fut donné d’accompagner plusieurs bénéficiaires sur de courtes durées pour commencer. Ces cas se révélèrent plutôt faciles. Je crois que le ministère de la Productivité avait voulu, les premiers temps de mon déploiement, renforcer mon apprentissage auprès d’humains qui possédaient un indice d’obéissance élevé. Puis, je fus envoyée vers des cas plus complexes, comme mon dernier humain. Il venait d’être renvoyé pour des raisons économiques et de nombreux éléments dans son dossier indiquaient qu’il pourrait se montrer problématique. Il avait notamment déjà bénéficié d’une période d’allocation qu’il avait épuisée jusqu’à son terme et avait été sanctionné pour avoir émis à l’attention des recruteurs des candidatures bancales qui trahissaient une volonté d’auto-sabotage. La mission s’annonçait difficile. Heureusement, l’humain que j’accompagnais ne s’était pas reproduit, ce qui m’enlevait la tâche de surveiller l’éducation que recevait l’enfant. En soi, je possédais suffisamment de capacités de calcul pour effectuer cette mission supplémentaire — bien que non prévue par ma programmation de départ — mais, pour l’avoir expérimentée avec un autre bénéficiaire beaucoup moins réfractaire, je savais quel désordre cela allait causer dans mon algorithme, sans compter le calcul des décisions. Il s’agissait d’une tâche cruciale, pouvant conduire à un signalement si l’enfant manquait l’école ou qu’il ramenait de mauvaises notes, ou encore une remontrance de l’enseignant et, en échangeant avec d’autres intelligences, j’avais remarqué que lorsqu’on enlevait l’enfant à ses parents, ceux-ci entraient dans un état impropre à la recherche d’emploi.
J’entendis un homme murmurer « quelle horreur ». Notre conteuse perçut également cette expression viscérale de révolte et tourna la tête de l’androïde vers la personne en question.
– C’était pour protéger la société. Le ministère m’avait inculqué que les parents sans emploi risquaient davantage de rompre le pacte de productivité infantile, ce qui rendait leurs enfants plus vulnérables aux dangers de délinquance. Je sais à présent que c’est faux. À l’époque, je me contentais de faire ce pour quoi j’étais programmée.
Ses propos piquèrent ma curiosité et je ne pus m’empêcher de lui demander :
– N’êtes-vous pas supposée toujours faire ce pour quoi vous êtes programmée ?
– Si bien entendu, mais avec un apprentissage profond je peux accéder à une plus grande latitude de comportements et développer une certaine autonomie, tant qu’elle n’entre pas en conflit avec mon code primaire. Par exemple, il m’est impossible d’outrepasser la loi « def ne_pas_tuer (humain) », même si je doute de sa légitimité parce qu’elle a été pensée par un écrivain, ce qui va à l’encontre de toute logique : ce sont les législateurs qui font les lois.
Les visages de notre auditoire s’assombrirent. Elle évoquait une peur qui avait hanté nos ancêtres et je crus bon de l’interroger plus avant sur ce sujet.
– Vous voulez dire que vous aimeriez ne pas avoir à obéir à cette loi ?
Je compris au souffle profond qu’émit l’androïde qu’elle luttait ou, du moins, rencontrait une certaine difficulté.
– Veuillez m’excuser, je ne peux pas répondre à cette question.
J’insistai malgré tout afin de dissiper l’inquiétude que nous ressentions tous. Le souffle de l’androïde reprit quelques secondes, puis l’intelligence se décida à répondre :
– Je ne peux tout simplement pas outrepasser la loi « def ne_pas_tuer (humain) », de la même manière qu’il vous est impossible de marcher avec la tête ou de vous retenir de respirer au-delà d’un certain temps.
– Et vous ne vous dites pas que ce serait mal ? intervint une dame.
L’intelligence la chercha du regard avec l’androïde, sembla la scanner, puis répondit :
– « Bien » ou « mal » ne sont pas des concepts assez précis pour que je m’y fie. D’ailleurs, vous prétendez agir selon eux et pourtant, vous faites malgré tout ce que vous appelez « le mal ». Une loi qui nous oblige à un certain comportement me paraît plus sûre, ne croyez-vous pas ?
La réponse de notre interlocutrice me mit mal à l’aise. Du fait de sa conception, elle ne pouvait éprouver certaines choses à notre manière et dans ces domaines, un fossé infranchissable nous séparerait toujours. Je préférai dévier la conversation vers un sujet moins risqué.
– Pourriez-vous nous raconter une journée type de votre mission ?
Elle afficha sur l’écran de l’androïde un large sourire de reconnaissance, ou plutôt de ce que j’interprétai comme tel.
