Chapitre 1 : Les Ombres du Futur
Je marchais lentement le long du trottoir, mon sac battant doucement contre ma hanche à chaque pas. D’habitude, ce chemin vers l’école était presque automatique, mais ce matin, il avait une étrange qualité irréelle, comme si chaque détail du paysage m’échappait un peu plus à chaque instant.
Les mots de mon père tournaient en boucle dans ma tête, implacables :
“On n’a pas encore pris de décision. Mais si ça peut alléger les dépenses et te permettre de poursuivre tes études dans de meilleures conditions, on devra peut-être déménager. On veut t’offrir le meilleur, et s’endetter n’est pas la solution.”
Déménager.
Le mot sonnait creux mais lourd, comme une enclume suspendue au-dessus de ma tête. L’idée de quitter ce quartier, ces rues que je connaissais par cœur, m’était presque insupportable. Ces visages familiers – Ji-won, Do-hyun, Mi-yeon –, ces liens que j'avais si longtemps tenté d'établir, tous risquaient de disparaître. Je savais que je n’étais pas le genre de personne qui pouvait recommencer ailleurs.
J'ai soupiré, me fondant dans l'air glacial de décembre. J'ai essayé de rationaliser. C'est peut-être pour le mieux. Une nouvelle ville, une nouvelle école… peut-être que j'en ai besoin. Mais l'idée de les perdre… était comme une main froide saisissant mon cœur et refusant de le lâcher.
En arrivant devant les grilles du lycée, le contraste me frappa. Les rires, les discussions animées des autres élèves flottaient dans l’air comme une bulle de normalité à laquelle je n’avais plus accès. Le poids de mes pensées m’isolait, et je ne voulais pas — non, je ne pouvais pas — affronter tout ça. Je baissai les yeux, évitant les regards, contournant les groupes d’élèves et me dirigeai directement vers ma salle de classe.
Quand je poussai la porte, quelques visages se tournèrent vers moi, curieux, mais je les ignorai. Ma place habituelle, au fond à gauche, m’appelait comme un refuge. Je m’y laissai tomber, posant mon sac d’un geste presque automatique.
Les discussions autour de moi devenaient de plus en plus floues, comme un fond sonore lointain. La classe se remplissait, mais moi, je restais enfermé dans ma bulle. Mes pensées me submergeaient. La matinée n'avait pas encore commencé, mais ma tête était déjà un champ de bataille.
Je posai ma main sur ma poitrine, ressentant la tension sous mes doigts. Ce cœur capricieux, qui semblait toujours me rappeler une certaine fragilité, battait plus fort que d’habitude. Peut-être que c’était l’angoisse. Peut-être que c’était autre chose. Mais à cet instant précis, je me sentais épuisé, écrasé par le poids d’un avenir incertain.
Et, comme souvent ces derniers temps, une pensée surgit, s’infiltrant dans mon esprit avec la douceur d’un murmure et la force d’une tempête. Un souvenir, un visage. Ji-Won. Je secouai la tête, essayant de chasser cette image, mais elle persistait, aussi inévitable qu’un battement de cœur. Que penserait-il, lui, si je devais partir ?
Je ne pouvais m’empêcher de me demander : est-ce qu’il tient à moi comme je tiens à lui ? Mais je savais que je n’avais pas le privilège d’être proche de lui… du moins, pas de la manière dont je le souhaitais.
Je soupirai à nouveau, laissant ma tête tomber sur le bureau. Peut-être que c’était mieux ainsi. Moins d’attachements. Moins de regrets.
Et pourtant… une part de moi espérait qu’il serait la raison pour laquelle je pourrais rester. Je me tapotai les joues, tentant de chasser ces pensées. Pourquoi m’emporter autant ? Ce n’était qu’une idée évoquée par mon père ; ce n’était pas encore la réalité. Enfin, ce n’est pas encore clair.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Lançai-je machinalement, sans même tourner la tête. Son aura était déjà suffisamment présente pour que je sache qui venait d’entrer.
