I - Celui venu de l'abîme- Chapitre 1

Aéroport de Tokyo, 1 juillet 2015
─ Attends-moi m’an, elle pèse une tonne ma valise ! s’exclama Achille.
Tirant derrière lui une énorme valise noire presque aussi grande que lui, le garçon de douze ans progressait dans le hall de l’aéroport. À quelques mètres devant lui une Japonaise de taille moyenne s’arrêta. Elle-même en possession d’une lourde valise, en se retournant elle déclara :
─ Tu as voulu emporter trop de choses, tu avais vraiment besoin d’autant de livres et de matériel de photo ?
─ Oui maman, on va être coincés ici pendant deux mois, je vais prendre beaucoup de photos et il faut aussi que je poursuive mes lectures.
─ Franchement jeune homme tu es impossible. Je te préviens c’est la dernière fois que tu fais ta valise seul.
Sa mère, Hanaé, soupira et attendit que son fils soit à sa portée. Quand ce fut le cas, elle aida Achille à tirer son chargement. La gendarme regrettait d’avoir initié son fils aux histoires policières et à la photographie. Car c’est bien cela qui occupait plus de la moitié de l’espace de la valise. Elle n’arrivait pas à comprendre comment son fils de douze ans, pouvait être assez intelligent pour réaliser des problèmes dont la complexité équivalait à des études supérieures et également être aussi immature sur d’autres points. Autour d’eux une véritable marée humaine se mouvait. L’aéroport de Tokyo était à toute heure de la journée bondé de monde. La mère et le fils progressèrent dans la foule jusqu’à la sortie.
Achille était très enthousiaste malgré sa fatigue : cela faisait des années qu’il n’était pas venu au Japon. Ce pays lui avait manqué. Le jeune garçon avait hâte de le parcourir pendant ses vacances. Ses grands-parents lui avaient manqué, il avait hâte de les revoir.
Achille et Hanaé étaient à présent sur le trottoir. Fouillant les environs du regard, Hanaé finit par repérer ce qu’elle cherchait : un monospace de couleur grise. Au volant se trouvait un vieil homme japonais aux cheveux et à la courte barbe grisonnants.
Hanaé sourit et héla le conducteur :
─ Papa, papa on est là !
Le vieil homme tourna la tête et son visage parcheminé se fendit d’un large sourire à la vue de sa fille et de son petit-fils. Le vieux japonais du nom de Kazuto Ōmori, descendit de sa voiture et vint à la rencontre des nouveaux arrivants.
─ Bonjour Hanaé ! Comment vas-tu ma chérie ?
Sa fille l’embrassa avant de répondre :
─ Bien papa, bien.
Kazuto enlaça son petit-fils, lui aussi très heureux de le revoir. Achille prit un instant pour observer son grand-père et son environnement : Kazuto était plus grisonnant que la dernière fois qu’il l’avait vu, il paraissait également moins grand. Le garçon mit cela sur le compte de sa croissance.
En effet en l’espace de deux ans Achille avait grandi d’une bonne dizaine de centimètres. Le trio chargea les bagages dans le véhicule et prit la route. Malgré sa joie, Achille regrettait l’absence de son père : Axel. En tant que militaire, il était très occupé et n’avait pu poser de congés qu’à partir du mois d’août.
Mais ce qui préoccupait le plus Achille était l’attitude de sa mère. Hanaé avait beau le cacher, Achille percevait qu’elle était très anxieuse. Cette inquiétude dont il ne comprenait pas la cause n’avait cessé de croître durant tout le voyage. En dépit de sa curiosité, le jeune garçon n’avait pas abordé le sujet, car il savait que sa mère nierait le problème.
Hanaé était une femme forte et un peu trop fière à certains égards. Ce qui l’amenait à dissimuler ses faiblesses, même à sa propre famille. Achille décida donc d’attendre et d’aviser.
Le monospace traversa les rues de Tokyo à bonne allure. Après un rapide passage par le centre-ville, les Ōmoris se dirigèrent vers le sud de la capitale. La demeure familiale se trouvait à une bonne heure de la ville, proche d’une belle portion de nature.
Une heure de trajet plus tard, le trio arriva à destination. Les quelques souvenirs qu’Achille avait de cet endroit lui revinrent peu à peu. Il y avait là une grande demeure dans le style traditionnel japonais. Un grand bois couvrait l’Ouest de la propriété. Le monospace fut rapidement vidé et les bagages emportés dans les nombreuses chambres de la maison.
