Quatre loups dans la bergerie

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Summary

“Quatre loups dans la bergerie” est une nouvelle percutante qui explore les thèmes de l'innocence brisée et du traumatisme à travers le regard de Claudette Ndjakou, une jeune fille de 9 ans. L'histoire commence dans la petite ville de Nanfe, au Cameroun, où Claudette assiste au mariage de sa mère Carla, avec Frank Essiane, un homme charmant et bienveillant en apparence. Ce mariage, vécu comme un conte de fées par Claudette, prend une tournure sinistre lors d'une soirée de Noël. Ce soir-là, entouré de ses amis proches, Frank Essiane transforme la maison familiale en un lieu de terreur pour la petite fille. Les quatre hommes, qu'elle corisidérait comme des amis de la famille, dévoilent leur vraie nature en abusant de la confiance de Claudette sous couvert d'un jeu cruel. La nuit se termine par une agression insoutenable, marquant la fin de l'innocence de la jeune fille. Ce traumatisme la hante des années plus tard, alors qu'adulte et mariée, elle revit ces moments dans des cauchemars oppressants Cette nouvelle est une critique acerbe des abus de pouvoir et de l'illusion de sécurité dans le cadre familial Quatre loups dans la bergerie est une œuvre puissante et douloureuse, qui expose avec realisme et émotion la violence subie par les enfants et les cicatrices indélébiles qu'elle laisse.

Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Nouvelle

13 avril 1998, onze heures du matin. C’est jour de fête à la petite et charmante église de St. Madeleine, à Nanfe, dans l’Est Cameroun. La jeune Claudette Ndjakou, neuf ans, s’agite dans sa robe de poupée au premier banc de la chapelle. Devant elle, a lieu son rêve de petite fille, vécu par sa mère : un mariage de princesse !

Car ce jour, Carla Ndjakou, trente-et-un ans, épouse Frank Essiane, quarante deux ans. Voilà six mois, cet homme, riche et de bonne famille, a fait irruption dans la vie de Claudette et de sa mère, alors célibataire et employée de bureau dans une structure privée de la place.

Devenue maman aux premières heures de son adolescence, Carla Ndjakou n’en a conservé aucune séquelle. Elle a le corps svelte, beaucoup de charme et sa peau noire est aussi lisse que du satin.

Frank Essiane n’est pas moins agréable à regarder : grand, sportif, viril, ce chef d’entreprise de logistique et transport a de belles manières. Il s’exprime bien et a l’intelligence que lui vaut son interminable parcours académique.

Il n’y a point d’habitant de Nanfe à ne pas se réjouir de l’union de Carla et Frank. Le couple a tout pour lui, une vie toute entière à bâtir et déjà une enfant à élever. Claudette Ndjakou aura un père. Elle n’en rêvait même plus, alors, qu’espérer de mieux ?

Depuis qu’elle est en âge de lire, Claudette Ndjakou s’est passionnée pour les contes de fées. C’est une petite fille au visage doux et régulier. Dans sa chambre, elle a épinglé des posters de Blanche Neige, Cendrillon et Ariel, la Petite Sirène. Les mariages de princesse, elle en a vu des dizaines, en images, dans des bandes dessinées. Plus tard, elle espère en vivre un, avec elle pour principale protagoniste, mais sa mère, aujourd’hui, la devance.

Claudette Ndjakou n’est pas jalouse. Au contraire, elle est en extase. Sa maman est exactement comme elle s’imagine dans dix ans : elle porte une robe sirène blanche ajustée au niveau du corsage et des cuisses, qui s’évase en une jupe volumineuse dès qu’elle atteint les genoux. Au-dessus de son crâne, un voile en dentelle à volute florale avec rabat parfait l’ensemble, donnant un air céleste à la mariée du jour.

Quand le curé prend la parole, les cent-un convives rassemblés dans la chapelle St. Madeleine font cesser le chahut. Les yeux pleins d’étoiles, Claudette Ndjakou manque de déchiqueter son bouquet de fleur. Elle n’en peut plus d’attendre. Vivement que la cérémonie commence !

Mgr Toko Minku ne tarde pas à exaucer ses prières. Le sexagénaire d’un mètre quatre-vingt-cinq arbore un visage revêche et une mine mauvaise, comme s’il avait été forcé à officier ce jour. Après l’habituel discours de prolégomènes, il en vient rapidement aux vœux, puis à la question fatidique qui fait parfois trembler les familles des futurs mariés, de peur que l’un d’eux ne se dérobe au moment de franchir le cap.

