Prologue
Cela fait à peine quelques heures que j’ai posté ma vidéo mais les commentaires ne font qu’augmenter. Je n’ai, pour l’instant, que des retours positifs. Je fais défiler les avis en tentant de répondre à tout le monde, pendant que ma vidéo se joue en fond sonore. Ma voix s’accorde parfaitement à la guitare sèche utilisée timidement pour ma reprise d’Un homme heureux de William Sheller.
Certains diront que cette musique n’est pas de ma génération mais peu importe ! C’est une des musiques préférées de ma mère. Si je l’ai chanté c’est pour elle, pour son anniversaire. Je veux lui redonner le sourire malgré tout ce qu’elle endure. Chaque jour est un combat pour elle, je le sais. Ces sourires ne me cachent pas la fatigue dans ses yeux et encore moins la perte de sa chevelure. Avant que le pincement à mon propre cœur ne se fasse ressentir, je me reconcentre sur mon ordinateur affichant mon profil.
Le nombre de mes abonnés augmentent considérablement dans la journée et la pression commence insidieusement à me noyer. Si au début, je mettais en ligne mes reprises sur internet uniquement pour m’amuser, aujourd’hui, je dois avouer que je me préoccupe beaucoup plus de l’esthétique de mes vidéos. Avant, je me permettais de m’enregistrer en pyjama, les cheveux en bataille avec une voix défaillante sur certaines notes et un plan mal cadré. Maintenant, je cherche la perfection. Non. Je dois être la perfection. Je suis capable de chanter vingt fois la même chanson d’affilée pour avoir l’interprétation parfaite. Aujourd’hui, il me faut au moins dix bonnes minutes avant de commencer à filmer pour préparer un cadre soigné. Tout est parfaitement orchestré : de mon apparence au décor dans lequel je me présente en passant par la musique méticuleusement choisie.
Fière de ma dernière mise en scène, j’observe la vidéo devant moi : je suis dehors sur la balançoire que mon père a construite, vêtue d’une robe blanche en dentelle. Je ne suis pas maquillée et mes longs cheveux ébènes sont tressés pour que l’on puisse voir sans mal mon jeune visage. Je regarde la caméra à certains moments clés de la musique donnant une vision parfaite de mes iris d’un vert hypnotisant. Après une année entière, je sais ce qui marche et mon apparence ingénue est un atout. Ça , et le fait que je représente le parfait fantasme exotique chez ces messieurs. J’ai seize ans mais je suis loin d’être sotte. Voir une petite tahitienne dans une robe blanche angélique, regardant son spectateur avec des yeux de biche…Cela attire forcément les pires ordures.
Je n’ai jamais caché mon âge sur les réseaux mais apparemment, le fait que je sois mineure ne semble pas déranger ces hommes qui pourraient être mon père. J’ai appris à ignorer les messages privés et supprimer les commentaires de ces personnes. Dire que cela ne me pèse plus, serait mentir. Cependant, comme mes parents me l’ont appris, je décide de ne garder que le positif : ma musique. Cette musique que je vis et ressens dans le plus profond de mon être.
Ma mère pense que je suis synesthète puisque je ressens tout à travers des mélodies. Je perçois la colère comme une cacophonie d’instruments désaccordés, l’amour comme une flûte mimant le son du vent… Quand mes parents sont ensemble c’est La nuit des tropiques de Gottschalk qui résonne à mes oreilles. Pour autant, je ne pense pas que ma mère ait raison. Je suis juste une passionnée qui se retranche dans des mélodies composées. Autrement, je n’aurai pas besoin de toutes ces heures d’entraînement pour reproduire à la perfection les accords à la guitare. Sur les réseaux on parle de “talent inné”, mais tous ignorent que je me saigne les cordes vocales et les doigts pour vivre le temps d’une chanson, l’extase des paroles et de sa mélodie tissées.
Une semaine après le poste de ma dernière vidéo, l’effervescence autour de ma dernière reprise ne désemplit pas. Au contraire, ma vidéo est partout sur les réseaux. Les gens la partagent au point où au lycée on me félicite de ma voix. Assise devant mon ordinateur qui affiche le nombre de vue, je regarde distraitement ce carnet noir qui ne me quitte jamais. Je le prends et laisse glisser la pulpe de mes doigts sur le cuir usé de ce dernier. C’est mon trésor, mon secret… dedans se cachent mes paroles, mes pensées, mes envies. J’aimerai partager mes mots mais je crains de passer ce cap sur ma chaine. Ce que j’écris est différent de ce que mes abonnés veulent. Ce ne sont pas des musiques douces à propos d’amour sans conséquences. Ce sont les paroles d’un être humain condamné à vivre les agressions, le harcèlement et le jugement. J’y hurle les injustices.
Un jour.
Un jour, je passerai ce cap.
Je chanterai mes propres compositions.
C’est mon rêve après tout.