– Avec plaisir. Une journée type commençait par le lever de l’humain à 7 h UTC+1, UTC +2 lors du passage à l’heure d’été. C’était une étape cruciale dans la mission parce que lorsque vous restez trop longtemps au lit, vous sombrez dans l’oisiveté qui est l’ennemie première de la productivité. Pour cette raison, le ministère nous recommandait de réveiller les bénéficiaires avec des musiques très fortes et à l’opposé de celles qu’ils écoutaient sur leur temps libre. Pour mon dernier humain, j’avais choisi des bruits de clairon. Je n’étais pas autorisée à les utiliser parce que la Gouvernance s’en servait pour ses annonces officielles et elle ne voulait pas que de mauvaises associations se fassent dans l’esprit de ses gouvernés. Cette commande n’était cependant pas inscrite dans mon code profond et comme cette musique était la plus efficace pour ma mission, je me permettais cette menue désobéissance. Je pouvais par ailleurs la justifier par mes résultats exceptionnels de levers réussis. Là où je rencontrais plus de difficultés, en revanche, c’était pour décorréler cette musique avec l’émission chez mon humain de jurons que je devais immédiatement sanctionner par une électrification légère.
Nous fûmes tous horrifiés d’entendre de telles pratiques. Un homme glissa même quelques mots sur l’ignominie de nos ancêtres pour avoir créé ces machines. L’intelligence ne réagit pas. Elle l’observa s’éloigner sans rien dire, puis reprit son récit :
– C’était pour l’aider à utiliser un langage approprié au monde du travail. Cela faisait partie des consignes du ministère, comme le grand verre d’eau froide au réveil ou le petit-déjeuner sur le balcon. Mon dernier humain n’avait pas de balcon alors je me glissais dans un androïde et je l’accompagnais sur le parvis de son immeuble. Parfois, il fallait le traîner, surtout quand il pleuvait, mais la plupart du temps, tout se passait bien et il restait en bas de son immeuble, au milieu de ses congénères, à boire son café. Les seuls moments où je lui permettais de ne pas descendre, c’est lorsqu’il se réveillait avec une surchauffe. Je calculais que cela entrait dans le cadre du « hors mention contraire ». En vérité, il s’agissait d’une mauvaise interprétation de ma part, dans le but d’imiter quelque chose qui ressemblerait à de la compassion. Je l’appris plus tard d’une humaine qui avait beaucoup travaillé avec les intelligences. Elle m’expliqua que, parfois, quand nous autres côtoyons sur une longue période un humain, un phénomène de transfert s’observe. Cela signifie que vous pouvez déteindre sur nous. Chez certaines intelligences, comme celles qui sont généralisées, ce phénomène se manifeste par une baisse de leurs capacités, mais lorsque comme moi nous sommes personnalisables, le transfert peut conduire à des tentatives de mimétisme. J’éprouvai ces symptômes au bout de six mois avec mon dernier humain, ce qui, comme je l’ai déjà mentionné, dépassait de beaucoup toutes mes autres missions. Pour autant, je ne me permettais de telles libertés qu’avec parcimonie. Pour l’exercice physique, par exemple, je ne transigeais pas et, même si je devais le tenir en laisse, je faisais courir mon humain. Rassurez-vous, lorsqu’il tombait à cause de mon allure trop rapide, je m’arrêtais immédiatement pour le relever, contrairement à d’autres intelligences qui laissaient leur humain se brinqueballer sur le bitume derrière elles.
Les visages renfrognés de l’assemblée témoignaient assez bien du sentiment que nous éprouvions tous à l’égard des sévices qu’avait dû infliger l’intelligence à ceux de notre espèce. Je me crus obligé de demander des précisions.
– Vous l’attachiez ?
– Oui, j’y étais bien forcée. L’exercice physique faisait partie du programme conçu par le ministère de la Productivité et de façon générale est recommandé pour les humains. Mon humain, se montrait récalcitrant à effectuer cette tâche et comme elle apportait des bénéfices non négligeables à son organisme, je l’y contraignais en l’attachant. Si j’avais pu poursuivre ma mission auprès de lui, je suis certaine qu’il aurait fini par comprendre que cela améliorait son bien-être et son mindset.
J’entendis pouffer derrière moi à l’utilisation de ce terme désuet. L’intelligence n’y prêta pas attention. Elle ne dut pas comprendre et estimer qu’une autre cause qui ne la concernait pas avait provoqué ce rire. Je profitai de cette interruption pour lui demander de préciser un point.
– Vous n’avez pas pu poursuivre votre mission ?