— Sympa de voir que je te manque autant, répondit une voix familière, teintée de moquerie. Do-Hyun se laissa tomber lourdement sur la chaise devant moi, un sourire narquois aux lèvres. « On a cours ensemble ce matin, patate. Regarde ton emploi du temps pour une fois. »
Avant que je ne puisse répliquer, Mi-Yeon fit son entrée, une écharpe colorée flottant derrière elle comme un drapeau.
— T’es vraiment incorrigible, Ha-Jin, dit-elle en posant son sac sur la table d’un geste exagérément dramatique. « On est lundi, tête de nœud. On a tous cours ensemble.
Je n’eus pas le temps de répondre. Une voix, grave et suave, fendit l’air derrière moi.
— Ne me dis pas que tu l’as encore oublié ?
Mon cœur rata un battement. Cette voix… Elle avait ce don presque cruel de déclencher en moi une cascade d’émotions incontrôlables. Une voix qui appartenait à la seule personne capable de transformer ma journée en un chaos émotionnel : Ji-Won.
Je me tournai lentement, presque à contrecœur. Là, adossé nonchalamment à la porte, il me fixait avec ce sourire en coin qui faisait chavirer bien trop de cœurs dans ce lycée. Il se mit en marche vers Do-Hyun.
Celui-ci, visiblement agacé par cette entrée dramatique, s’exclama :
— Sérieusement, Ji-Won, va t’asseoir ailleurs. T’as pas d’autres victimes à charmer aujourd’hui ?
Ji-Won ne perdit pas son sourire et vint s’asseoir à sa droite, ignorant complètement Do-Hyun.
— Ne me dis pas que je te fais de l’effet ? Lâcha-t-il en riant, une étincelle espiègle dans les yeux.
Do-Hyun faillit s’étouffer.
— Haha ! Dans tes rêves ! Qui voudrait sortir avec quelqu’un comme toi ? Répliqua-t-il rapidement.
Ji-Won arqua un sourcil.
— Quelqu’un comme moi ?
— Tout le monde sait que tu as toutes les filles de ce bahut à tes pieds. Tu ne vas pas me dire que tu n’as jamais fait de trucs… enfin, tu sais…
Ji-Won éclata de rire, un rire franc, mais légèrement amer.
— Ce n’est pas parce que tu fais des choses dégueulasses que c’est le cas pour tout le monde. Et puis, qui sait ? Peut-être que je ne suis pas intéressé par les filles.
Mon souffle se coupa. Mon cerveau s’emballa, essayant de donner du sens à ses mots. Était-il sérieux ? Une partie de moi voulait croire que oui. Une autre s’interdisait d’y penser.
Do-Hyun roula des yeux.
— Arrête, l’an dernier, tu disais que ce genre de relation te dégoûtait. Et aussi, ça ne devrait pas être une excuse. Ce sont des sentiments, des émotions, comme n’importe quel amour.
— Je n’ai jamais dit le contraire, ajouta-t-il, son regard légèrement ancré dans le mien.
Le bruit ambiant de la classe s’évanouit peu à peu dans un brouillard. Je n’entendais plus vraiment leurs voix, seulement des fragments, des échos lointains. Mon esprit s’était échappé, prisonnier d’une pensée gênante, dangereuse : Et si j’avais une chance ?
Mes joues s’embrasèrent instantanément. Je baissai précipitamment les yeux sur mon cahier, espérant que personne ne remarquerait la chaleur qui montait en moi. Mais Ji-Won semblait deviner mes pensées. Je sentais son regard lourd sur moi, perçant, presque trop intense.
Ji-Won, assis près de la fenêtre, me lança un sourire éclatant. Do-Hyun, les bras croisés, secoua la tête d'une fausse exaspération. La chaleur familière de la pièce, le brouhaha des conversations… tout paraissait si normal, et pourtant, moi, je me sentais décalé.