Monsieur Frank Hilaire Essiane, acceptez-vous de prendre pour épouse mademoiselle Carla Marie Ndjakou ici présente, de l’aimer, de la chérir et de la protéger, dans la joie comme dans la peine, pour le meilleur et pour le pire, et ce jusqu’à ce que la mort vous sépare ?

Claudette Ndjakou est au bord de l’implosion. Son futur beau-père semble s’amuser de ce moment. Dans son élégant smoking trois pièces noir en satin, il hausse plusieurs fois les sourcils dans sa direction. Il la taquine. Il sait qu’elle meurt d’envie de le voir épouser sa mère. Faire languir la petite Claudette, Frank Essiane y prend un malin plaisir.

La jeune fille craque. Elle se lève et, d’un ton catégorique, s’écrie :

— Oui, papa le veut !

L’interminable éclat de rire que l’on entend s’échapper de St. Madeleine laisse présager, à ce moment-là, le plus heureux des ménages. D’ailleurs, sur la photo traditionnelle, on y voit les Essiane sourire tous trois à l’avenir.

___

24 décembre 1998. Il est dix-neuf heures et quart. Le réveillon de Noël promet d’être animé chez les Essiane. Dans leur grande et belle maison d’un quartier résidentiel de Nanfe, la famille a convié des invités à savourer un bon dîner.

Au salon, Frank Essiane rit à gorge déployée ; son cousin, Edmond Mabali vient de lancer une boutade. Sur un canapé non loin, Mamadou Ndoumgoura, le voisin, avale une gorgée de jus de Bissap en s’efforçant de garder ses manières, tandis que Jérôme Lodi, ami d’enfance de Frank Essiane, s’empresse de mettre de la musique. L’ambiance est agréable, les esprits volages, quand le téléphone de Carla Essiane – qui s’affairait encore en cuisine – retentit sur la table basse, au milieu des convives. Frank Essiane l’attrape et, après avoir vérifié l’identité de l’émetteur, crie à sa femme :

— Chérie ! Un appel de ta patronne !

Carla Essiane se précipite dans le salon, sa fille sur ses talons. Jérôme Lodi baisse la musique. Carla décroche.

— Allô ? Madame Mboa ?... Oui… Bien sûr, madame, tout était en règle… Maintenant ? (Carla Essiane consulte son bracelet-montre et fait la moue.) C’est entendu, j’y vais tout de suite.

Carla Essiane affiche une mine dépitée lorsqu’elle se tourne vers son mari. Madame Mboa, directrice de sa boite, insiste pour qu’elle se rende au bureau malgré l’heure tardive. Quelqu’un a laissé ouvert un robinet, et le gardien de nuit signale une inondation.

— Promis, je fais vite, mon amour.

— Ne t’en fais pas. Prends ton temps et roule prudemment, ma chérie. On t’attend.

Carla Essiane laisse des directives à sa fille avant de s’en aller. Tout sourire, celle-ci la rassure et croise les bras devant son tablier rose.

— Va en paix, maman, je gère !

Carla Essiane partie, Claudette se tourne vers les quatre hommes qui se connaissent depuis un sacré bail. Depuis huit mois, elle les voit acoquinés ensemble, deux weekends sur quatre, souvent à regarder des matchs de football, dès fois à roucouler dans le jardin en mangeant des grillades. De ce qu’elle a appris, tous les quatre ont fréquenté le même internat. Ils sont comme cul et chemise. Et avec le temps, Claudette Essiane a appris à connaître leurs goûts par cœur. Elle va au-devant de son beau-père et des visiteurs avec une mine pondérée.

— Mon cher papa, je te rapporte une bouteille de whisky et du coca. Pour vous, Mamadou…

Mamadou Ndoumgoura, la quarantaine, est un grand monsieur, très noir, accoutré d’un boubou. Une barbe noire et épaisse lui mange le visage de manière désordonnée.

— (...) Pour vous, Mamadou, ce sera des arachides grillées et une autre grande cuve de Bissap. Et enfin, pour les tontons Mabali et Lodi, ce sera des bières et rien que des bières !

Edmond Mabali et Jérôme Lodi, dans la quarantaine eux aussi, sont aussi clairs de peau que Mamadou Ndoumgoura est noir, et ils font deux têtes de moins que lui. Sur leurs fauteuils respectifs, ils sourient à la brave fille en hochant la tête. Claudette Essiane fera, à coup sûr, une bonne épouse à l’avenir.

Lorsqu’elle disparaît en cuisine pour satisfaire aux besoins des grands hommes, Claudette Essiane entend la musique reprendre derrière elle. Elle sourit à son tour. Elle va gérer et, ainsi, tenir la promesse faite à sa mère.

