Chapitre 1 : Lust
Le désir est une flamme traîtresse. Elle réchauffe les cœurs, autant qu’elle peut brûler les ailes de ceux qui prennent le risque de s’en approcher de trop près.
Du moins, c’est ce qu’on en dit. Pour moi, ce n’est qu’un outil dont je n’hésite jamais à me servir pour arriver à mes fins.
Le désir est mon arme de prédilection pour remplir le rôle que je joue depuis la nuit des temps.
Car je suis Lust, l’incarnation même de la luxure.
Sauf que moi, je ne désire plus rien depuis longtemps.
Aujourd’hui, l’immeuble est en effervescence. Comme d’habitude, j’arrive le dernier dans le hall où je m’attarde toujours un peu pour admirer les colonnes noires et les détails incrustés sur le sol comme une traînée de rubis. L’agent d’accueil me salue et comme d’habitude, il rougit. Plusieurs démons inférieurs se pressent pour prendre l’ascenseur, leurs rapports sous la main. Ils parlent à voix basse et gloussent en parlant de moi. Les étages se succèdent et je termine seul jusqu’au dixième étage. Quand j’arrive, tout le monde se fige à ma vue. Mon assistante m’attend déjà devant, un café à la main et son bras tendu pour récupérer ma mallette.
— Monsieur, me salue-t-elle.
— Madame Sariel, répondis-je en lui décochant mon sourire le plus charmeur.
J’adore voir mon assistante s’empêcher de lever les yeux au ciel. Sous ces traits humains d’une grande beauté, se cache une démone supérieure. Un cadeau de mon père, et par extension, une créature totalement hermétique à mon influence. C’est d’ailleurs la seule ici à l’être.
L’activité est encore plus soutenue dans mon service, même si quelques succubes et incubes finissent de siroter leur café en regardant des Réprouvés fourmiller entre les allées de l’open-space. Les Réprouvés, ces âmes damnées affectées aux tâches les plus ingrates, portent des costumes sans style gris qui tranchent avec l’opulence de l’environnement et des autres salariés toujours apprêtés.
Je m’avance pour plonger au cœur de ce fourmillement incessant. Le regard de mes employés sur mon passage en dit long. Par la force des choses, ils ont appris à se tenir, encore heureux. Je les salue d’un signe de tête pour les inciter à reprendre leur travail.
Le Bureau des Luxures est une machine bien huilée que j’orchestre d’une main de maître. C’est une sorte de multinationale infernale dédiée à la gestion du désir et de ses conséquences. Nous recevons des âmes fraîchement damnées, les classons selon leur degré de péché, et leur redonnons une apparence humaine, adaptée aux supplices qui leur sont réservés. Chaque étage a son propre rôle : les départements de création conçoivent des supplices sur mesure, jonglant entre innovation et cruauté ; les agents administratifs vérifient scrupuleusement les dossiers pour s’assurer qu’aucune âme n’échappe à son juste châtiment et les réunions de service servent à débattre sur l’efficacité des nouveaux tourments. Enfin, le service des plaintes – car même en Enfer, elles pleuvent – traite les demandes d’allègement de sentence.
Autant dire que même l’éternité ne suffit pas pour ce travail colossal. À une époque, ce défi me motivait et me poussait à donner le meilleur de moi-même.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
La journée s’annonçait comme une autre répétition sans fin, une nouvelle salve de damnés à gérer, mais Sariel me suivit jusqu’au vestibule menant jusqu’à mon bureau.
— Un nouveau dossier, dit-elle en me tendant une chemise noire. Greed nous l’a envoyé ce matin.
Je la fixe, surpris. Ça fait un bail que mon frère ne m’a pas donné de nouvelles ni à qui que ce soit, étant donné qu’il ne se pointe même plus aux fêtes de famille.
— Greed ? Depuis quand partage-t-il ses ressources avec moi ?
— Depuis qu’il doit se débarrasser d’un élément problématique, apparemment, répond Sariel. Une âme réhabilitée. Réprouvé, repris de justice, condamné à des travaux d’intérêt général.
Je feuillette rapidement le dossier, une ligne attirant immédiatement mon attention : Nom : Saint. Origine : mortel. Affiliation : Greed. Un simple mortel, braconnier d’âmes à ses heures perdues, si j’en crois les détails succincts du rapport. Greed doit être particulièrement dans la merde pour l’envoyer ici.
— Qu’est-ce que je suis censé en faire ? Mon bureau n’est pas un centre de réinsertion, dis-je en fermant le dossier d’un geste agacé.
Sariel hausse un sourcil derrière ses larges montures noires.
— Il a déjà été affecté. Il commence aujourd’hui. Sur ordre de votre père.
— Pardon ?
Elle se contente d’un sourire contrit et me désigne la salle de réunion au bout du couloir. Derrière les parois en verre, une silhouette se découpe : un homme de dos vêtu d’un costume aussi sombre que ses cheveux. Je n’ai pas besoin de le voir de plus près pour sentir l’aura qui se dégage de lui.
— Il t’attend, ajoute Sariel en pivotant sur ses talons pour repartir.
Ses talons vertigineux claquent sur le marbre blanc. Je n’aime pas que l’on vienne se mêler de mes affaires, surtout si c’est pour me coller un délinquant infernal dans les pattes.
J’ouvre la porte. L’odeur familière de peur et de désespoir qui imprègne habituellement les Réprouvés est absente. Ce n’est pas le vide non plus… c’est autre chose que je ne parviens pas à identifier. L’homme ne bronche pas. Je contourne l’immense table ovale pour me mettre en face de lui pour le dominer de toute ma hauteur.
Il lève le menton pour me regarder et, pour la première fois depuis que je foule ce monde, mon don – mon essence – glisse sur lui. Dans ses yeux, je ne décèle rien. Pas une étincelle de désir. Pas une once de soumission.
Rien. Son regard noir est aussi vide que moi.
Et ce n’est même pas ce qui me trouble le plus : il me regarde comme si je n’étais qu’un homme ordinaire.
Or, je ne le suis pas. Je suis l’un des sept princes de l’Enfer.
Un sourire narquois se dessine sur ses lèvres. Un picotement désagréable me parcourt la nuque.
— Alors, c’est vous, le grand Lust ?
Même Sariel n’oserait jamais me parler ainsi. Je pourrais le mettre en pièces, ici et maintenant pour l’aplomb avec lequel il s’adresse à moi. Je laisse échapper malgré moi un rire amusé avant de m’asseoir en face de ce curieux personnage.
Pour la première fois depuis des millénaires, je ressens autre chose que cet ennui qui me consume de l’intérieur.
Un frisson d’impatience.
Briser le jouet de Greed me fera le plus grand bien pour me sortir de ma léthargie.