Dès qu’il le put, Achille s’échappa dans le jardin. Il inspira profondément, s’imprégnant de l’essence de ce lieu. Cette demeure avait toujours eu un effet positif sur son moral. Il n’avait jamais pu l’expliquer. Comme si une énergie invisible entrait en lui à chacune de ses visites.
Mais cet été quelque chose était différent, cette fois l’énergie était encore plus palpable que d’habitude. Achille avait la sensation que quelque chose tourbillonnait autour de lui pour le protéger. Il se sentait connecté à tout l’espace que couvrait la propriété Ōmori.
Un appel tira le jeune garçon de ses pensées :
─ Achille ! Achille ! viens dire bonjour à ta grand-mère s’il te plait.
C’était la voix de sa mère.
─ Oui pardon maman, j’arrive tout de suite, répondit Achille.
Il regagna la maison au pas de course. Dans le salon purement traditionnel, Achille retrouva sa mère et son grand-père Cette fois avec eux se trouvait également une vieille japonaise coiffée d’un chignon serré. Elle semblait être remarquablement en forme pour son âge. C’était Noriko Ōmori, la grand-mère d’Achille qui était aussi la matriarche du clan Ōmori.
─ Bonjour mamie Noriko, dit le garçon en enlaçant sa vieille femme.
Comme toujours, la japonaise traditionnelle fut quelque peu déstabilisée par l’affection immodérée de son petit-fils. Après un court blanc, Noriko rendit son embrassade à Achille.
─ Tu as bien grandi petit guerrier, ce surnom faisait référence à l’origine mythologique du prénom du garçon, mais tu es encore un peu maigre, ajouta la vieille femme. Est-ce qu’il mange assez Hanaé ? demanda-t-elle en se tournant vers sa fille.
─ Ce petit a un appétit d’ogre maman, affirma Hanaé, mais il bouge tellement qu’il dépense tout ce qu’il avale en quelques heures.
Les deux femmes partirent dans un fou rire joyeux.
L’après-midi s’écoula très vite. Le décalage horaire rattrapa très vite Achille et sa mère. Tous deux se couchèrent très tôt cette nuit-là et dormirent d’un sommeil profond et lourd.
Le lendemain matin, Achille se réveilla de très bonne heure. Il entreprit alors de faire le tour de la grande propriété. Le garçon admira les multiples statues de créatures mythologiques et les autels des innombrables divinités shintoïstes qui constellaient le terrain.
La famille Ōmori était connue pour son attachement au folklore et aux mythes du Japon. Selon les dires de sa mère, bien que cette famille aie des origines asiatiques multiples, elle avait très vite su s’enraciner dans l’archipel. Achille marcha pendant de longues minutes alors que le soleil se levait et inondait les pierres centenaires de ses rayons.
Le garçon perçut alors des mouvements autour de lui. Puis des rires résonnèrent. Achille se figea, tandis qu’un filet de sueur froide coulait le long de son dos. L’atmosphère chaleureuse de la propriété venait de disparaître pour laisser place à une ambiance lugubre et angoissante.
─ Qui…qui est là ? demanda le jeune garçon d’une voix tremblante.
Seuls de nouveaux ricanements lui répondirent. L’atmosphère du cimetière se fit soudain plus pesante et lugubre. Ce fut comme si une chape de ténèbres avait englouti les lieux. Achille sut que ce qui se produisait n’avait rien de naturel. L’obscurité semblait engloutir chaque parcelle de lumière. Le garçon sentit ses entrailles se nouer par une peur primale, immémoriale. Quelque chose enfoui au plus profond de sa conscience lui hurlait qu’un danger le guettait, tel un prédateur tapis dans l’ombre. Achille tourna alors les talons et se mit à courir mais l’obscurité l’encercla. Les ricanements se faisaient de plus en plus nombreux et oppressants. Alors qu’il courait, le garçon sentit ses jambes s’alourdir et il se retrouva paralysé au cœur des ténèbres.
Il voulut crier mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les rires cessèrent pour laisser place à une voix puissante et lugubre :
─ NOUS. TE. VOYONS. PETIT HUMAIN. TU. ES. A. NOUS.
─ Qui est là ? parvint finalement à crier Achille, terrorisé.
Les ténèbres s’élevèrent alors en vrilles fumantes et l’enserrèrent comme des tentacules. Derrière les tombes, les ombres prirent la forme de silhouettes fantastiques et grotesques à la fois, alors que les rires se faisaient de plus en plus nombreux et puissants.
