Chapitre 1
– Greta, avez-vous nourri l’enfant ? S’éleva une voix de femme étrange.
De prime abord, elle donnait l’impression de faire montre de chaleur. L’on aurait dit une mère occupée s’inquiétant du bien-être de sa progéniture. Or, Madame Ling ne manquait pas de temps, ne courait pas non plus derrière le travail. Engoncée dans un tailleur impeccable, elle regardait sa bonne sans qu’aucune chaleur ne se dégage de ses prunelles de jais.
Ni, par extension, de ses mots.
– Son plateau l’attend sur sa table de nuit, répondit ladite Greta en baissant les yeux.
Elle n’aimait pas croiser le regard de sa patronne, laquelle trouvait toujours quelque remarque désagréable à lui faire. Zieuter le sol, ou même ses pieds, était pour elle la garantie de sa tranquillité.
– Bien.
Le silence qui s’ensuivit fut d’une lourdeur incroyable, comme à chaque fois que Madame Ling s’interrompait. Il semblait que l’atmosphère s’épaississait, écrasait les épaules d’ores et déjà affaissées de la pauvre Greta. Cette dernière garda le silence, dans l’attente de nouvelles directives qui, elle le savait parfaitement, ne tarderait pas à arriver.
– La nouvelle infirmière que j’ai dépêchée auprès du Centre arrive demain, lui apprit Madame Ling. Je compte sur vous pour l’accueillir dignement. Souriez, et ne manquez pas de lui rapporter mes consignes. Veillez à ce qu’elle se montre ferme avec l’enfant, puisqu’il n’y a que de cette façon que les choses fonctionnent avec lui.
Si Greta hocha la tête sans rien montrer de ce qu’elle ressentait, elle n’apprécia pas les mots utilisés par son employeuse. Ils étaient froids, dénués de toute humanité et cette manière qu’elle avait de parler de son propre fils avait de quoi interroger sur sa façon de l’élever. Quoiqu’il s’agissait d’un bien grand mot quand on savait le peu de temps qu’elle passait avec lui. L’enfant connaissait-il seulement le prénom de sa mère ? La question pouvait légitimement se poser.
– Veillez également à ce qu’elle lui fasse prendre sa médication correctement et aux heures habituelles. Il est hors de question qu’elle prenne peur à cause d’une crise de l’enfant.
Les infirmiers et infirmières s’étaient régulièrement enchaînés ces derniers mois, au grand dam de Madame Ling. Elle ne tolérait rien de moins que l’impeccable et n’avait aucun autre désir que celui de se montrer parfaite sous tous les angles. Cela passait notamment par un contrôle total de ce qu’il se passait dans son foyer et par la tenue de chacun de ses occupants.
C’était d’autant plus vrai concernant l’enfant, le vilain petit canard, la tâche que l’on se devait de dissimuler au plus grand nombre.
– Bien évidemment, Madame.
Madame Ling darda sur Greta son regard polaire, avant de se détourner d’elle.
– Enfin, si tout va bien, nous n’aurons bientôt plus à nous préoccuper de ce problème.