— Encore perdu dans tes pensées, Seo Ha-Jin ? T’es sûr que t’as pas rêvé d’une étoile filante cette nuit ? Lança Ji-Won, la voix pleine de malice.
— Plutôt d’un réveil qu’il a oublié de mettre à l’heure, comme d’habitude, ajouta Do-Hyun.
— Ha-Jin ! S’écria une voix familière, brisant ma bulle de réflexion.
Mi-Yeon, perchée sur son bureau d’une manière presque théâtrale, m’adressa un sourire éclatant. Ses cheveux, toujours teints d’une nouvelle couleur pastel, encadraient son visage expressif. Elle avait ce don de rendre tout lumineux, même les journées les plus ternes.
— Sérieusement, c’est quoi cette tête d’écrivain torturé que tu tires ce matin ? T’as passé ta nuit à écrire des tragédies ou quoi ? Je souris légèrement, un sourire en coin.
— Peut-être. Ou peut-être que je réfléchissais à pourquoi vous faites autant de bruit dès le matin. Et puis, je tiens à vous signaler que, parmi nous quatre, c’est moi qui suis arrivé en premier. Mi-Yeon éclata de rire, attirant tous les regards.
— T’as de la chance que je t’aime bien, sinon je te ferais la misère pour cette remarque.
— Ignore-les, Ha-Jin. Ils essaient juste de t’embrouiller pour te distraire de l’interro surprise, dit Do-Hyun, toujours calme, comme un ancrage dans le chaos.
Je souriais faiblement, ma tête posée sur mon sac. Mais, au fond de moi, une boule me serrait la gorge. Il fallait que je leur parle.
Un moment d’hésitation passa, puis je pris la parole.
— Est-ce que… vous avez déjà pensé à ce que ce serait si on devait tous se séparer ?
Le silence s’installa dans l’air. Ji-Won fronça légèrement les sourcils, tandis que Do-Hyun posa son stylo, l’air sérieux.
— Pourquoi tu demandes ça ? Tu comptes nous lâcher ou quoi ? Répondit Ji-Won, légèrement amusé, mais la question perça.
— Mes parents… ils parlent de déménager. Rien n’est décidé, mais… ça pourrait arriver, répondis-je, ma voix presque trop basse.
Un éclat de surprise traversa les yeux de Ji-Won, mais il se ressaisit vite, offrant un sourire un peu trop forcé.
— Tu dis que ce n’est pas décidé. Alors, pourquoi te faire des idées noires ?
— On est là, non ? On gérera ça si ça arrive, répondit Do-Hyun d’une voix ferme, le regard rassurant.
Mi-Yeon se pencha en avant, un sourire maladroit aux lèvres.
— Et franchement, qui voudrait de toi ailleurs ? Tu manquerais à nos vies. Je ferais une pétition si je devais, ajouta-t-elle en riant légèrement.
Ji-Won baissa la tête, comme s’il cherchait un ancrage pour maîtriser le tourbillon d’émotions qui montait en lui. Il était clairement contrarié et je le voyais, mais pourquoi ? Après tout, on n’était que des amis. Un léger sourire se dessina sur mes lèvres face à leurs tentatives pour alléger l’ambiance, mais au fond de moi, je me sentais tout aussi perdu. Pas seulement par la réaction de Ji-Won, mais aussi par la situation elle-même. Pourquoi ce malaise, cette confusion qui m’étreignaient ?
La porte s’ouvrit brutalement, coupant court à mes réflexions. Le professeur entra, imposant le silence dans la pièce. Les discussions s’éteignirent aussitôt, remplacées par le bruit des chaises qui se traînaient et par les élèves se repliant dans leurs rangs. Mais malgré le calme apparent, mon cœur continuait de tambouriner dans ma poitrine, incapable de retrouver son rythme. Le poids de mes pensées et la tension qui m’habitait ne s’étaient pas dissipés, bien au contraire. Tout semblait figé autour de moi, tandis que je tentais en vain de me concentrer sur le présent.