Chapter 1
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Chouf … à Marseille
Autrice : Kasdi Hayat
Titre : Chouf … à Marseille
Traduction : Bourenane Malika
Audit linguistique : Dr. SahbatouRédouane
Révision : Reghioui Kouider
Illustration couverture : Reggab Zakaria
Mise en Page : Belhabib Abdelfetah
ISBN : 978-2-38660-034-0
EAN : 978238660034
13014 Marseille, France
Email : [email protected]
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Chouf … à Marseille
Roman
Par Kasdi Hayat
Traduction : Bourenane Malika
Dédicace
A ces morts, à ces trépassés dans leur dernière traversée du retour au pays pour lequel ils entonnent leurs derniers chants...
A leurs cœurs qui s’acharnent à remodeler leurs battements sur le rythme des vagues de la mer...
A tout partant dont la valise de voyage a refusé de porter dans ses plis son cœur, ce cœur qu’il a laissé là-bas en compagnie des mouettes, des grappes de raisins et de la première fièvre qu’il a connue...
... la fièvre de l’amour.
Chapitre I
Cruel voyage que le voyage du cercueil ! Voyage de corps qui finissent un jour par passer sur ce tapis, chargés dans des cercueils ! Le trépassé traversera ce couloir marin, sans que personne ne puisse entendre son cri intérieur sauf la mer, cette mer fatiguée par les blessures de ceux qui ont vécu sur ses rivages, qui en ont fait la route vers ce que cache l'inconnu sur l'autre rive. Fatima se souvient de sa première traversée, il y a de cela vingt-cinq ans.
La mémoire conserve encore intacts tous les détails : peur, joie, tristesse..., tous les événements qui ont marqué ce jour mémorable. Tout se grava dans sa tête tandis qu’elle foulait le pont du ferry Tariq Ibn Ziyad qui les emmenait, elle, son mari Nour Eddine et leur fille Naïma âgée de six ans, sur l'autre rive, l’autre rive d’où étaient partis des convois de Romains et de Français pour envahir notre pays. De nos jours, pensa Fatima avec amertume, nous en sommes réduits à quitter notre terre natale, terre de nos aïeux, pour rejoindre cette autre rive tout comme l’enfant qui ayant perdu sa mère, recherche une mère tout en sachant que le destin ne donne pas deux fois une mère.
Cette fois-ci, c’est en regardant par le hublot de l’avion que Fatima se remémore le jour où elle a quitté le pays. Et quel jour fut ce jour ! Les côtes d’Alger en berne, laissaient voir un visage endeuillé : tout pleurait les morts que les inondations avaient emportés avec furie. Dieu Seul sait comment la mer a ouvert grand la gueule pour les engloutir. Les bâtisses ressemblaient à cette femme frappée soudainement de veuvage, que l’existence a trahie, qui erre, perdue dans les rues, à la quête de la sécurité qu’elle ne trouve pas. Le soleil n’était pas encore levé. Les premières lueurs de l’aube luttaient contre les ténèbres de la nuit pour s’accaparer le ciel. Qu’il est étrange le soleil de la mer ! Qu’il est féroce ce soleil qui accompagne et attise ta plaie pour t’arracher à ta terre natale et te faire échouer sur une terre étrangère. Son teint va forcément changer et ses rayons vont devenir élégie silencieuse pour sourds-muets.
Elle portait cet enfant encore fœtus dans son ventre quand elle avait quitté le pays. Aujourd’hui, elle revient rendre au pays sa semence, à une terre cet enfant ; elle revient rendre son enfant à cette terre, cette terre qui lui donne droit à une portion de terre où il reposera en paix pour l’éternité.
Quand le bateau jeta l’ancre à Marseille, elle eut cette terrible impression qu’on lui arrachait l’âme. Sa perception du monde allait changer, devenir autre. Le teint des choses, des fleurs, des légumes, la senteur des plats allaient changer. Le goût, le parfum, la saveur de la terre allaient devenir inconnus. L’éclat des rires, les façades des cafés, les destinations des trains, inconnus, ils allaient le devenir également.
Fatima laisse glisser sa tête sur l’épaule de sa fille, tentant de plonger dans un sommeil qu’elle souhaite éternel, un sommeil dont elle souhaite ne plus se réveiller... Rien ne pourrait jamais plus la sortir du traumatisme que lui a causé le choc de ce dramatique accident qui ôta la vie à son fils Sofiane qui dort du sommeil éternel, dans la soute de l’avion.
Au cours de ce voyage, Sofiane ne prend plus place à ses côtés ; il ne met plus ce qu’il a de plus beau de vêtements, de plus élégant ; il ne met plus son parfum parisien pour que la terre de ses ancêtres l'étreigne et trouve en son étreinte un parfum qui la rend heureuse, une étreinte similaire à celle de la terre qui enlace les arbres du printemps. Tout le monde dans la famille trouvait dans son arabe hésitant un certain charme, une certaine douceur et lui s’efforçant de se défaire de l’emprise de la langue française. Lorsqu’il n’y parvenait pas, ses mots devenaient les porteurs du secret de son âme et de la douceur de sa voix, cette voix évadée du tréfonds de l’histoire de deux civilisations contradictoires.