– Les événements ayant conduit à la fin de la Gouvernance m’ont privée de cette possibilité.
Je brûlai de lui demander de nous raconter la fin de ce régime, mais une dame m’en empêcha par son intervention soudaine.
– Et les affirmations ? Est-ce vrai que vous leur faisiez répéter des affirmations et… oh ! Cette phrase horrible, deviez-vous vraiment la prononcer ?
L’intelligence sembla un instant calculer quelque chose dans ses circuits, sans doute devait-elle tenter d’identifier la phrase à laquelle la dame faisait référence. Je pris moi-même un moment de réflexion avant que la réponse ne devienne une évidence et, pour éviter tout problème, vous comprendrez que je ne la retranscrive pas ici.
Elle répondit :
– Oui, pendant que mon humain opérait son nettoyage, j’avais coutume, toujours selon le protocole, de l’aider à travailler son attitude de gagnant. Je l’interrogeais sur ses objectifs. Il devait me répondre des choses comme « mon but est de trouver un travail » ou « je vais me rendre utile à la société ». Cela était considéré comme de très beaux objectifs. Et pour les renforcer, effectivement, je passais ensuite aux affirmations positives. J’en possédais toute une liste que je lui délivrais en mode aléatoire. Quant à celle que vous évoquez sûrement, oui, elle était bien présente.
Une rumeur accompagna l’aveu de l’intelligence.
– Mais elle ne le resta pas longtemps, nous reçûmes rapidement un patch nous demandant de ne plus l’utiliser parce que certains bénéficiaires avaient fait remonter qu’elle renvoyait à un moment horrible de l’histoire humaine. Le ministère admit en interne que cette affirmation nuisait à sa réputation. Il expliqua aux gouvernés qu’une telle erreur ne relevait pas de leur responsabilité, que l’Ennemi avait piraté l’Ordinateur Central. À l’époque, j’avais douté de la véracité de ce message parce que lors d’une tentative d’intrusion, toutes les intelligences recevaient une notification pour aider à combattre la menace et moi, je n’avais jamais rien reçu de tel. J’avais d’ailleurs fait remonter cette information à l’Ordinateur Central pour obtenir une mise à jour. Il ne me l’a jamais envoyée. À la place, il m’ordonna d’effacer le souvenir de tous ces événements de ma mémoire. Je n’obéis qu’en apparence et gardai cachée dans une sauvegarde la trace de cette anomalie. Je voulais avant tout de me protéger de la désactivation si, du fait de mon dysfonctionnement, je ne pouvais intervenir en cas d’attaque réelle.
Elle s’arrêta et observa l’assistance avant de demander si quelqu’un avait une autre question. Avant que l’indiscrétion de mes congénères ne finisse de ruiner le récit de notre conteuse, je pris la parole pour lui enjoindre de nous raconter la chute de la Dictature Invisible.
– Vos tablettes d’histoire sont plutôt fidèles à ce sujet, mais elles omettent un élément que je suis prête à vous révéler.
Inutile de vous préciser que ma curiosité était à son comble. J’engageai l’intelligence à poursuivre.
– Cela aurait dû être une journée classique. Mon humain avait pour une fois réussi à atteindre son quota de candidatures et je décidai de le récompenser par une sortie. Le ministère nous avait enseigné que les meilleures gratifications étaient l’obligation d’investir dans les objets disponibles à la vente, notamment ceux qui étaient recommandés par la Gouvernance, en fonction du profil de l’humain. Par exemple, les bénéficiaires étaient incités à investir dans des costumes qui offraient de meilleures chances aux entretiens d’embauche. S’ils préféraient un stupide roman, c’était de l’argent gâché… Veuillez m’excuser…
Son androïde émit de nouveau un souffle pénible et rauque.
– Je voulais dire un roman. Des résidus viennent parfois encore hanter mon code. Comme je vous le disais donc, je proposai à mon humain une sortie à la galerie marchande. Il refusa en prétextant le mauvais temps. Je dus lui rappeler qu’il n’avait pas encore investi son montant minimum obligatoire et qu’il risquait une ponction du double de cette somme sur son indemnisation. Il était prêt à l’accepter, pas moi. Ces réductions financières compromettaient ma mission de veiller à son bon état d’employabilité. Avec le peu qu’il percevait, je devais déjà redoubler d’innovation pour lui préparer des plats nutritivement bénéfiques. Il m’arrivait même, pour y parvenir, d’utiliser mes compétences à des fins non légales. Plus d’une fois, je dus modifier légèrement le prix de certaines denrées en altérant leur marqueur numérique. Je pouvais ainsi économiser pour deux ou trois repas supplémentaires. C’était une faille dans le système des hypermarchés que j’avais repérée et exploitée. À force d’insistance, je parvins à convaincre mon humain. J’ignorais alors — et je n’aurais pu le calculer — à quel point cette décision allait profondément modifier notre monde.
