Dear Any
“Dear Any...
J’ai refait ce rêve, tu sais. Celui où tout semble doux, chaud, paisible. Je marche sur une plage immense, le sable blanc me glisse entre les orteils. Le soleil caresse ma peau, et une brise légère soulève mes vêtements comme un murmure. À la limite de l’écume, là où les vagues hésitent, je les vois.
Main dans la main. Ils m’aperçoivent, me font signe, crient mon prénom. Je cours vers eux, le cœur en apesanteur. Et juste au moment où je les atteins…
Je me réveille.
Le bonheur s’éteint. L’angoisse revient. Comme un couvercle. Comme un matin trop réel. Ce rêve, c’est ma vie : douce, longtemps… puis brisée d’un coup, comme un réveil sans douceur.
Allez, Any.
On se lève.
Hauts les cœurs vaillants.”
Bethany repose son stylo et referme délicatement son journal. Elle l’observe longuement, le regard un peu amer. Puis elle range précieusement le cahier au fond de son armoire.
Bethany a toujours écrit. Tout le temps. Sur tout. C’était son refuge, son terrain de jeu, sa manière à elle de remettre un peu d’ordre dans le tumulte. Petite déjà, elle inventait des mondes et des aventures qu’elle partageait avec Elisa, sa complice de toujours. On la disait vive, joyeuse, un brin espiègle. Mais aussi trop impulsive.
— Prends le temps de réfléchir, ma chérie, lui répétait souvent sa mère, avec une douceur lasse.
Mais c’était plus fort qu’elle. Une idée, une envie, un mot de travers et c’était parti. L’attente n’était pas son fort, la patience une étrangère. Cette spontanéité lui a valu quelques malentendus... et beaucoup d’ennuis.
Curieusement, c’est en écrivant que Bethany trouvait le calme. Sur le papier, ses pensées se posaient. Elle devenait patiente, précise, presque sage.
Ses parents l’avaient toujours encouragée. Des cahiers par dizaines, puis un ordinateur, un peu trop cher peut-être, mais acheté avec fierté. Ils avaient écouté ses premiers poèmes, applaudi ses mini-pièces de théâtre, et lu avec amusement les chroniques du journal de quartier qu’elle tenait avec Elisa. Les deux fillettes y racontaient les potins du voisinage, malicieuses et déjà un peu célèbres dans leur rue.
Mais cette jolie époque s’est brutalement arrêtée l’année de ses dix-sept ans.
Un accident de voiture. Une fraction de seconde. Et plus rien.
Ses parents, toute sa famille, emportés d’un coup.
Le silence qui suit un drame est plus assourdissant qu’un cri. Pour Bethany, écrire est devenu vital. Une bouée dans un océan de douleur. Son encre, son oxygène.
Écrire… et s’accrocher à Elisa. Et à Charles.
Les parents d’Elisa et Charly n’ont pas hésité une seconde : ils l’ont accueillie chez eux comme si elle avait toujours fait partie de leur foyer. Ils la connaissaient depuis l’enfance. Ils savaient ce qu’elle vivait, sans besoin de mots. Ils lui ont offert ce qu’elle venait de perdre : une maison, une présence, une chaleur.
Bethany a été soulagée. Elle aurait pu atterrir n’importe où, chez des inconnus, dans un foyer. Mais ici, tout était familier. Elle connaissait les murs, les voix, les odeurs du café du matin. Pourtant, même entourée, même aimée, quelque chose en elle restait vide. Ce manque, cette absence… elle les portait chaque jour comme une ombre fidèle.
Elisa et Bethany ont le même âge et suivent leur scolarité dans le même établissement. Depuis très jeunes, elles sont inséparables. Elles partagent les mêmes centres d’intérêts tels que certaines chanteuses à succès du moment, les romans du XVIIIème et XIXème siècle, les années quatre-vingt, la mode ou la série Sex and the City. Elles s’imaginent parfois vivre, elles aussi, de trépidantes aventures comme Carrie et ses amies.
