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Comme chaque matin, mon réveil me tira d'un sommeil agité. Mes yeux papillonnèrent quelques minutes avant de s'ouvrir définitivement sur cette chambre. Mon regard oscille entre le mur noir me faisant face, mon bazar éparpillé et le plafond avec ses plaques de polystyrène en mauvais état. Je me décidai finalement à émerger et à entamer mon ravalement de façade afin d'affronter une nouvelle journée sur ce campus. Mes pupilles tombèrent sur le reflet que me renvoie le petit miroir carré fixé sur un mur vieux comme le monde, jaunâtre, au-dessus de mon lavabo. Je soupirai lentement face à ma vision : un visage légèrement arrondi, des cheveux violine foncé aux racines noires, des yeux aussi turquoise que les eaux d'îles tropicales, des sourcils épais, de longs cils en bataille, des lèvres roses foncées... Aucun doute, c'est bien moi. L'eau chaude roule sur ma fine peau. Le réveil de ma sœur me laissa déduire que l'heure a déjà bien filé et que dans une vingtaine de minutes, il sera déjà 7 heures. Merde ! Je n'arriverai définitivement jamais à être suffisamment en avance pour me prélasser sous l'eau chaude de la douche. C'est un quart d'heure plus tard que j'entrai dans la cuisine pour attraper mon fameux "cafe con leche" encore fumant. Ma sœur étant déjà partie depuis cinq bonnes minutes, j'ai tout notre petit appartement pour moi seule. Je me laissai donc tomber sur le fauteuil marron duquel je peux voir notre petit vieux poste de télévision et la fenêtre donnant sur la rue. Dehors, le soleil brille déjà et il ne fait pas encore trop chaud, ce qui me motiva à décoller pour arriver un peu en avance sur les pelouses de l'établissement avant de démarrer ma journée en amphithéâtre.
Après l'obtention de mon bac spécialité littérature avec mention bien, j'ai rapidement été acceptée dans mon souhait numéro un : la fameuse "Faculdad de derecho de la universidad Complutense" ,une des meilleures fac de droit de la capitale de mon pays natal, Madrid. Ai-je été assidue depuis ma rentrée ? Non. Le serai-je à l'avenir ? Je l'espère. Installée au volant de ma Twingo turquoise foncé, la radio en marche, je pris la direction de la rocade de Madrid. Je pensais à mon cours de ce matin. J'allais devoir rester le cul vissé à un banc de neuf heures trente à treize heures. Heureusement, c'était ma matière favorite : le droit pénal. C'est un cours où l'on étudie des affaires criminelles qui parfois même passent aux informations, comme si nous faisions partie du tribunal. Je trouve cette matière très amusante, par contre mieux vaut avoir un cœur et un estomac sacrément bien accrochés - plus d'un a déjà rendu le contenu de leur repas ingurgité plus tôt - parce qu'entre la vision du sang, les tortures qui sont parfois faites aux victimes et tout ce qui va avec... Parfois, on a droit à de jolies boucheries vivantes. Dans un autre contexte, j'aurais adoré être criminologue ; mêler le pénal à la psychologie et à la sociologie humaine doit être passionnant.Huit heures quarante-cinq, je gare mon bolide - qui ressemble plus à un vieux tas de ferrailles - sur une des places de parking restantes. Je badge, le tourniquet se débloque et me laisse passer. Ayant un peu moins de trois quarts d'heure devant moi, je me rends au distributeur de la fac et me prends un nouveau café, simple cette fois. J'allais avoir besoin d'énergie si je voulais avoir un minimum de neurones disponibles à la réflexion. Depuis ma rentrée, j'avais dû assister à un ou deux cours de droit pénal, trop occupée à tenir compagnie à ma sœur qui traversait une dépression sévère à ce moment-là. J'avais peu d'amis ici, moi qui viens de la belle mais immense ville de Barcelone. J'avais l'habitude de passer mes heures de trou du lycée à la plage avec ma bande d'amis que je connaissais depuis toujours. On mettait de la bonne musique bien "boum boum", comme certains disaient, on fumait un peu... on vivait notre adolescence comme il se doit. Mais un drame se produisit et, prise par la panique, j'ai fui en Andalousie. J'avais changé de lycée et m'étais battue pour rentrer dans cette fac, mais en me rapprochant de Barcelone, la réalité m'a mis un bon coup à la gueule et j'avais perdu tout intérêt pour les études. Pourtant, depuis petite, j'étais passionnée par ce que je fais aujourd'hui, mais après le drame de Barcelone, je n'étais plus que l'ombre de moi-même. De personnage principal de ma vie, je suis passée à spectatrice.Allongé dans l'herbe sous le soleil de novembre, pas loin de replonger dans les bras de Morphée quand on me dérangea.