Achille eut l’impression d’être plongé dans un bain d’eau glacée, ses poumons se vidèrent de leur air. Le garçon ne pouvait plus parler ni respirer, ni réfléchir ou se mouvoir. La peur lui déchirait les entrailles. Les silhouettes cauchemardesques s’approchèrent alors de lui, toujours entourées par les ombres.
Il vit une sorte de belette, un squelette géant, une créature mélangeant femme et araignée, et pléthore de monstres. Achille les reconnaissait : c’était des yokais. Les êtres surnaturels des légendes japonaises. Il savait que ces monstres n’existaient pas, pourtant elles étaient bien là !
Les créatures n’étaient à présent plus qu’à quelques pas d’Achille. Il pouvait presque sentir leur souffle. Mais soudain un flash de lumière frappa la horde de plein fouet. Une série de hurlements lugubres agressèrent les tympans d’Achille tandis qu’une onde de choc le jetait à terre. Alors qu’il tentait de reprendre son souffle, avec ses oreilles sifflantes, le garçon vit sa grand-mère courir vers lui.
─ Achille ! Achille ! respire mon chéri, respire.
Après quelques secondes d’angoisses, Achille parvient à reprendre son souffle. Il sentit sa grand-mère le soulever de terre et le prendre dans ses bras.
Guyane, 10 juin 2025
Achille émergea de son souvenir, toujours avachi sur son fauteuil ergonomique. Cela ferait bientôt dix ans. Dix ans qu’il avait vécu ce moment fatidique. Ce moment qui avait changé son histoire à jamais. Le jeune homme à présent âgé de vingt-deux ans s’extirpa de son siège et sortit de sa petite maison.
Achille pouvait entendre le flot de la rivière non loin, ainsi que les pares battages de son bateau contre le bois du ponton. La plupart des gens qui voyaient l’embarcation la croyait prévue pour la pêche.
En dépit de son allure rustique, le navire était en parfait état de marche. Son propriétaire pouvait en témoigner. Mais ce bateau ne servait pas pour la pêche. Non, il avait une fonction bien plus utile.
Achille fit quelques pas nonchalamment sur le sol sec. La semelle de ses chaussure légère faisait crisser la terre. Le vent souffla et fit battre le tissu de son pantalon, tandis de sa veste à manches longue se gonflait comme une voile, dévoilant son t-shirt. Il réajusta son bandana dans ses cheveux châtain avant que ce dernier ne s’envole et de ses yeux marrons se délecta du paysage. 
Le jeune homme huma l’air sec de l’été de l’Amazonie française. Il se replongea alors dans ses souvenirs. Le jour suivant sa rencontre dans le sanctuaire, il avait finalement repris connaissance dans la maison familiale. Le petit garçon qu’il était avait parfaitement conscience qu’il n’avait pas rêvé et l’expression des membres de sa famille le lui confirma. C’était en ce jour qu’Achille découvrit la vérité sur le monde invisible et les créatures qui s’y cachaient. Les yokais, monstres surnaturels du folklore japonais étaient bien réels. Non seulement eux, mais aussi les créatures fantastiques de toutes les autres cultures. Cet évènement avait eu pour conséquence de faire déménager Achille et sa famille au Japon. Au début, le jeune adolescent ne comprit pas. Sa mère lui expliqua alors : cela était nécessaire car sa grand-mère devait l’entrainer.
─ M’entraîner à quoi ? avait demandé Achille.
─ À te défendre, avait simplement répondu Hanaé.
Achille était bien loin de se douter de ce qui allait suivre. Il avait donc passé le reste de sa scolarité au Japon. Il s’était fait de très bon amis là-bas. Notamment Saori et Tanja, deux camarades de classes, ses premiers amours. Mais hélas, alors qu’il s’apprêtait à terminer le lycée, son père fut appelé pour une opération spéciale en Guyane. Une fois de plus Achille fut forcé de quitter se qu’il considérait comme son foyer. Il tenta de conserver le contact avec ses deux amies mais ils finirent tout de même par se perdre de vue. Achille en avait beaucoup voulu à ses parents pendant des mois avant d’accepter la situation.