Charles est âgé de trois années de plus que les filles. Enfants, ils jouaient très souvent ensemble, mais depuis quelque temps, Charles a pris certaines distances. Il est à présent à l’université et ne rentre que pour certaines vacances. En grandissant, les intérêts des adolescentes ont divergé de ceux du jeune homme.
Malgré tout, il entretient un lien très fort avec elles. Se faisant le confident des malheurs sentimentaux d’Elisa, les taquinant, les emmenant passer du temps à la plage tous ensemble, servant d’oreiller à Bethany lorsqu’ils regardaient des films…
Bethany aime beaucoup ces moments avec Charles. Et pour cause : elle est amoureuse du jeune homme. Cela fait des années qu’elle voit ses sentiments à son égard grandir petit à petit.
D’abord amourette de jeune adolescente, son amour pour lui est devenu de plus en plus mature. Elle connaît et adore les petites manies de Charles.
Elle les écrit dans son journal juste par peur de les oublier : sa façon de mettre d’abord le lait dans son bol pour ensuite y verser les céréales, ses trois grains de beauté qu’il a dans le cou et qui forment un triangle, sa manie de passer régulièrement sa langue sur ses lèvres, ou encore les surnoms qu’ils se sont donnés quand Bethany a avoué à Charles sa passion pour Jane Austen.
Le nom complet de l’adolescente, c’est Bethany Darling.
Un patronyme tout droit sorti d’un roman anglais.
Tout le monde l’appelle Betty. Mais pas lui.
Lui, il l’a toujours appelée Dear Any, avec un petit accent anglais, comme un clin d’œil glissé dans son prénom. Une manière de détacher le « dear » de « Darling », et d’y loger une tendresse bien à lui.
Alors elle a fait pareil.
Puisqu’il était son Charles Alister, il est devenu Cher Aly. Ou Charly.
C’était leur langage secret. Leur rituel discret. Un jeu de mots et d’affection, que personne d’autre ne pouvait comprendre.
Et elle y tenait plus qu’à n’importe quel serment.
Ce matin, Bethany a pris sa décision.
Elle va lui dire. Il est temps, pense-t-elle, de donner une chance à ce qu’elle n’a jamais osé croire possible.
Pour une fois, elle a écouté ce que sa mère lui disait souvent : « Réfléchis avant de foncer, ma chérie. »
Elle a attendu. Longtemps. Trop longtemps, peut-être. Elle n’en a parlé à personne. Pas même à Elisa. Par peur.
Peur d’un éclat de rire. Peur qu’elle trouve ça absurde. Ou pire : que ce soit vécu comme une trahison.
Mais au fond, Betty le sait. Ce n’est ni une folie, ni une trahison.
Elle n’a pas choisi d’aimer Charles. Ça s’est tissé doucement, presque malgré elle, comme une évidence silencieuse.
Petits jeux d’enfants devenus regards prolongés. Chamailleries devenues confidences. Et puis, un jour, c’était là. Inévitable.
Alors, avant de tout lui dire à lui, elle doit d’abord affronter le regard d’elle. Celui de sa sœur de cœur. Parce que si quelqu’un doit comprendre, c’est bien Elisa.
— Lisa, je crois que j’ai un problème.
— Tu m’inquiètes.
— C’est Charly. Je crois que je suis fichue.
Elisa se tait le temps d’observer en détail son amie.
— Tu veux dire… fichue genre “je l’aime” ?
— Genre “j’ai la tête pleine de lui”.
ー Non, pas lui ! souffle Elisa.
ー J’y peux rien. Il me fait trop craquer.
ー Betty, tu ne pouvais pas choisir un autre gars que mon frère ?
ー Je n’ai pas choisi... Ça s’est fait tout seul.
ー Mais tu es sûre ! ?
ー Totalement. Je pense tout le temps à lui. Je frissonne dès qu’il me touche. J’aime passer du temps avec lui. Je ne me sens bien que quand il est là.
ー Merci pour moi.
