La pluie se confond avec ses larmes

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Summary

Dans ce roman choral les vies d'Anna, de Nadia et d'Elisabeth s'entremêlent. Une narration à plusieurs voix face aux violences conjugales.

Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
18+

1. Anna


Lundi 28 Octobre 2024.


A ses côtés, des femmes, des hommes et quelques enfants.

Elle ne leur accorde aucun regard mais fixe le sol, coupable mais meurtrie. Une forme de lâcheté ou de déni face à une réalité, bien que sous ses yeux. Dans ce bus, face à eux, face à ceux qui n'ont plus rien.

Le chauffage est sous son siège, elle écoute malgré elle son vrombissement sourd, dans le même temps une chaleur malsaine envahit peu à peu le bas de son corps. Elle relève son visage pour plaquer sa joue droite contre la vitre froide.

Depuis la grande fenêtre du bus la route défile. Les forces de l'ordre sont absentes. Pas de camionnette, pas d'évacuation imminente.

Mais eux, eux sont toujours là, marchant inlassablement le long de cette route pour se rendre à Auchan et dans l'autre sens, pour rejoindre leurs camps.

Eux, ce sont les milliers migrants qui rejoignent les plages de sa région. Eux, ne sont jamais les mêmes visages.

Elle sait que les gens d'ici roulent trop vite, trop proches d'eux, certainement ignorants ou " je-m'en-foutistes ". Elle sait que les passeurs qui les attendent sont le maillon d'une chaîne. Elle sait que ces familles, ces anonymes tentent de traverser la Manche vers le Royaume-Uni.

Au péril de la mer, au péril de leur vie, dans de petits bateaux de fortune moyennant finance.

Elle sait cette eau est verdâtre et glacée. Elle sait qu'il y a eu un mort ici, sur cette route.

En août dernier, un migrant a été involontairement renversé par un automobiliste de la région. Elle y repense à chaque trajet, de peur que cela ne se reproduise.



Ils arrivent à la gare de Dunkerque. L'imposant véhicule s'arrête sous un hall à cent mètres de l'entrée principale. Elle attends, patiemment laissant passer devant elle, par pudeur peut-être, le reste des passagers.

Anna porte une écharpe rouge en plus d'un épais manteau de laine gris. Il tient par une ceinture et peluche par endroit lui donnant une allure négligée. Posé par terre à ses pieds un sac de randonnée d'une couleur sombre montrant des traces d'usure du passé.

Un frisson de fatigue la surprend. Ses yeux sont vitreux et déshydratés par l'alcool, ils brillent de milles feux.

A travers les vitres, le ciel apparaît pour l'instant encore parfaitement noir.

Pour descendre, elle prend la précaution de tenir la rampe de sa main droite, de l'autre elle porte une imposante valise bleue à quatre roulettes.

Certains diraient qu'elle est aidée par sa taille, par sa carrure épaisse et ses fesses rondes, mais fermes. En effet, au premier regard Anna se distingue par son physique, une femme plus grande que les autres.

Un vent violent souffle sur les boucles blondes encore humides qu'elle a pris soin de former.

Ses compagnons de trajet, eux, s'éloignent vers une autre destination. Elle les regarde un temps partir au loin puis marche brusquement d'un pas soutenu tout son corps faisant face à la tempête naissante.

Elle avance, concentrée dans son effort, avec droit devant elle l'hôtel "Le Bretagne", casque posé sur sa masse de cheveux, connecté et réglé au plus haut volume. Elle n'entend plus aucun bruit aux alentours.

Anna stoppe son effort, et prend une grande inspiration. Elle arrive devant les marches de l'entrée. Une violente bourrasque la surprend.

La pluie se rajoute à celle-ci, déstabilisée, elle s'immobilise et tente de retrouver difficilement un équilibre précaire. S'en est trop pour elle.

En quelques secondes, la pluie se confond avec ses larmes.

Anna est victime de violences conjugales.

C'est un secret bien enfoui dans son esprit, loin derrière son cœur, loin derrière ce qu'elle est et de ce qu'elle montre au monde qui l'entoure.

Anna sait mais elle se tait.

Par honte, par peur de ne savoir où aller le jour d'après, par peur d'affronter réellement le monstre qu'il est, parfois.