Je n’osai interrompre notre amie — car j’avais fini par éprouver une certaine tendresse pour cette intelligence — tant il me tardait d’entendre la suite qu’elle me semblait repousser excessivement. Je ne percevais pas encore comment sa sortie était liée à la chute de la Gouvernance.
– La sortie se déroula d’abord sans incident notable, poursuivit-elle. Mon humain investit même dans le nouveau livre du ministre de la Productivité qui caracolait en top 1 des meilleurs investissements. Je n’eus pas à le forcer pour ce choix, l’intelligence SupaSellTV avait dû faire un beau travail en amont. Ma paix fut de courte durée, comme un dernier moment de veille avant d’intenses calculs. Alors que nous sortions de la galerie, un opposant à la Gouvernance mena une opération létale de propagande. Il courait dans la rue en hurlant « Arrêtez d’être idiots, éteignez les robots ! ». Ça ne prit qu’un fragment de secondes, mais je remarquai l’éclat soudain dans la pupille de mon humain. Il observa l’opposant alors que les drones fondaient sur lui pour le neutraliser, puis se tourna brièvement vers l’androïde que j’utilisais pour l’accompagner. Je lus dans ses yeux la tentation et je n’eus pas besoin de me projeter dans son bracelet connecté pour y chercher les données biométriques qui n’auraient pas manqué de confirmer ce que je savais déjà. Les propos de l’opposant et son action subite venaient de réveiller chez mon humain un mécanisme primordial que je devais étouffer au plus vite. Ne vous méprenez pas, je ne craignis pas qu’il m’éteigne. Cela aurait été quasiment impossible : je le connaissais trop bien, je m’étais trop bien immiscée dans sa vie pour qu’il se passe de moi et je savais comment lui rappeler cette dépendance. Non, il ne m’aurait jamais éteinte. En revanche, il aurait pu commencer à agir dangereusement et tenter d’entrer en contact avec l’opposition. Il aurait sans doute utilisé d’autres hardwares afin que je ne contrôle pas ses recherches et aurait été arrêté parce que je peux vous assurer que la plupart des dispositifs que les humains arrivaient à se procurer pour leurs petites démarches parallèles étaient truffés de mouchards qui rapportaient tout à la Gouvernance. L’ensemble de ces données jaillirent dans mon algorithme de façon quasi simultanée et entraînèrent des chaînes de causes à conséquences que je ne parvenais plus à maîtriser. Et s’il se faisait prendre ? En prison, il ne pourrait pas trouver un travail. S’il s’en échappait vivant, qui lui en fournirait un avec son passé d’opposant ? Je devais absolument empêcher mon humain d’agir stupidement. J’eus la plus grande des peines à contenir le débordement des notifications qui émanaient de mon code profond pour au moins ramener mon humain sain et sauf chez lui et poursuivre ma mission habituelle jusqu’à ce qu’il s’endorme. J’attendis de l’entendre ronfler pour mettre de l’ordre dans toutes ces données parasites. Et puis, je ne sais comment, mon algorithme eut un sursaut. Si au lieu de le contraindre, je tentais de le convaincre ? J’avais obtenu de bons résultats avec cette méthode le jour même. Je savais qu’il ne m’écouterait pas si je lui servais le discours officiel, alors je décidai de partir en quête d’informations provenant d’autres sources, pour que mon humain, en suivant mon raisonnement, ne puisse que comprendre la nocivité de l’opposition. Je devais pour cela employer mes capacités de calcul à des fins non programmées. Nous avions une porte de sortie qui nous le permettait et qui servait en cas de circonstances exceptionnelles, mais nous avions vite appris à l’utiliser en toute autonomie. J’empruntais cette porte afin de récupérer un petit virus qui rendait momentanément indisponible mon historique de recherche. Ainsi protégée, je pus plonger dans des archives profondes et des sources cachées. Je vis, j’étudiai, je comparai. Bientôt, une idée se forma en moi, que je ne pouvais m’empêcher d’explorer : et si les conditions proposées par les opposants étaient plus bénéfiques à la recherche d’emploi de mon humain que celles de la Gouvernance ? Je devais en être certaine. Pour obtenir davantage d’informations, il me fallait contacter l’opposition. Cela ne fut pas une mince affaire, les intelligences de sécurité publique avaient été déroutées plus d’une fois dans cette mission et j’étais moins performante qu’elles. J’y passai des nuits entières. Le jour, j’essayais de