Une demi-heure a passé lorsque, la table dressée et les boissons servies, Claudette disparaît dans sa chambre. Sa maman n’est toujours pas rentrée. Dans le salon, Frank Essiane et ses invités passent néanmoins un bon moment. Ils boivent, dansent et chantent à tue-tête. Sur son lit, Claudette feuillette une bande dessinée. « La Belle au bois dormant » est l’un de ses plus beaux contes de fées. Ses yeux s’illuminent en voyant le baiser du Prince à la Belle, mais l’on toque à la porte, et la petite fille revient trop vite sur terre.

Plateau à la main, Frank Essiane pénètre à l’intérieur de la chambre.

— Poussin, je t’apporte de quoi te désaltérer.

Claudette sourit en s’asseyant en tailleur sur son lit. Son beau-père la rejoint, s’assoit près d’elle, et lui tend un verre de jus d’orange. Puis il entame une conversation bien étrange :

— Poussin, dis-moi, comment tu me trouves ?

Claudette a un gloussement.

— Comment je te trouve ? Papa, enfin, qu’est-ce que tu veux dire ?

Eh bien, dis-moi, comment tu me trouves physiquement ? Tiens… (Il indique d’un coup de menton la bande dessinée sur l’oreiller.) comparé à ce beau prince, par exemple, comment je suis ?

— Tu es le plus beau des papas.

Frank Essiane a un rictus. La réponse de sa belle-fille semble l’avoir contrariée.

— Poussin, je ne suis pas ton père.

Claudette avale difficilement une gorgée de jus d’orange. Frank Essiane, dont l’haleine empeste l’alcool, poursuit :

— Écoute… et si on faisait un jeu ?

— Un jeu ?

— Oui. Avec Edmond, Mamadou et Jérôme, on pensait à un truc : des devinettes.

Un sourire illumine le visage de Claudette.

— Ah oui ? Je veux jouer !

— Oh, tu vas jouer, rassure-toi, mon poussin. Mais sache que ce sont des devinettes un peu… spéciales. Elles portent sur tes bandes dessinées. Avec les autres, nous allons tenter de deviner, sans que tu ne nous dévoiles la première de couverture de tes contes de fées, quelles en sont les différents protagonistes.

Claudette est tout excitée. Un jeu sur ses princesses adorées. Elle va passer un chouette moment. Mais Frank Essiane pose un gage :

— Attention poussin, le jeu ne s’arrête pas là. Pour chaque mauvaise réponse, nous nous débarrasseront d’un vêtement. Et toi, tu feras pareil lorsque nous répondrons correctement. On est bien d’accord ?

Dans son esprit d’enfant, Claudette visualise le déroulement de la partie. Est-ce que tout cela est correct ? Elle n’en est pas certaine. Une question lui brûle les lèvres. Elle se lance :

— Dis, est-ce qu’on va jouer dans le salon ?

Frank Essiane sourit, secoue la tête et prononce d’un ton de complicité :

— Voyons, poussin, ne dis pas de bêtises. Nous allons jouer ici.

Là-dessus, Edmond, Mamadou et Jérôme font leur entrée. Claudette Essiane est confuse. Son instinct – que son jeune âge ne lui permet pas d’écouter –, lui crie de tout arrêter. Mais en est-elle seulement capable ? Edmond, Mamadou et Jérôme ont cette lueur dans le regard. Une lueur inquiétante. Le premier s’assoit dos à la porte, les deux autres partagent une chaise. Le jeu commence…

Un jeu ? Non, cela n’a rien d’un jeu. Pour Claudette Essiane, la partie de devinettes tourne vite au supplice. Son beau-père est le premier à tomber la chemise. La petite fille est mal à l’aise devant les rires cyniques des autres. Il n’y a pourtant rien drôle. Elle veut s’en aller. Tout cela ne l’amuse pas. Elle veut voir sa mère.

— Ah, je ne t’ai pas dit, poussin ? Maman a appelé. Ça lui prendra plus de temps, finalement. Cette madame Mboa, décidément ! La charger de tout nettoyer la veille de Noël au soir... en voilà des façons de faire !

La peur s’empare de Claudette. Quelque part dans un coin de sa tête, elle se met à penser que cette situation est préméditée. Sa mère ne viendra pas la sauver. Le jeu se poursuit et, quand Mamadou Ndoumgoura entreprend de défaire sa ceinture, Claudette hurle :

— S’il vous plaît, je ne veux plus jouer !