- Comment va la belle Giulia ? me lança une voix bien trop familière mais cependant agréable.
Je pris la peine d'ouvrir les yeux, momentanément aveuglé par les rayons du soleil, m'assis en tailleur à l'endroit où je me reposais tranquillement quelques secondes plus tôt. Je tournai la tête et vis l'un de mes premiers "potes" de Madrid.
- Alejandro, quelle surprise, tu n'es pas en cours ? Mais sinon, ça va bien et toi ?
Il eut un rire, j'étais la plus mal placée pour lui demander pourquoi il n'était pas en cours alors que j'avais déjà un nombre d'heures d'absence qui pourrait rentrer dans le livre des records de la fac. Il me sourit d'un sourire des plus charmeurs, montrant son émail blanc éclatant que toutes les nanas lui enviaient.
- Toujours au top de ma forme, te soucie pas de mon cours, j'y vais et quelque chose me dit que le tien a déjà commencé. Avant que tu galopes, y a une soirée ce soir chez un étudiant, je suis invité et peux amener qui je veux. Tu te joins à moi ?
Une soirée ? Ce soir ? Ohhh j'adore les soirées, surtout s'il y a de l'alcool et des joints, mais j'ai mon cours de droit constitutionnel de dix-neuf heures à vingt-deux heures. Étant donné que j'ai déjà atteint des sommets en absences, une de plus ou une de moins... J'attrape en même temps mon téléphone et regarde l'heure, neuf heures cinquante. Et merde, j'arrive en avance sur le campus et en retard en cours, je ne savais pas que c'était possible, mais je prends quand même le temps de répondre à Alejandro.
- Une soirée ce soir ? Top, on se retrouve devant chez moi à vingt heures trente. Je file, hasta pronto*.
J'entre dans l'amphithéâtre, évidemment remarqué par le prof qui m'a bien fait remarquer mes cours manqués. Je prends connaissance du cas du jour, mon voisin de table me dit que c'est un travail de groupe et que comme on est à côté, je suis son binôme. Génial. Non seulement fallait que j'ai un étudiant autre que moi dans les pattes, mais qui plus est un gars ultra procédurier et l'intello chouchou du prof, détesté de tous. Cette affaire allait être un enfer finalement. Je me saisis du dossier et lis l'affaire. Il s'agit de question de séquestration, menaces, conspirations criminelles, complicité.Soudain, le prof se rapprocha de son micro et articula :
- Je vois que certains partent dans tous les sens, je vous relis le résumé de l'affaire pour vous aider, réfléchissez à mes mots. "M. Carlos, un homme d'affaires, est accusé d'avoir séquestré son ancien employé, monsieur Martínez, après que ce dernier ait dénoncé des fraudes au sein de l'entreprise. M. Martínez a été séquestré trente-six heures et menacé de violences. M. Carlos est accusé de séquestration, menaces et conspirations criminelles, tandis que ses complices, monsieur Fernández et madame Rodriguez, sont accusés d'avoir participé à l'enlèvement. La défense de monsieur Carlos plaide le malentendu en disant que cet incident est accidentel. Les accusations portent sur la violation de la liberté et des droits de monsieur Martínez." Prenez aussi en compte les détails fournis dans vos pochettes pour trouver quelles sont les peines encourues. Je veux le résultat trente minutes avant la fin pour vous donner la correction.
Je mis de côté l'intello m'ayant malheureusement été attribué pour ne pas être perturbée. Je ne suis jamais arrivée à réfléchir en ayant quelqu'un dans les pattes qui me coupe à la moindre idée qu'il ait. Je réfléchis longuement, plusieurs pistes, regardant d'autres affaires déjà classées contenant certaines mêmes accusations. J'ai la chance d'avoir un cerveau des plus coopératifs, avec mon 147 de QI, ce genre d'énigmes m'amuse tout en me challengeant en même temps. Je me mis à rédiger mon compte rendu attendu pour midi trente à onze heures cinquante et le rendis à mon prof à midi vingt. Il reçut mon document et les preuves fournies dans le dossier étant utiles à la condamnation, il lut et vint me voir pour me féliciter de mon travail. Malgré mes cours manqués à répétition, mon raisonnement et l'apprentissage du code pénal ne me font pas défaut. La réponse que j'ai donnée était la réponse attendue, monsieur Carlos encourt 10 à 18 ans de prison en peine maximale et ses deux complices 10 à 12 ans de prison en peine maximale.
