Chapitre 0, intro. Pancakes et réflexion
L’appart est calme aujourd'hui, à part le bruit du vent qui siffle à travers les fenêtres mal isolées, et les touches de mon clavier qui claquent par intermittence.
Je suis installée à la table du salon, dans une position à moitié avachie, le regard perdu sur l’écran de mon ordinateur.
C’est pas bien glorieux, mais c’est ma routine depuis quelques semaines...
Autour de moi, c'est le désordre habituel... Des livres empilés par terre, un plaid qui traîne sur le canapé, et des mugs de thé vides abandonnés un peu partout.
Tom râle souvent que je devrais ranger, mais il est pas vraiment en position de donner des leçons vu le bordel dans sa chambre.
Tom, c’est mon frère, mon coloc depuis trois ans maintenant.
Pas par choix, mais par nécessité.
La vie est chère, surtout ici, et on s’en sort mieux en partageant le loyer.
Il a toujours été là pour moi, et je fais pareil pour lui, même si ça veut dire supporter ses manies et ses pancakes brûlés les dimanches matins...
Ce week-end, il est pas seul, comme souvent.
Malo, son mec depuis bientôt deux ans, est là, enfin, il est dans la piaule car il dort encore.
À eux deux, c’est un mélange explosif entre le sérieux de Tom et l’humour ravageur de Malo.
Ils se sont rencontrés dans un café associatif, et ça a été le coup de foudre. Le genre de truc que tu vois que dans les films, sauf que nos parents, eux, ont pas trop apprécié la réalité.
Savoir que Tom sortait avec un mec, noir, en fauteuil roulant, et sans diplôme... Pour eux, c’était trop d’un coup.
Alors, j’ai pris mon rôle de sœur à cœur. J’ai soutenu Tom dans toutes les disputes familiales, j’ai argumenté jusqu’à perdre ma voix, et j’ai même menacé de couper les ponts une fois ou deux. Aujourd’hui, ça va mieux.
Nos parents sont maladroits mais font des efforts, et moi, j’ai gagné un quasi nouveau frère avec Malo, même si par moment il me tape sur les nerfs.
Je soupire en continuant de scroller les annonces d’emploi.
Toujours rien d’intéressant...
« Toujours rien ? » demande Tom pile au moment où je le pense, depuis la cuisine. Il porte son éternel pyjama gris, celui qui a un trou au genou, et prépare des pancakes.
Ça sent déjà un peu le brûlé.
« Rien d’intéressant, que des jobs où on te demande d’être surqualifiée pour être sous-payée. »
« Bah, ça résume le marché, » il répond avec un sourire qui dévoile ses dents du bonheur.
La porte de sa chambre s’ouvre brusquement, me faisant sursauter.
Malo en sort, comme une tornade sur roulettes.
Son fauteuil grince un peu sur le parquet, mais lui, il rayonne avec son éternel sweat trop grand et sa casquette vissée sur la tête dès le réveil.
« Salut les glandeurs ! Toujours en train de vous plaindre ? » lance-t-il, un sourire en coin.
« Salut à toi aussi, squatteur, » je rétorque en levant les yeux de mon écran.
Malo roule jusqu’à moi et pique un biscuit qui traîne sur la table basse trop petite pour tout mon bordel.
Il mord dedans sans vergogne avant de répliquer : « Alors, Cleite, toujours pas trouvé un job pour payer tes pizzas ? »
« Toujours pas trouvé un moyen de te mêler de tes affaires ? » je grommele en attrapant mes cheveux violets qui s'emmêlent pour en faire un chignon flou.
Tom éclate de rire depuis la cuisine derrière nous, « Soyez gentils, vous deux. Cleite, il essaie juste de t’aider. »
Malo hausse un sourcil et se redresse dans son fauteuil. « Non, je me moque, c’est tout. Mais bon, vu que je suis sympa, je vais quand même rappeler que le poste dont je t’ai parlé est toujours libre. » il chuchote.
« Encore cette histoire ? » je soupire.
Malo croise les bras, un sourire défiant aux lèvres. « Bah ouais. Sérieux, c’est un bon job. T’es logée, bien payée, et t’aurais même plus à supporter ton frère tous les jours. C’est pas la vie rêvée, ça ? »
Mon frère arrive avec sa grosse assiette de pancakes et s’installe à côté de moi.
« Franchement, il a raison. Et toi qui râles tout le temps de l’espace ici, là-bas, tu pourrais avoir ta propre chambre... »
Malo renchérit en me fixant avec insistance. « Les autres résidents sont cools. Je suis sûr que tu t’entendrais bien avec eux. »
Je hausse les épaules. « Peut-être. Mais je sais pas si j’ai la patience pour ce genre de boulot. »
« Arrête, tu rigoles ? » Malo secoue la tête, faisant danser sa casquette rouge et blanche, « T’es patiente, gentille, quand tu veux, et en plus tu sais t’adapter. Sérieux Cleite, donne-toi une chance. »
Tom hoche la tête, agitant ses boucles devant ses yeux. « T’as rien à perdre. Et puis, on sait tous les deux que t’en as marre de chercher des petits boulots pourris. »
Je prends une bouchée de pancake, brûlé, comme prévu, et réfléchis.
Peut-être qu’ils ont raison...
Ça fait des semaines que je tourne en rond, et un nouveau départ ne pourrait pas me faire de mal.
« Bon, d’accord, » je finis par dire. « Je vais y réfléchir. »
Malo sourit, triomphant. « Ça, c’est ma Cleite. Je savais que t’étais pas si têtue. »
« Génial, tu veux une médaille peut-être non ? » je rétorque en levant mes yeux marrons au ciel.
Ils éclatent de rire, et malgré moi, je souris aussi.
Malo repose son biscuit et me lance, plus sérieux cette fois-ci, « Plus concrètement, tu serais aide humaine dans notre maison. En gros, tu nous filerais un coup de main au quotidien. C’est pas une maison médicalisée ou un truc chelou, hein. On est juste une bande de résidents avec des besoins différents : moi avec mon fauteuil, Laetitia qui est muette, Noé avec ses angoisses, Léandre qui est aveugle… et Louis, heu, lui, il est… spécial. »
Tom éclate de rire. « Spécial, c’est le bon mot. »
Je ne réponds rien au commentaire de mon frère vu que je ne connais personne de la résidence où vit son mec.
Malo continue, imperturbable. « Bref, t’aiderais à gérer les petites galères, à organiser la maison, et à être un point de référence quand y’a un problème. Et je te jure, c’est pas l’enfer. »
Je fronce les sourcils. « Et toi, tu fais quoi là-dedans ? »
« Moi ? Je fais mes gâteaux et je les nourris ! » plaisante-t-il avant de redevenir sérieux. « Allez, pense-y. Ça pourrait être le truc qui te sort de cette spirale. Et en bonus on serait encore coloc ! »
Je hoche la tête, songeuse.
Peut-être qu’il a raison...
Après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ?
Mon ancien boulot était clairement devenu une corvée, et c'est hors de question que je trouve un truc horrible seulement pour payer mes factures...
Cette proposition, c'est peut-être une chance de faire quelque chose de nouveau.
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