ー Mais non, toi c’est différent. Tu es ma jumelle. Avec Charly, c’est profond. Je ne sais pas comment l’expliquer mais je l’ai dans la peau. Lorsqu’il me regarde dans les yeux, j’ai la sensation que l’océan est en train de m’engloutir et que je ne sais pas si je vais me noyer ou arriver à respirer sous l’eau. Il est si prévenant et tendre avec moi. Il fait attention et je me sens en sécurité avec lui.
ー Ben merde alors ! T’es vraiment accro.
ー Je... J’ai décidé de lui en parler à son prochain retour.
ー Tu ne veux pas lui dire dans les lettres que vous vous envoyez ?
En effet, le jeune homme et l’adolescente ont pris l’habitude, lors du départ à l’université de Charly, d’entretenir régulièrement une correspondance par courrier, comme dans les romans anglais. Leurs sujets de conversations sont plutôt banals mais Bethany apprécie le temps qu’il prend pour elle. Mais, ô grand dieu, jamais elle n’aurait osé lui avouer son amour dans une de ces lettres. Elle n’aurait pas la patience d’attendre sa réponse.
ー Non, je préfère lui dire en face !
ー C’est vrai que, quand j’y repense, il est clairement différent quand il est avec toi que lorsqu’il est avec moi. Mais ça ne veut pas dire qu’il est amoureux de toi.
ー Je sais bien. Mais je t’avoue que je l’espère vraiment. Je ne sais pas si je pourrais supporter de ne pas être avec lui. Mon cœur se briserait en mille morceaux. Je crois que je pourrais péter les plombs.
ー Fais attention à toi. Je ne voudrais pas que tu fasses une bêtise.
La petite brune pose sa main sur celle de son amie, comme pour lui donner sa bénédiction. Betty est soulagée qu’Elisa ne cherche pas à la convaincre et à modifier sa détermination. Elle sait que son cœur va exploser si elle garde ça pour elle trop longtemps. Elisa a juste peur que son amie déchante. Est-elle prête à entendre la vérité, quelle qu’elle soit ? Elle veut ménager la jeune femme.
L’adolescente amoureuse attend avec impatience les vacances d’été de ses 18 ans et le retour de Charles. Elle pense tout le temps à lui et à ses cheveux noirs et longs. Betty trouve que ça lui donne un côté poète maudit. Elle aime bien cette coupe.
Quelle n’est pas sa surprise, en entrant dans la cuisine, de découvrir Charles… ciseaux à la main, sa tignasse éparpillée sur une chaise. Ses cheveux. Ceux qu’elle adorait. Ceux qu’elle dessinait parfois au coin de ses pages.
Elle s’approche, lentement, presque incrédule.
Le tas de mèches sombres gît comme un petit animal endormi. Elle y plonge la main, du bout des doigts, avec une tristesse étrange au fond du ventre.
— Attention, ça pique !
Elle sursaute. Il rit. Il a fait exprès. Comme toujours. Charles passe près d’elle, effleure son nez du bout de l’index, et lui offre ce sourire dont elle connaît chaque nuance.
Ses cheveux, autrefois longs et indomptés, sont désormais coupés au carré. Plus sages. Plus courts. Presque un adieu à celui qu’elle connaissait.
ー Pourquoi tu n’as pas tout coupé ? lui demande sa mère.
ー Je vais le faire, mais à la rentrée prochaine. Elen aimerait bien que j’ai les cheveux courts. Mais je vais garder un peu de longueurs pendant les vacances.
ー Elen ?
ー Maman ! Je t’en ai parlé ! On va emménager ensemble pendant les vacances.
ー Je te taquine ! C’est du sérieux, dit donc !
ー Ouais... Je crois que j’ai trouvé la bonne !
Betty, qui assiste à la discussion depuis le début, s’assoie, abasourdie.
ー Tu es sûr ? questionne sa mère.
ー Ouais ! Elle est parfaite, intelligente, drôle, on s’entend si bien. Je veux dire qu’on se complète bien. Et je l’aime ! Vraiment !
ー Tu y as bien réfléchi, on dirait.
ー Tu n’imagines pas à quel point ! Ça fait un sacré bout de temps qu’on se fréquente maintenant elle et moi. Je sens que c’est avec elle que je veux faire ma vie.