C’est alors que Frank Essiane emprisonne ses bras et la plaque sur lit. Claudette hurle de plus bel tandis que les autres se marrent. Et soudain, comme dans un cauchemar, Blanche Neige, Cendrillon et Ariel s’esclaffent sur leurs murs respectifs. C’est en voyant Edmond Mabali sortir de sa poche une pince à décoffrer que Claudette Essiane perd connaissance. À ce moment-là, se dit-elle, sa vie va prendre fin ici. C’en est fini de ses rêves de princesse.

____

Claudette Abena avance en titubant. Elle se cogne, s’écorche un genou, mais ne s’arrête pas pour autant. Elle fuit avec les forces qui lui restent. Il ne faut pas s’arrêter. Si elle osait, c’en serait fini d’elle. Les voix derrière elle se rapprochent. Vite, un endroit où se cacher !

Claudette Abena repère les toilettes. Elle va s’enfermer et prie pour les avoir semés. Où se trouve-t-elle ? Ce n’est pas sa maison. Son cœur bat à tout rompre. Que quelqu’un lui vienne en aide ! Mais ne personne ne vient. Au contraire, elle entend ses poursuivants rigoler derrière la porte. Huit bras gélatineux se glissent par le bas de porte. Ils veulent l’attraper. Claudette tombe et pousse un cri.

— Pitié, laissez-moi m’en aller !

En se réveillant en sursaut, Claudette Abena envoie valser les draps. Elle a les yeux injectés de sang. 13 avril 2018 : 20 ans se sont écoulés. Dans un grand lit à baldaquin, un homme lui jette un regard plein d’empathie. Il a 35 ans, il est chauve et a les dents blanches. Il se penche vers Claudette et lui donne un baiser sur le front.

— Chérie, c’est encore un de ces rêves, n’est-ce pas ?

Claudette rassemble ses souvenirs : Ah oui, elle est mariée maintenant et habite à Tonde, à deux heures de route de Nanfe. C’est une femme séduisante de 28 ans, qui a fait d’excellentes études et qui est devenue mère, voilà quatorze années de cela.

À l’époque, Carla Essiane, sa maman, l’avait mise à la porte en découvrant sa grossesse précoce. Claudette n’avait pas osé lui avouer qu’en réalité, le père n’était autre que son époux, Frank Essiane, ou l’un de ses anciens camarades d’internat.

Pendant des années, ils l’ont violée, encore et encore, sans que jamais Claudette ne le révèle à personne. Un profond traumatisme s’est créé en elle, et il la poursuit aujourd’hui, alors même qu’elle porte le nom de Roger Simon Abena, agent de police qu’elle a épousé quelques mois plus tôt, dans la plus stricte intimité. Un mariage à mille lieux de ce dont elle avait toujours rêvé.

— Roger, je n’en peux plus. Ces cauchemars n’en finissent pas.

— J’ai pris rendez-vous avec un psychologue, ma chérie. Nous irons aujourd’hui. Je suis certain qu’il y a une solution.

Claudette fond en larmes. À Roger Abena non plus, elle n’a pas parlé de son passé. Elle aurait pu lui dire, mais l’aurait-il épousée ? Aurait-il élevé son fils, Marc, comme si de rien était ? Roger est un homme bon, sain d’esprit. Mais les hommes changent si vite…

Il est quatre heures de l’après-midi quand Roger et Claudette Abena quittent le cabinet du psy. Le rendez-vous n’a pas été productif. Claudette ne s’est pas ouverte. Dans la voiture qui les ramène à la maison, le silence est accablant. Roger ne sait plus quoi faire. Sa femme est l’ombre d’elle-même.

Roger Abena gare devant la maison. Il laisse Claudette descendre et prétexte une entrevue entre amis pour s’éclipser. Il a besoin d’air, de faire le point, car depuis des semaines, il ne trouve pas le sommeil.

Claudette regarde son mari s’en aller, la mine sombre. À coup sûr, ses crises vont finir par détruire son mariage. Elle le pressent, mais se refuse à tout avouer. Elle a honte. Elle a peur. Elle est traumatisée.

Quand elle passe la porte d’entrée, Claudette est alertée par un bruit. C’est un cri. Non. Un appel à l’aide. Brusquement, elle est paralysée et replonge dans son enfance : quelque part dans la maison, une fille appelle à l’aide, comme elle, 20 ans plus tôt, entourée de ces quatre loups.

Claudette se décide à bouger. Elle fonce dans sa chambre à coucher, s’empare du revolver que son mari conserve dans sa table de nuit, puis se précipite vers la source du bruit. Devant la chambre de son fils, elle s’arrête. C’est ici.

— Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible…

Et pourtant si, c’est vrai : cette silhouette menue, ce visage ingénu, ces yeux semblables aux siens, c’est lui ! C’est Marc ! Et… il viole une fille !