Alors que l’avion traverse la brume matinale avec les premiers rayons du soleil, dans un ciel qui semble triste, la maman ne peut contenir ses larmes à l’apparition au loin de la ville d’Alger enveloppée dans sa blancheur éclatante pour recevoir cet enfant de retour de son exil, pour accompagner cet absent en sa dernière demeure.
– Nous voilà arrivés, dit Nour Eddine à sa fille Naïma, qui est tout ce qui lui reste après le départ de Sofiane. Prends soin de ta mère. Je vais être occupé avec la famille pour les formalités de sortie du cercueil de l'aéroport. Plaise à Dieu que tout aille pour le mieux.
– Ne t'inquiète pas pour ma mère, je suis avec elle...
Et elle serre fort la main de sa mère. Naïma sait que ce qui va suivre sera douloureux, pénible. Les retrouvailles avec la famille, les condoléances et l'enterrement seront des moments difficiles pour tout le monde. Le départ de Sofiane est une lourde épreuve. Entré en France encore fœtus dans le ventre de sa mère, le voilà qui en revient dans un cercueil. Il fut un médecin exceptionnel et croyait fermement que le fait d’être présent là-bas est en soi une responsabilité envers son pays.
Depuis son plus jeune âge, ses parents n’avaient cessé de lui mettre sur les épaules une responsabilité de la dimension de l’Algérie. Et ces expressions qui restèrent gravées dans son esprit : «... Tu es ici pour faire honneur aux Arabes, pour maintenir haut le prestige de l’Algérie... » « ... Nous ne sommes ni des voleurs, ni des ignorants... » «... Si réellement tu aimes ton pays et ta famille, tu as à prouver que tu es ici pour les honorer... »
Le rêve de Fatima était aussi beau que son nouveau-né aux yeux couleur miel. L’infirmière, impressionnée, l’avait pris dans ses bras immédiatement après sa naissance et s’était exclamée :
– Que tu es beau, bébé ! Regardez ces yeux magnifiques ! Prenez-le dans vos bras, madame... Serrez-le contre vous pour qu'il se sente en sécurité.
Encore sur la table d'accouchement, elle l’avait posé sur sa poitrine. Son premier cri avait traversé ses oreilles comme une douce mélodie qui touche l'âme. Elle l’avait embrassé sur le front et, pendant un instant, il s’était tu, comme s'il essayait de comprendre ce qui se passait.
– Avez-vous vu, Madame, à quel point ces petits sont intelligents ? Dès le premier instant, ils comprennent la valeur de l'affection et ressentent la présence de leur mère.
– En effet, regardez-le, c’est comme s'il réfléchissait et se posait des questions. Il veut savoir qui je suis.
– Ne vous en faites pas, il sait instinctivement qui vous êtes.
L’infirmière acheva sa phrase avec un sourire mesuré, porteur d'un message, comme si elle s'adressait à toutes les mères de l'humanité.
Après ce court moment de contemplation, il recommença à crier. Elle le serra dans ses bras. Les larmes de joie de la rencontre coulaient. Lui seul savait le secret de ses cris, lui seul réalisait la signification des premiers cris de la vie. A l’agonie, en rendant son dernier souffle, l’être humain pourrait découvrir, ressentir la douleur de la séparation de l’âme du corps, pourrait trouver l’explication au mystère des cris à la naissance. Le choc de la mort pourrait nous rappeler le choc de la naissance, pourrait guérir ses séquelles qui restent gravées sur le seuil de l’âme tout au long de notre voyage dans cette vie.
"Tu étais merveilleux, mon fils, quand tu es venu au monde. Tu étais d'un visage radieux tout en grandissant sous mes yeux. Tu souriais, tu pleurais, et tu insistais pour ne dormir que dans mes bras. Tu étais merveilleux lorsque tu fixais les détails de mon visage, cherchant à découvrir qui est ta mère, ton premier amour en ce monde."
Fatima avait oublié les jours difficiles passés dans la grande famille, les problèmes quotidiens qui pourrissaient la vie, les difficultés à joindre les deux bouts, sa situation sociale précaire. Elle avait oublié sa tristesse lors de sa séparation d’avec ses parents, ses frères et sœurs, d’avec sa patrie qu'elle n'aurait jamais cru quitter un jour. Lorsque Sofiane est né, de nouveaux sentiments envers son environnement et son lieu de vie sont nés avec lui. Il n'était pas facile pour elle d'arracher son âme de ses premières amours. Elle avait le sentiment que son âme dépérissait chaque jour, alors qu'elle parcourait les rues à la recherche de quelqu'un parmi les passants qui ressemblait à son père ou à sa mère, ou même à une voisine lointaine.
Tu es hors de chez toi, Fatima. Cette ville n'est pas la tienne. Ton cœur, ton âme, ton être sont encore là-bas, voyageant avec les vents pour visiter les mosquées, flâner dans les quartiers, les ruelles, savourer les fêtes en famille. Chaque soir, tu t'en vas avec le coucher du soleil où les lueurs crépusculaires pleurent l'absence des âmes pures. Chaque matin, tu te tiens sur la colline pour observer ton ancienne ville et les rêves de nouveaux bâtiments, aspirant à voir le ciel d'un pays nommé Algérie. La mer continue toujours à te porter, et tu continues toujours à rêver du retour de tes enfants avec, dans leurs sacs, des livres en arabe et le Coran. Les yeux de cette ville ne te voient pas, et c'est ce que tu ressens, toi qui y cherches l'impossible.








