Prologue
Le sous-sol sentait la sueur, le sang et un détergent industriel bon marché. Le genre de produit qui ne parvenait jamais tout à fait à effacer ce qui avait imprégné les murs après des années de secrets nettoyés à la hâte. Une ampoule suspendue au plafond clignotait de façon erratique, projetant de longues ombres tremblotantes sur le béton gris.
Nathan Kane s’appuyait contre le mur froid, les bras croisés sur sa poitrine, tentant d’ignorer l’odeur métallique qui s’accrochait à ses narines. Sa veste de costume était déboutonnée, sa cravate pendait lâchement autour de son cou, tel un nœud coulant qu’il n’avait pas encore serré. Il alluma une cigarette—strictement interdit ici, mais qui allait l’arrêter ? Le règlement n’avait plus d’importance en ces lieux. Plus depuis que la nouvelle direction avait transformé les règles en simples suggestions.
Au centre de la pièce, un homme—Hector Ramirez—était attaché à une chaise en acier, elle-même solidement fixée au sol. Sa tête penchait en avant, du sang s’égouttant de sa lèvre fendue sur sa chemise en lambeaux. Ses cheveux noirs, collés à son front par la sueur, trahissaient son épuisement. Sa poitrine se soulevait difficilement, et ses poignets portaient les marques rouges et profondes des menottes qui s’enfonçaient dans sa peau à chaque mouvement vain.
En face de lui, l’agent Morales se tenait debout, manches retroussées, poings serrés, ses phalanges déjà meurtries et poissées de sang. Morales était un colosse—plus massif que la plupart—et il portait le poids de sa frustration dans ses coups. Il respirait fort, les lèvres retroussées en un rictus mauvais.
— Il ne parle pas, cracha Morales, sa voix grondant dans la pièce humide.
Nathan tira lentement sur sa cigarette, exhalant un mince filet de fumée. Son regard gris resta fixé sur Hector, qui marmonnait quelque chose en espagnol, trop bas pour qu’on l’entende.
— Peut-être qu’il ne sait tout simplement rien, déclara finalement Nathan, d’un ton calme, presque indifférent.
— Conneries, répliqua Morales en s’approchant de leur prisonnier. Ils savent tous. Tous. Il suffit de trouver le bon… encouragement.
Nathan ne répondit pas. Il avait déjà vu ça. Trop de fois. Autrefois, il y aurait eu des procédures. Des avocats. De la paperasse. Aujourd’hui ? L’« encouragement » signifiait les poings de Morales. Ou pire. Et si Morales ne suffisait pas, ils feraient venir quelqu’un d’autre. Quelqu’un de pire.
— Je vais te la faire simple, Hector, gronda Morales en lui saisissant les cheveux pour lui relever la tête.
Leurs regards se croisèrent, et malgré la douleur, un sourire fugace, presque provocateur, effleura les lèvres ensanglantées du prisonnier.
— Tu crois que j’ai peur de toi, cabrón ? murmura Hector, la voix brisée mais ferme.
Morales eut un sourire carnassier.
— Pas encore. Mais ça viendra.
Nathan avança d’un pas, laissa tomber sa cigarette et l’écrasa sous sa chaussure.
— Ça suffit, Morales, dit-il d’une voix basse mais tranchante. Il ne nous servira à rien mort.
Morales se tourna vers lui, incrédule.
— Tu plaisantes, Kane ? Tu deviens sentimental ?
— Non. Je réfléchis, répondit Nathan froidement. Si on pousse trop, il se fermera pour de bon. Et après ? On n’aura rien. Pas d’infos. Pas de pistes.
Morales le fixa un instant, puis haussa les épaules en levant les mains en signe de reddition moqueuse.
— Comme tu veux.
Nathan s’accroupit devant Hector, posant ses avant-bras sur ses genoux. Un silence pesant s’installa, seulement troublé par le goutte-à-goutte d’un tuyau fuyant quelque part dans l’ombre.
— Tu as des enfants, Hector ? demanda Nathan d’un ton presque détaché.
Hector tressaillit légèrement mais ne répondit pas. Nathan poursuivit, sa voix aussi régulière qu’un métronome.
— Tu vois, j’ai une théorie. Des types comme toi, ils n’ont pas peur de souffrir. Même pas de mourir. Ce qui les terrifie, c’est ce qui arrive à ceux qu’ils laissent derrière eux.
Hector serra la mâchoire, et Nathan vit la peur traverser fugacement ses prunelles. Gagné.
— Je sais où ils vivent, souffla Nathan en se penchant un peu plus près. Ta femme. Ta petite fille. Joli quartier, d’ailleurs. Ce serait dommage que quelque chose… leur arrive.
— Tu n’oserais pas, murmura Hector, la voix brisée.
Le regard de Nathan s’assombrit.
— Moi, non. Mais eux ?
Il désigna Morales d’un léger mouvement de tête. L’agent, adossé au mur, faisait craquer ses phalanges d’un air menaçant.
— Ils ne suivent plus les anciennes règles. Plus personne ne les suit.
L’air sembla s’épaissir dans la pièce. Hector fixa Nathan, son souffle court et saccadé.
— Je vais parler, lâcha-t-il enfin, la voix tremblante. Je vais tout vous dire. Mais laissez-les en dehors de ça.
Nathan se redressa et hocha la tête, d’un geste à peine perceptible.
— Sage décision.
Il tourna les talons et quitta la pièce, laissant derrière lui le murmure paniqué d’Hector, qui commençait à révéler ses secrets.
Son estomac se noua, mais son visage resta impassible. Il se répéta que ce n’était qu’un jour de plus, une mission comme une autre.
Mais au fond, il savait. Ce n’était plus le Bureau qu’il avait rejoint. C’était autre chose. Quelque chose de pourri. Et il était en train d’y sombrer.