Prologue
Des volutes de fumée dansent avant d’être dissipées par la brise hivernale. Mes yeux brûlent, pas seulement à cause de ma cigarette. En face de moi, elle se tient droite sur sa chaise, son tailleur pantalon noir à peine plissé.
— Tes décisions sont irréfléchies mais tu n’as que vingt-trois ans après tout. Je te pardonne, Sandro.
Je voudrais rire. Je voudrais lui dire que son manège n’a aucun sens. Cependant, ma gorge est nouée, mes pensées désordonnées.
Un jeune serveur s’approche qu’elle renvoie d’un geste hautain de main. Il est dix heures, les clients ne cessent d’aller et venir dans le café, attirés par sa devanture fleurie toute l’année. Chaque ouverture de porte m’offre un extrait de jazz, peu audible de la terrasse.
— Crois-tu que je vais rester là, à attendre que tu daignes ouvrir la bouche ? s’impatiente la brune.
Pour me reconnecter à la réalité, j’aspire une nouvelle bouffée de poison. Mes doigts engourdis par l’air frais râpent sur mes lèvres sèches.
— Tu ne fumais plus avant de la rencontrer.
À l’évocation de Lucie, son aura lumineuse me revient et ravive la douleur de nos adieux. L’amertume de la nicotine se mêle à la bile qui remonte dans mon œsophage. La compression de mon thorax saccade mon souffle et, impuissant, j’écrase mon mégot dans le cendrier. Mon mutisme prolongé agace la femme à ma table même si elle n’en montre rien. Seul le tranchant de son ton révèle sa haine refoulée :
— Regarde-toi, Sandro. Comment as-tu pu tomber aussi bas ?
— Tu as bien facilité ma chute alors merci pour le coup de main, lâché-je, désabusé.
Je regrette aussitôt mon sarcasme susceptible de déclencher sa colère et lui jette un coup d’œil. Loin de s’enflammer, son sourire s’élargit, dévoilant une dentition parfaite. Elle récupère son sac haute couture sur le dossier de son siège et en sort un porte-document. Un frisson glacé s’infiltre le long de mes membres et mon cœur cogne jusque dans mes tympans. Je me doute de ce qu’il contient et mes épaules s’affaissent sous le poids de la menace.
C’est pas possible... Elle peut pas me faire ça.
Je cache mes mains tremblantes dans les poches de mon sweat marine, les serrant à m’en faire mal. J’étouffe et chaque inspiration est plus pénible que la précédente.
— Vu que tu me prends pour une conne, je vais être claire avec toi.
Elle marque une pause, caressant le dossier contenant une bombe à retardement.
— Soit tu me donnes ce que je veux, soit tu finis en prison. Je te laisse choisir.
J’éclate d’un rire nerveux, un réflexe absurde face à la situation qui l’est tout autant. Quelques curieux me dévisagent alors qu’elle reste de marbre. Quand je reprends le contrôle, ma voix est rauque, presque étranglée :
— Choisir ? Quel putain de choix j’ai ?
Elle laisse planer le silence, savourant son effet sur moi avant de se lever.
— Je ne plaisante pas, Sandro. Tu sais où me trouver.
Après avoir lissé son manteau, elle disparaît de ma vue. Sa détermination à me nuire m’enserre comme un étau et, pris au piège dans un jeu sordide, je me réfugie dans l’obscurité de mes paupières fermées.
Le Diable s’habille vraiment en Prada.
Je la connais que trop bien pour espérer un bluff et conscient de la gravité du chantage, je ne parviens plus à retenir mes larmes. J’ai cru pouvoir revivre. J’y ai cru et la désillusion me consume. Je serai bientôt à l’image du contenu du cendrier. Un tas de cendres.