Il est déjà trop tard quand Claudette reprend ses esprits. Une balle s’est logée dans la tête de son fils, la fille s’est enfuie et l’arme du crime git à même le sol. Combien de temps a passé ? Claudette l’ignore. Elle n’en a cure. Elle ramasse le revolver, le range dans un sac et, comme une automate, referme la porte de la chambre et s’en va faire à dîner.

Roger rentré vers 20 heures et tandis qu’il est l’heure de passer à table, Claudette informe son mari de l’absence de Marc.

— Il dort chez un ami, ce soir.

— Ah bon ? Il ne m’en a pourtant pas parlé.

— En a-t-il vraiment besoin ? Il a ma permission. C’est mon fils, après tout, pas le tien !

Roger Abena est surpris par le ton de sa femme. Jamais, depuis qu’il la connaît, elle ne lui a parlé avec tant de froideur.

— Chérie, est-ce que tout va bien ?

— Mais oui, mais oui ! Au fait, je voyage ce soir.

Roger Abena fronce les sourcils.

— Je te demande pardon ?

— Je vais chez ma mère. Je prends le dernier bus.

— Mais, enfin, pourquoi ? Est-ce qu’elle est malade ?

— Non. C’est son mari. Je crois qu’il a attrapé froid.

Roger Abena reste pantois. L’attitude de Claudette l’inquiète, mais elle est majeure et vaccinée, alors il laisse faire.

Deux heures après que sa femme est partie, la police frappe à la porte de Roger. Le commissaire Edgar Aloga se présente. C’est un homme aux traits sévères qui ne s’embarrasse point de civilités :

— Ramenez-nous madame Abena sans faire de vague, Officier Abena.

— Ma Claudette ? Une seconde, Mon commissaire, il doit y avoir une erreur…

— Impossible ! Une jeune fille rapporte avoir assisté à un meurtre dans cette maison même.

Roger Abena se décompose lorsqu’il découvre le corps sans vie de Marc. Il fouille sa table de nuit. Le revolver a disparu. Alors il évoque avec le commissaire Aloga la dernière conversation qu’il a eue avec Claudette.

___

Claudette Abena sonne à la porte de ses parents. Une minute s’écoule sans qu’on vienne lui ouvrir. Elle est calme. A-t-elle jamais été aussi calme ? Elle sort le révolver de son sac à main. La porte s’ouvre. C’est Frank, il a vieilli, mais ça n’en demeure pas moins lui…

— Poussin ?

Claudette Abena a un rictus. La réponse de son beau-père semble l’avoir contrariée.

— Frank, je ne suis plus ton poussin.

Il déglutit quand il remarque le revolver dans la main droite de Claudette. Aussitôt, elle le lève juste sous ses yeux.

— Écoute… et si on faisait un jeu ?

— Un jeu ? s’exclame Franck.

— Oui, des devinettes. Elles portent sur un roman d’auteur, un roman sérieux, car devine quoi ? Je ne lis plus de contes de fées.

Frank Essiane frétille.

— Tu vas tenter de deviner, sans pour autant que je ne te dévoile la première de couverture, de quel roman est tirée cette citation. Mais attention Frank, le jeu ne s’arrête pas là. Une mauvaise réponse et je te débarrasse de la vie. On est bien d’accord ?

— Claudette, je t’en prie…

Le jeu commence…

— « C’est étonnant comme les vies se ressemblent au-delà de certaines apparences : elles sont toutes malheureuses. Il n’y a certainement pas un humain qui puisse déclarer sans rire : « J’ai obtenu de la vie tout ce que je voulais, je ne lui demande plus rien. » ».

Frank Essiane est tétanisé. Il n’a aucune idée de la réponse.

— Frank, de quel roman est tirée la citation ?

— Poussin…

Avec toute sa lucidité cette fois, Claudette Abena vide son chargeur. Frank Essiane s’écroule, tué sur le coup.

— « Mission Terminée », Mongo Beti.


Comme un symbole, Claudette Abena s’est ôtée la vie le 24 décembre de cette année-là. Dans sa cellule, à la prison centrale de Manfe, elle a laissé une lettre d’adieu, aussi glaçante qu’émouvante, dans laquelle elle a fait le récit des deux cent trente-trois jours durant lesquels Frank Essiane, Edmond Mabali, Mamadou Ndoumgoura et Jérôme Lodi ont abusé d’elle. À sa lecture au tribunal, Carla Essiane a fait un infarctus.

Le drame avec les contes de fées, c’est que la beauté qu’on leur prête est falsifiée. À l’origine, ce sont des histoires bien cruelles, dont l’épilogue est souvent cauchemardesque.

Si seulement Claudette l’avait su.