Chapitre 01 : Un secret bien gardé ?
✦ 𝔈𝔩𝔦𝔧𝔞𝔥 ✦
— Elijah !
La voix tonitruante de Vladimir résonne dans le studio, couvrant le brouhaha ambiant. Il fend la foule d’un pas assuré, son manteau long virevoltant derrière lui comme une cape de magicien. Ses lunettes de soleil dissimulent son regard, ajoutant une touche de mystère à son allure. Sa chevelure poivre et sel encadre un visage marqué par les ans et l’excitation qui l’habite. Il pose ses mains sur mes épaules, un sourire ravi illuminant ses traits.
— Tu as été parfait, comme toujours !
Je sens la chaleur monter à mes joues, mal à l’aise sous tant de louanges.
— Merci, Vlad...
— Ton interprétation du démon était magnifique. Tu es le plus sensationnel des méchants !
Je bafouille un remerciement en baissant les yeux, incapable de soutenir son regard brillant d’admiration.
— Tu en fais un peu trop, Vladimir, dis-je en tentant de masquer mon trouble.
— Je suis d’accord avec lui, Eli, ajoute une voix douce et pourtant tranchante.
Lila, l’autrice de la série, s’approche avec son élégance habituelle. Sa silhouette menue tranche avec la force qu’elle dégage. Ses longs cheveux châtains sont relevés en un chignon négligé, et ses yeux oscillent entre une douceur sincère et une acuité redoutable.
— J’adore la manière dont tu t’es approprié mon personnage. Je n’aurais pas pu rêver de meilleur acteur pour Asmodée.
Je deviens totalement cramoisi. Les compliments me mettent mal à l’aise, mais avant que je ne trouve un moyen de m’éclipser, une paire de bras s’abat sur mes épaules. Une chevelure blonde et un sourire espiègle viennent compléter le tableau.
— Allons, Eli, accepte les compliments, tu les mérites amplement, lance Alec d’un ton taquin.
Alec Jonson, le plus célèbre acteur de “Dreamers Chronicles”, est mon “fils” dans la série, Bélial. Contrairement à nos personnages, nous sommes inséparables dans la vraie vie. Son regard pétillant trahit son humeur toujours joueuse et son goût prononcé pour les plaisirs de la vie.
— D’ailleurs, avec les autres, nous avons prévu une sortie en ville pour fêter notre dur labeur.
— Nous n’allons pas passer inaperçus...
Alec roule des yeux avant de se pencher vers moi, sa voix se faisant plus conspiratrice.
— Ne t’inquiète donc pas, tu nous connais, nous avons prévu une boîte avec carré VIP.
Puis, il s’approche davantage, murmurant à mon oreille :
— Ce sera peut-être l’occasion de te rapprocher de “tu-sais-qui”.
Je sens mon cœur bondir dans ma poitrine. Sans même y penser, mon regard est aussitôt attiré par une silhouette en retrait. Élancé, vêtu de noir, Elio se tient à l’écart du tumulte, observant la scène avec son habituel détachement. Son allure androgyne et son charisme naturel captent la lumière d’une manière presque irréelle. Mais ce sont ses yeux qui m’hypnotisent : deux émeraudes scintillantes, insondables.
Je secoue la tête. Non. Elio est intouchable. Juste un ami. Rien de plus.
— C’est Erika qui t’en a parlé ?
Alec se renfrogne brutalement.
— Erika qui ?
Je plisse les yeux, peu convaincu.
— Alors, tu as abandonné l’idée de savoir pourquoi elle est partie ?
Il serre la mâchoire et détourne le regard.
— Elle ne mérite plus mon attention.
— Ce n’est pas toi qui, hier encore, cherchais des réponses ? J’ai raté un épisode ?
Il pousse un soupir agacé et hausse les épaules.
— J’ai bien réfléchi et ce n’était qu’un plan cul. D’ailleurs, je compte bien m’amuser ce soir et l’oublier.
Je ne le crois pas une seconde. Erika Brown, la journaliste qui nous a suivis quelques semaines sur le tournage, a partagé bien plus qu’une aventure avec Alec. J’ai surpris leurs regards échangés, leurs gestes tendres derrière les projecteurs. Je n’en sais pas plus sur son départ précipité, mais il est évident qu’ils sont fous l’un de l’autre. Et lui, il souffre.
Mais ce ne sont pas mes affaires. Je ne devrais pas m’en mêler.
— Alors, c’est décidé ! Ce soir, nous allons nous déhancher dans les boîtes de nuit du Portugal !
Je réprime un soupir. Je n’ai aucune envie de faire la fête. J’aurais préféré me promener dans les jardins de la Regaleira, l’endroit magique où nous tournons les scènes les plus importantes de la dernière saison. Mais Alec risque de se noyer dans ses excès si je ne veille pas sur lui.