La sonnerie de treize heures retentit, je me précipitai pour rejoindre mon amas de fer à quatre roues dans lequel m'attendait mon sac de sport et filai à la salle. Mes cours reprenaient à dix-sept heures, laissant passer les pics de chaleur. J'aurais dû finir mes cours à vingt-deux heures avec du droit constitutionnel, mais j'avais décidé plutôt dans ma journée de sécher pour la fête de ce soir.
En rentrant à l'appartement à dix-neuf heures - heure à laquelle j'aurais dû être dans l'amphi de droit constitutionnel - je saluai ma sœur.
- Salut Luzia, ne m'attends pas ce soir, je risque de rentrer tard. Je t'ai laissé de quoi manger dans le frigo et si jamais il n'y a pas assez, prends ma carte dans mon sac et commande. Je vais à la douche, lui dis-je pour qu'elle ait l'essentiel des informations.
- Guilia ? me demanda-t-elle d'une voix frêle, voire même brisée comme si elle venait de pleurer.
Je me retournai pour lui faire face et l'examinai. Elle ne présentait aucune trace de coups ou de pleurs, mais tout dans son regard me fit comprendre qu'elle avait besoin de moi pour je ne sais quelle raison. Ma sœur est forte, et qu'elle ait un regard aussi suppliant alors que c'est une des personnes les plus froides que je connaisse me causait, je devais bien l'admettre, une pointe d'inquiétude. Lui était-il arrivé quelque chose à l'école ? Ou dans le bus ? Ou en marchant pour aller au bus ?
- Oui Luzia, je t'écoute, dis-je en restant calme et impassible de façade comme je l'étais toujours.
- Je... j'ai... enfin..., balbutia-t-elle.
Même si de façade je semblais ne prêter aucune émotion face à elle, son ton, ses yeux noirs qui me fixaient inlassablement sans pour autant arriver à trouver ses mots, me troublaient. Sa respiration avait une cadence normale, ni trop lente, ni trop rapide, mais la fine pellicule de sueur sur son front la trahissait et montrait sa nervosité. Il ne me semblait pas pour autant être une tortionnaire dénuée d'empathie pour qu'elle ait peur de me parler. Alors, je pris les devants, d'un ton compatissant, me voulant rassurante pour lui montrer qu'en tant que grande sœur et humaine, j'étais à son écoute.
- Ma petite Luzia, dis-moi ce qui ne va pas. Je suis là pour toi, tu sais, je te protégerai, tu es ce qu'il me reste à présent.
Elle me répondit de sa voix douce de petite fille qu'elle prenait chaque fois qu'elle hésitait ou était nerveuse.
- Guilia, tu sais, je t'aime beaucoup. J'aimerais bien aller avec toi de temps en temps dans tes activités. Tu sais, à la salle, en soirées et tout...
Je la regardai tendrement avec amour, je comprenais qu'elle ait besoin de moi, mais mettre un périmètre de sécurité imaginaire avec elle revenait pour moi à me protéger de mon passé pour ne plus souffrir. Au final, c'est la prunelle de mes yeux, Luzia, qui en souffrait et ça me faisait un peu de peine.
- Tu sais quoi, Luzia ? Ce soir, je te fais livrer une paëlla comme t'en as jamais mangé d'aussi bonne et demain soir, quand je rentre de la fac, on se fait une soirée rien que toi et moi pour regarder "Culpa tuya" qui vient de sortir, et après, si on a l'énergie, je t'emmènerai danser. Ça te va comme programme, ma divine ?
Je vis une flamme de joie dans son regard, elle hocha la tête à s'arracher les cervicales et se cogner le menton contre sa poitrine. Elle m'enlaça de ses bras et je lui rendis son étreinte affectueuse et déposai un bisou sur son front qui se voulait plein de promesses.
Je pris mon sac et mes clés en m'assurant que ma sœurette ait bien reçu sa paëlla. Je la serrai dans mes bras avant de partir perchée sur mes talons de treize centimètres de haut avec mon pantalon droit blanc et mon chemisier en soie noir.
Alejandro m'attendait déjà devant chez moi et me lança :
- Alors, la beauté, es-tu prête à faire tourner des têtes dans une soirée qui s'annonce inoubliable ?