L’adolescent s’était finalement fait à ce nouvel environnement. Achille avait été captivé par les légendes et le folklore de la forêt amazonienne. Il avait eu son baccalauréat avec mention, puis il avait fait des études de photographie. Achille avait fait cela autant pour le plaisir que lui procurait cet art que par l’aspect pratique que cela ajoutait à la profession qu’il souhaitait exercer. Car même s’il avait obtenu son diplôme d’études secondaires, Achille n’avait pas fait de la photographie son activité professionnelle. Non, il était devenu détective consultant. En parallèle de ses études, il avait obtenu sa licence d’enquêteur, avec une grande facilité soit dit en passant.
Il enquêtait sur de nombreux domaines y compris le surnaturel, son domaine de prédilection. Sur la façade de sa demeure une pancarte affichait fièrement les mots suivants :
« Agence Omori, détective consultant sur les sujets naturels et surnaturels »
Cela faisait presque un an qu’il avait ouvert son agence. Et bien qu’il n’eût pas encore reçu d’affaire de grande envergure, le jeune enquêteur avait permis de retrouver plusieurs personnes disparues ainsi que de résoudre quelques cas d’ordre privé et bien d’autres affaires qui s’avérèrent du domaine de l’extraordinaire. Ces dernières s’étaient bien entendu réglées dans la plus grande discrétion. Il avait justement bouclé sa dernière enquête la veille, une affaire de relique maudite qu’une petite fille avait trouvée.
Cela avait bien entendu commencé à mal tourner et l’enfant avait été frappée par une étrange maladie dont les symptômes se traduisaient par un terrible affaiblissement physique et l’apparition d’étrange marques sur le corps de la petite. Achille avait rapidement trouvé la relique avant de l’exorciser et de la détruire.
Le détective consulta sa montre : il était déjà dix-huit heures passées. Il fallait qu’il se prépare, ce soir il dinait avec ses parents. Cela faisait deux ans qu’il avait quitté le domicile familial, mais il avait toujours gardé le contact avec ses parents. Achille retourna dans sa demeure et récupéra une tenue plus convenable pour un repas de famille. Puis il gagna son bateau et se mit en route. Achille vivait près de la petite bourgade de Jacque-Bois-Vert, située à une bonne heure de Cayenne en bateau. Il ne devait pas trop traîner. Il n’aimait pas trop les grandes villes et il préférait avoir un parfait contrôle sur son environnement et cela ne le gênait pas de faire le voyage. Surtout quand on avait un bateau en partie magique qui fonctionnait à base d’un carburant quasi-illimité. Le détective l’utilisait pour aller voir ses clients quand ils ne pouvaient pas se déplacer.
Le bateau fendit les eaux du fleuve et fila vers la mer. Environ une heure plus tard, Achille amarrait son bateau au port de Cayenne. Il se changea dans l’habitacle de son embarcation avant de finir le reste du trajet à pied. Alors qu’il marchait dans les rues de la ville guyanaise, Achille perçut les flux d’énergies mystique qui flottaient dans l’air. Depuis plusieurs jours, il sentait une étrange sensation dans l'atmosphère.
Cela provenait de la forêt vierge. Achille se sentait oppressé, menacé. Cette énergie n’évoquait que douleur et malveillance. La simple conscience de cette énergie éveillait une horreur primale chez le détective. Ça ne ressemble pas à l’énergie des créatures de la forêt, songea Achille, qu’est-ce qui se passe là-bas ? Tout en réfléchissant, le mage se tourna vers le sud, où la silhouette verte de la canopée s’étendait à perte de vue. Il va falloir que je commence à enquêter de mon côté semble-t-il, conclut-il mentalement. Puis il reprit sa marche, l’heure du rendez-vous approchant à grands pas.
Achille arriva devant la maison de ses parents peu avant dix-sept heures. Il sonna à la porte et celle-ci s’ouvrit sur sa mère, Hanaé. La gendarme quinquagénaire afficha un large sourire à la vue de son enfant. En dépit de son âge, la japonaise était en pleine forme. Ses cheveux noirs coupés en carré plongeant n’étaient même pas blanchis.
─ Bonsoir mon chéri.
─ Bonsoir maman.
─ Tu es pile à l’heure, entre je t’en prie, le repas est prêt on va pouvoir manger tout de suite.
Achille hocha la tête et franchit le seuil. Une délicieuse odeur d’udon au poulet flottait dans l’air et cela lui donna l’eau à la bouche. Il adorait les plats japonais et ses parents savaient cuisiner à la perfection. L’une des meilleures choses qu’ils avaient ramené du pays du soleil levant.
