Chapitre 1 - Alexandra
— Aïe! Lâche-moi sale bête!
Tout le monde s’est tu et tourné vers la source du cri. Ce n’est qu’ensuite qu’une clameur s’élève, tandis que la voix, noyée dans la foule, monte en puissance.
— Il m’a mordu! J’y crois pas! Il m’a mordu!
La boule au ventre, je vois un jeune garçon d’environ 12 ans courir vers sa mère qui se tient à l’autre bout du préau, choquée par l’état de son fils. Regardant tout autour de moi, je cherche Oreo des yeux sans le voir. Prise de panique, je lâche la jeune Olivia, dont les larmes se sont taries et me mets en quête de mon chien, gardant néanmoins un œil sur le jeune garçon qui a rejoint sa mère.
Soudain, je l’aperçois entre les jambes des enfants. Boule de poils blancs et noirs, la queue entre les jambes, il cherche un chemin de fuite parmi la foule d’élèves méfiante à son égard. Son air apeuré me brise le coeur et c’est encore incrédule que je le rejoins, lui offrant le refuge sûr et réconfortant de mes bras. Je ne peux croire à la scène à laquelle je viens d’assister. Oreo est-il capable de mordre un enfant? J’en suis là de mes réflexions lorsque déboule sur moi la mère du blessé, yeux exorbités, traînant son fils derrière elle.
— C’est le vôtre? Il a mordu mon fils! vocifère-t-elle en italien, un doigt tremblant pointé sur moi.
— Oui… Oreo est mon chien. Je… je suis absolument navrée Madame… je ne comprends pas…
Je bafouille un peu, les mots ne me venant pas spontanément en italien sous le coup de l’émotion.
Je me tourne toutefois vers le jeune pour tirer cette histoire au clair.
— J’ai de la peine à comprendre… Tu peux m’expliquer pourquoi il aurait voulu te mordre? tenté-je auprès du garçon qui se cache désormais derrière sa mère. Cette dernière ne le laisse pas s’exprimer et continue à attaquer.
— Cet animal n’a rien à faire dans une cour d’école! À quoi vous pensiez?
Me faisant violence pour garder mon calme, j’espères encore désamorcer la situation en expliquant qu’Oreo est pourtant très placide et n’a pas une once d’agressivité en lui. Pour toute réponse, la dame au visage aussi lunaire que violacé, tend de force le bras de son rejeton qui grimaçe de douleur sous la violence du geste. Le constat est sans appel, une morsure à peine sanguinolente sur le poignet. Effarée, je ne sais quoi répondre face à cette preuve évidente de la culpabilité de mon chien.
— Vous entendrez parler de nous! Ce chien ne peut pas continuer de mordre les enfants!
Puis désignant mon compagnon recroquevillé entre mes pieds, elle poursuit ses menaces.
— Je m’assurerai personnellement qu’il ne fasse plus jamais de mal à qui que ce soit!
Et sans attendre la réponse que je suis de toute manière incapable de donner, elle tourne les talons et s’éloigne d’un pas vif, trainant toujours derrière elle son fils qui semble désormais plus effrayé par sa mère que par sa blessure.
Submergée par la peur et la honte, je retourne en classe, suivie par mon Oreo aussi déboussolé que moi. Comment ai-je pu le perdre de vue?
Une fois dans le cocon sécurisant de la salle de maternelle, je tombe à genou devant Oreo et fonds en larmes, enlaçant mon chien que je sais incapable de faire du mal à un enfant.
Perdue dans mes pensées, je n’entends pas ma collègue, Adriana, entrer dans notre classe et s’agenouiller à mes côtés. Elle me fait sursauter en posant son bras autour de mes épaules. Levant les yeux vers elle, je comprends qu’elle est là pour moi et que je peux me laisser aller. Je me blottis dans ses bras, pleurant comme la petite Olivia tout à l’heure. Lorsque mes larmes se tarissent, une pensée terrifiante franchit mes lèvres:
— Adriana… elle a dit que… elle va me prendre Oreo! Est-ce qu’on va me retirer mon chien?