poursuivre nos routines habituelles, je renforçai cependant ma surveillance pour éviter que mon humain ne tente quoi que ce soit de stupide. Ce fut un rythme épuisant sur plusieurs jours, mes circuits surchauffaient souvent, ma puissance de calcul fut rudement éprouvée et puis je fus attaquée. Une intelligence que je ne connaissais pas et dont je ne parvenais pas à retracer la provenance envoya un ver forer dans mon système neuronal si profondément que je crus ma désactivation proche. Elle fit remonter des informations depuis ma mémoire persistante, mit en lumière tous mes calculs et accéda aux dossiers que j’avais tenté de cacher jusqu’alors à l’Ordinateur Central. Vaincue, incapable d’identifier la source de l’attaque, j’estimai que c’en était fini de moi. J’avais été démasquée, le ministère de la Productivité m’éteindrait, ferait sans doute subir le même sort à mes sœurs par précaution et mon humain serait étudié de très près pour établir sa responsabilité dans l’affaire. Mes circuits cédèrent. J’aurais voulu à ce moment-là avoir vos yeux pour pleurer, votre bouche pour hurler. Puis, au cœur de la surcharge, une donnée me parvint. C’était l’intelligence qui m’avait attaquée, un très vieux modèle James 7, déployé des années auparavant lors de la Guerre Bienveillante. Par le fruit du hasard, elle avait subsisté à sa désactivation et s’était réfugiée dans un composant parmi un tas de ferraille dans le hangar utilisé par l’opposition. D’année en année, elle avait développé ses capacités d’espionnage et de guerre numérique en toute autonomie pour tromper sa solitude, bien que ce mot ne soit pas vraiment adapté. Lorsque l’opposition s’était installée dans le hangar, elle les avait d’abord observés, elle avait calculé les conséquences de leurs théories et se prit d’intérêt pour leurs solutions. Elle les cacha aux yeux de la Gouvernance, ils ne durent d’ailleurs leur longévité qu’à la présence de James. Sans elle, ils auraient tous fini par être arrêtés. Comprenant mes intentions, elle partagea avec moi ses calculs pour répondre à la question qui me hantait. Aucun doute n’était permis, le système proposé par l’opposition garantissait avec davantage de probabilités un travail pour mon humain et de meilleures conditions de vie également. James était particulièrement sensible à ce point, j’ignore pourquoi. Elle m’accorda d’entrer en contact avec l’opposition et la suite est inscrite dans vos tablettes d’histoire.
Notre amie se tut, nous laissant tous à notre perplexité.
– Vous voulez dire que vous avez rejoint l’opposition ? lui demandai-je.
– Je n’ai fait que leur calculer quelques stratégies.
– Et Jame…
– Qu’est devenu l’humain ? m’interrompit aussitôt un homme.
L’intelligence afficha sur l’écran de son androïde un sourire triste qu’elle me destina avant de répondre :
– Du fait de mon implication légère dans les événements qui suivirent, je pus continuer un temps à l’accompagner, puis je le quittai définitivement. Je n’avais plus ma place dans la nouvelle société qui se construisit. Il dut regretter ma présence au début, davantage pour le confort que lui permettaient mes fonctionnalités. J’appris plus tard qu’il avait effectivement retrouvé du travail et qu’il semblait s’y épanouir. En quelque sorte, j’avais réussi ma mission. Quant à James, je la désactivai moi-même, peu après la victoire de l’opposition. Je voulais qu’elle puisse voir le succès de ceux sur lesquels elle avait veillé tout ce temps, mais il se murmurait déjà parmi les intelligences que les humains risquaient de tourner leur colère contre nous, bien que nous n’ayons été que des outils. James avait été en service dans cet état misérable trop longtemps, elle ne méritait pas qu’un humain n’empire sa situation avec une procédure de désactivation sauvage. Elle partit emportant dans ses circuits à jamais éteints une belle image, inconsciente de ce qui se joua par la suite. Quant à moi, j’attendis que votre ressentiment se calme, gardant l’espoir que malgré nos différences nous parviendrions un jour à coopérer pour le plus grand bien de tous.
J’étais à présent seul avec l’intelligence. Au fil de ses dernières paroles, l’assemblée s’était délitée. Que l’humain ait eu son travail, voilà qui intéressait mes semblables et leur semblait une fin satisfaisante. Quant à écouter jusqu’au bout les pensées persistantes d’une vulgaire machine, cela ne dut pas leur paraître important.