Une fois dans ma suite, je me dirige aussitôt vers la salle de bain. J’ôte mon costume de démon et me glisse sous le jet d’eau chaude. Un long soupir s’échappe de mes lèvres tandis que mes muscles se détendent sous la pression apaisante de l’eau.
Mes paupières se ferment, et aussitôt, son visage apparaît. Elio. Son regard lumineux. Son sourire mutin. Mon cœur accélère.
Ce soir, comment sera-t-il vêtu ? En cuir, comme à son habitude, ou adoptera-t-il une tenue plus classique ?
Ma main s’appuie contre la faïence, tandis que l’autre repousse mes cheveux en arrière. L’eau ruisselle sur ma peau, mais rien ne parvient à effacer l’intensité de mon désir. Je l’observe de loin depuis trop longtemps. J’ai envie de l’effleurer, de goûter à sa peau, de l’attirer contre moi dans une étreinte où il n’y aurait plus de faux-semblants.
Mais... et si je me trompais ?
Les mots d’Erika résonnent en moi. “Applique tes propres conseils en amour.”
Je saisis mon gel douche et laisse l’odeur boisée envahir mes sens. La mousse recouvre mon corps avant que l’eau ne la balaye. Je me savonne avec soin, mon esprit toujours fixé sur Elio.
Est-ce que je veux finir comme Alec et Erika ? Me refermer sur moi-même et laisser passer ma chance ?
Non. Ce soir, c’est décidé. Je me lance.
Je sors de la douche et frictionne ma peau avec une serviette avant de retourner dans la chambre. J’ouvre mon armoire et attrape un costume clair. Les tons beige et cendré subliment mes yeux, un violet rare dû à un manque de mélanine dans mes iris. J’enfile une chemise, remonte légèrement les manches et applique une touche de parfum.
Mon regard croise le mien dans le miroir. Je prends une grande inspiration.
— Tu es superbe, Eli. Ce soir, Elio tombera sous ton charme.
La fête bat son plein. Autour de moi, rires et conversations se mêlent à la musique, créant une atmosphère enivrante où le temps semble suspendu. Mes collègues, au fil des saisons, sont devenus bien plus que de simples partenaires de travail — Ils sont ma famille, ceux qui connaissent mes forces comme mes failles.
— Qu’est-ce que tu feras une fois la dernière saison arrivée à son terme ?
Je tourne la tête vers Anthony. Installé sur un fauteuil en velours, il arbore son habituel air calme, une bière à la main. Son regard sombre, presque hypnotisant, capte le mien avec cette intensité naturelle qui semble toujours sonder les âmes. Brun ténébreux à la peau hâlée, il a cette aura de mystère qui le rend immédiatement fascinant. Peu de mots, beaucoup de présence. Anthony, c’est l’équilibre parfait entre force tranquille et charme indéchiffrable.
Je prends une gorgée de bière, laissant la fraîcheur me distraire un instant avant de répondre :
— J’ai une agence qui m’a contacté pour une pub sur des lentilles de contact. Et quelques castings, mais... rien qui ne me fasse vraiment vibrer.
— Prends donc une pause.
— J’y songe. Et toi ?
Il se gratte le nez, puis se penche vers nous, un sourire espiègle aux lèvres.
— J’ai déjà été accepté sur un autre tournage, une comédie dramatique. C’est un scénario écrit en partie par Lila.
— Je ne savais pas qu’elle était déjà sur un nouveau projet.
— Elle a toujours des nouveaux projets, mais celui-ci est un peu spécial puisqu’il n’y a pas de fantaisie et qu’elle le coécrit. Je devrais jouer le personnage principal masculin.
— Et qui est le coauteur ?
Anthony sourit d’un air énigmatique avant de hausser les épaules.
— C’est encore un secret.
J’opine d’un hochement de tête. Mon regard glisse involontairement vers Elio. Affalé sur le canapé rouge carmin, un bras négligemment posé sur le dossier, il occupe l’espace avec une aisance insolente. Il est fait pour être vu, pour captiver. Ses cheveux noirs, toujours un peu trop bien coiffés pour être réellement négligés, brillent sous la lumière tamisée. Son sourire ? Un mélange dangereux d’arrogance et de douceur, capable de désarmer n’importe qui.
Y compris moi.
J’aimerais dire que je suis immunisé, que le voir séduire à tout va ne me fait rien. Mais c’est un mensonge. Chaque rire qu’il partage avec une autre personne me pique plus que je ne voudrais l’admettre. C’est ridicule. Je devrais être habitué. Elio est comme ça — il flirte sans y penser, comme il respire.
Alors pourquoi est-ce que ça me serre autant la poitrine ?
— Et toi, Elio ? Des projets ?