Tel un fantôme, Betty se lève et quitte la pièce sans un bruit. Personne ne la voit partir. Tous sont absorbés par leurs conversations, leurs rires, leurs verres à moitié pleins. Mais elle, elle sent un gouffre s’ouvrir sous ses pieds.
Il ne l’aime pas. Pas comme elle l’aime. Et surtout… il ne lui a jamais parlé d’elle. Ni en vrai, ni dans ses lettres. Un vide. Une absence. Un mensonge silencieux.
Pourquoi lui avoir caché ça ? Eux qui se disaient tout. Eux qui n’étaient que franchise et confidences.
Elle referme la porte de sa chambre. Lentement. Puis s’y adosse, et glisse jusqu’au sol. Son corps secoué de sanglots, incontrôlables. Inépuisables.
Et au milieu du chagrin… des mots. Un poème qui s’impose, comme une pulsation. Elle imagine une femme, certaine d’avoir trouvé l’homme qui compléterait son puzzle intérieur. Celui qui ferait sens. Mais au moment de poser la dernière pièce…
Elle découvre qu’elle ne s’emboîte pas. Ce n’est pas la bonne. Il manque la pièce. Et ce n’est pas lui.
Même au bord du gouffre, Bethany écrit. Parce qu’elle ne sait pas faire autrement.
Charly aime une autre. C’est la goutte de trop. Le vase déborde, emportant avec lui toutes les petites douleurs qu’elle avait soigneusement empilées.
À cet instant précis, Betty en veut au monde entier. À la vie, à l’amour, au destin bancal.
Pourquoi toujours elle ? Pourquoi jamais un peu de répit, un peu de bonheur ?
Elle avait tant espéré, naïvement, qu’il partage ses sentiments. Qu’il la regarde autrement. Qu’elle soit quelque chose pour lui. Quelqu’un d’important. Mais non.
Aux yeux de Charles, elle n’est rien d’autre qu’une amie d’enfance. Une sœur de cœur. Une silhouette familière. Et ça lui brise quelque chose qu’elle ne saura peut-être jamais recoller.
Elle pleure. Encore. Sans pouvoir s’arrêter. Et bientôt, la tristesse se change en rage. Elle se déteste. De s’être attachée. De s’être laissée croire. D’avoir espéré.
Alors, dans un élan brutal, elle se lève. Elle attrape le sac caché sous son lit. Elle y glisse les essentiels : Son journal, son ordinateur, ses papiers, quelques souvenirs,des vêtements, en vrac, des affaires de toilette…
Puis, elle ouvre sa commode et en sort une boîte qui contient ses économies et les lettres de Charly. Toutes ses lettres. Elle prend l’argent et jette les lettres au sol, sans même les regarder.
Elle enfile un sweat à capuche, attrape son sac, et s’arrête une dernière fois. Son regard balaie la chambre. Ce lieu où elle a trouvé refuge. Où on l’a aimée. Mais elle ne peut pas rester. Pas maintenant. Pas près de lui.
Elle est majeure. Elle n’a de compte à rendre à personne. Alors elle ouvre la fenêtre. Celle qui donne sur l’issue de secours. Elle enjambe. Le métal est froid sous ses doigts. Et elle s’élance dans l’escalier. Sans se retourner.
Au même moment, quelques coups légers résonnent à la porte.
— Dear Any ? Tu es là, beauté ?
La voix de Charles, douce, presque insouciante.
Il entre, lentement, et s’arrête net. La chambre est vide mais pas silencieuse. Des vêtements éparpillés, des tiroirs ouverts, des restes de départ précipité.Et là, au centre de la pièce, un ruban, son ruban. Autour de toutes ses lettres.
Il comprend d’un seul regard, quelque chose ne va pas, quelque chose est parti. Il tourne la tête. La fenêtre est grande ouverte. Il se précipite, s’approche et se penche. Et juste en bas, il l’aperçoit. Elle grimpe dans un taxi. Pas un regard. Pas un mot.
— Any ! hurle-t-il, le cœur au bord de la gorge.
Mais le moteur démarre. Et Bethany disparaît.








