PROLOGUE
Dans le 14ᵉ arrondissement de Paris, coincée entre une supérette bio et une boulangerie qui vend des croissants à trois euros pièce, se trouve la résidence « Les Mimosas Épanouis ». Un nom qui, en toute honnêteté, ne reflète pas vraiment l’ambiance. Si les mimosas avaient effectivement fleuri dans le jardin, les résidents, eux, semblaient avoir laissé leur enthousiasme dans le passé.
Ici, les journées s’étiraient lentement, rythmées par des épisodes interminables de Motus et des ateliers de bricolage où on décorait des pots de yaourt avec des paillettes (parfois trop peu, parfois beaucoup trop). Mais au milieu de cette douce torpeur, trois hommes avaient décidé de ne pas se laisser emporter par la routine. Trois hommes, trois caractères bien trempés, et une amitié aussi improbable qu’un régime sans sucre pour un pâtissier.
Marcel, ancien boulanger-pâtissier, était le plus gouailleur du trio. Il parlait comme s’il était encore derrière son comptoir à engueuler ses apprentis. Avec sa bedaine qu’il appelait affectueusement « mon capital sympathie » et ses expressions fleuries, il avait un avis sur tout, surtout sur ce qu’il ne connaissait pas.
— Franchement, la soupe d’hier soir, c’était pas une soupe, c’était de l’eau chaude avec des illusions, pestait-il en s’attaquant à son troisième croissant de la matinée.
Pour Marcel, la vie était simple : tout se résumait à du beurre, du sucre, et une bonne dose de mauvaise foi.
— Les Mimosas Épanouis ? Tu parles, ici, on s’épanouit autant qu’un pain au chocolat sans chocolat, lançait-il régulièrement à ses camarades, un sourire en coin.
Louis, ancien militaire et grand adepte de la discipline, était persuadé que tout se réglait avec un peu d’effort physique. Il se baladait avec une canne (qu’il appelait son épée) et des souvenirs de sa gloire passée qu’il n’hésitait pas à évoquer, souvent à grand renfort d’exagérations.
— À 20 ans, je pouvais faire 150 pompes d’affilée, affirmait-il, la voix grave et le torse bombé. Aujourd’hui, j’en fais encore cinq. Pas mal pour un vieux, non ?
Pour Louis, les muscles étaient la réponse à tout.
— L’amour, la guerre, les bocaux de cornichons trop serrés… Tout se gagne avec un peu de force, messieurs. Pas besoin de vos bouquins ou de vos pâtisseries, hein !
Marcel levait les yeux au ciel à chaque fois, marmonnant dans sa barbe :
— T’as pas compris, mon pauvre vieux. Une bonne religieuse au chocolat, ça fait plus d’effet qu’un bras musclé.
Et puis il y avait Robert, ancien professeur de français, l’intellectuel du groupe. Toujours un livre à la main, un carnet dans la poche et des citations prêtes à être dégainées à la moindre occasion. Poète dans l’âme, il voyait la maison de retraite comme une grande métaphore de l’existence : un lieu où le temps suspendait son vol, pour citer Lamartine. Mais ses deux compères ne l’épargnaient pas.
— Arrête avec tes poèmes, Robert, on dirait un biscuit chinois ! avait lancé Marcel un jour où il tentait de réciter Baudelaire au petit-déjeuner.
Robert, imperturbable, souriait.
— Un jour, Marcel, c’est grâce à mes vers que tu séduiras une femme.
— J’ai pas besoin de tes vers, répliqua Marcel, moqueur. Moi, c’est mes éclairs au café qui parlent pour moi.
Tous les trois formaient un trio inséparable, une sorte de bande d’amis qui se chamaillait sans arrêt mais qui ne se serait jamais laissée tomber. Ensemble, ils tuaient le temps entre une partie de Scrabble (où Marcel trichait systématiquement), des promenades dans le jardin (où Louis faisait semblant de courir), et des conversations interminables où Robert essayait désespérément de les élever intellectuellement.
Mais malgré leurs chamailleries, ils avaient un point commun : l’ennui. Une routine qui pesait, même à trois.
— C’est pas une maison de retraite, ici, c’est un ascenseur bloqué entre deux étages, avait un jour résumé Marcel.
Ce qu’ils ignoraient, c’est que leur quotidien allait bientôt être bouleversé. Et pas par une nouvelle recette de soupe ni par un changement de kiné. Non, leur univers allait basculer grâce à une seule personne. Une tornade appelée Marguerite.
Et ça, ils n’étaient pas prêts. Pas du tout.