Il se penche vers nous, un sourire espiègle aux lèvres.
— Oh, tu me connais, Eli. Des vacances sous les tropiques... histoire de profiter de ma jeunesse.
Je le connais, oui. Je connais son besoin de liberté, son refus de s’attacher. Je connais ce sourire qu’il offre à tout le monde, sans distinction. Mais ce que j’aimerais savoir, c’est s’il est capable d’en offrir un... qui ne soit que pour moi.
Il ponctue ses paroles d’un clin d’œil provocateur avant de se lever, lissant sa chemise ajustée.
— D’ailleurs, vous m’excuserez, mais j’ai repéré quelques spécimens intéressants sur la piste.
Et il disparaît dans la foule, me laissant avec une étrange sensation de vide.
Un soupir m’échappe.
— T’as une sale tête.
Lucas s’installe sur le fauteuil en face de moi. Contrairement à Anthony, il est tout sauf discret. Ses cheveux roux flamboyants, presque couleur poil de carotte, sont en bataille, lui donnant ce côté espiègle qui lui va si bien. Avec sa peau constellée de taches de rousseur et ses yeux verts perçants, il n’a rien du charme ténébreux d’Anthony, mais il compense par une énergie débordante et un humour tranchant. Lucas est du genre à provoquer pour le plaisir, à appuyer là où ça fait mal juste pour voir les réactions.
— Tu pourrais être plus subtil, tu sais, dis-je en haussant un sourcil.
— Pourquoi faire ? Il s’étire paresseusement avant d’attraper une bière. Tu fixes Elio comme si t’étais un chiot abandonné sous la pluie.
Je grogne, ce qui le fait rire.
— Il ne me plaît pas.
Lucas arque un sourcil, amusé.
— Bien sûr. Et moi, je suis moine.
Je préfère détourner la conversation.
Alec apparaît soudainement, une brune accrochée à son bras. Il sourit, large et éclatant, mais son regard... Son regard, lui, est plus sombre. Plus froid. Il n’est pas là, pas vraiment.
— Je vous présente Aurélia.
Elle nous salue d’un geste discret avant de se coller contre lui, caressant son torse avec une possessivité presque absurde.
À une époque, j’aurais trouvé ça drôle. Aujourd’hui, ça me serre le cœur.
— Alec... Qu’est-ce que tu fais ?
Il hausse un sourcil, faussement surpris.
— Je fais ce que j’ai toujours fait.
Non. C’est faux. Avant, Alec souriait vraiment. Avant, il n’avait pas besoin de masquer sa douleur derrière des soirées sans fin et des inconnues sans lendemain.
— Tu fais une énorme bêtise. Erika...
Je n’ai pas le temps de finir qu’il se raidit, son masque se fissurant un instant. Puis, il se lève d’un bond, attrapant la main d’Aurélia.
— Viens, Aurélia. Il y a trop de mauvaises ondes ici.
Mais je réagis avant qu’il ne m’échappe.
— Désolé, Aurélia, mais je dois t’emprunter ce beau mâle pour quelques instants.
Je l’entraîne à l’écart, sentant sa tension monter d’un cran.
— Elijah... commence-t-il, faussement exaspéré. Je savais que tu en pinçais pour moi !
— Arrête, Alec.
Il rit, mais son rire sonne creux.
— Tu me fatigues, Eli. Erika est partie. Elle m’a laissé tomber. Fini. Game over. Alors laisse-moi vivre comme je l’entends.
— Vivre ? Je secoue la tête. Ce n’est pas vivre, Alec. C’est fuir.
Il me repousse violemment.
— Lâche-moi la grappe ! crache-t-il. Au lieu de jouer les saints, regarde plutôt ta propre vie !
Et il s’éloigne.
Un poids s’abat sur mon épaule. Lucas.
— S’il ne veut pas être aidé, tu ne pourras rien faire.
— Il va faire une bêtise...
— Peut-être. Mais parfois, c’est ce qu’il faut pour ouvrir les yeux.
Je croise son regard et il sourit, presque attendri.
— Comme pour toi et Anna ? Je lui fais remarquer.
Il hausse un sourcil.
— Je vais faire comme si je n’avais rien entendu. Anna et moi, nous détestons, ça ne va pas changer du jour au lendemain.
Il m’attrape alors le visage en coupe.
— En revanche, tu sais ce qui pourrait évoluer ?
Je fronce les sourcils.
— Ta relation avec l’homme de tes rêves.
Mon cœur rate un battement. Elio.
Lucas me pousse légèrement vers la piste.
— Il serait temps que tu tentes ta chance, Eli.
Mon ventre se serre.
Je me fraie un chemin dans la foule, les battements de mon cœur résonnant plus fort que la musique.
Elio me sourit chaleureusement, inconscient du chaos qu’il provoque en moi.