─ Tu t’imagines déjà en train dévorer ton udon pas vrai ? souffla sa mère.
Achille ne put s’empêcher de pouffer de rire, sa mère savait lire en lui avec une facilité troublante. Elle n’était pas colonel de gendarmerie pour rien et puis c’était elle qui lui avait donné le goût des enquêtes. Achille suivit sa mère dans le salon. La table dressée et le plat fumant les attendait. Axel Omori, de son nom de naissance Martin, était en train de placer les derniers couverts. Le paternel lui aussi était en forme pour ses cinquante ans proches.
Ce lieutenant capitaine de l’armée de terre s’investissait à présent depuis plusieurs années dans l’opération « Harpie » dont le but était de lutter contre l’orpaillage illégal qui se produisait dans la forêt amazonienne. Ses hommes et lui s’étaient illustrés par leurs opérations réalisées avec succès dans la jungle. Plusieurs trafiquants d’or étaient à présent en prison grâce à eux. Causant ainsi la chute de plusieurs réseaux clandestins. Axel était solidement charpenté sans être exagérément massif. Le physique du soldat.
─ Bonsoir fils, lança-t-il en voyant son enfant.
Tous deux s’étreignirent, puis tous prirent place à table. L’udon fut servi avec un bol de riz grillé et la famille se mit à manger de bon appétit. Quelques banalités furent échangées. Alors qu’Achille entamait sa deuxième portion, son père s’engagea sur un nouveau sujet :
─ Alors Achille, où en es-tu dans tes projets personnels ?
Le jeune homme tiqua aux paroles de son paternel et Hanaé foudroya son mari du regard. Achille soupira, anticipant ce qui allait se passer.
─ Papa, tu les connais déjà mes projets : mon agence tourne bien. J’ai des clients réguliers et je m’en sors très bien financièrement. Me poser la question à chaque fois ne va pas changer miraculeusement ma décision.
Le franc parler de son fils coupa Axel dans son élan.
─ Achille, voulut il ajouter, tu sais…
─ AXEL ! s’exclama Hanaé irritée, tu vas encore tenter de lui faire la morale ? Ça fait dix fois que l’on a cette discussion ! Achille a fait son choix, cesse un peu avec tes sous-entendus oppressants.
L’intéressé serra les mâchoires. Bien qu’il ait accepté l’existence du surnaturel, Axel n’avait pas apprécié que son fils unique y soit initié et encore moins qu’il en face son métier.
─ Tu as pensé à ta réputation ? ta vie sociale ? marmonna-t-il.
Achille comprenait où son père voulait en venir : comme la plupart des gens ignoraient l’existence du surnaturel, ou n’y croyaient pas, ceux qui suivait cette voie étaient marginalisés. Cependant :
─ Papa il me semblait t’avoir déjà donné mon opinion sur le sujet : ce genre de broutille n’est pas ma priorité. Croire ou ne pas croire au surnaturel est un débat stérile à mes yeux. Je conçois l’adage « ne croire que ce que l’on voit » mais que l’on puisse nier ce qui se trouve devant ses yeux relève d’un déni des plus stupide.
Achille reprit son souffle et attendit de voir la réaction de son père. Axel ne pipa mot, il avait déjà eu se débat avec son fils et savait qu’il ne gagnerait pas. Le détective décida donc de conclure :
─ La magie n’est pas mon seul domaine de recherche papa. Et quand bien même cela ne concerne que moi. Enfin pour le moment.
─ Tu es toujours convaincu qu’un jour l’existence de la magie et des créatures surnaturelles sera dévoilée au grand public ? demanda Hanaé.
Oui, cela Achille en était convaincu.
─ La technologie progresse vite, trop vite pour certains dans le monde magique papa. Plusieurs personnes savent déjà ce qu’il en est réellement de notre monde. Les mauvaises personnes pour certains. Tôt ou tard, quelqu’un en aura assez et divulguera la vérité ou bien les créatures magiques le feront d’elles-mêmes. Comme l’a dit Jean Racine : « Il n’y a point de secret que le temps ne peut révéler. »
Axel se contenta de grogner quelque chose d’inaudible, puis les poings serrés et tremblant de frustration il quitta la table.
─ Je suis désolé maman.
La gendarme posa sa main sur l’épaule de sa progéniture.
─ Ce n’est pas ta faute mon chéri, ton père se fait du souci pour toi et il n’aime pas quand ce qu’il suggère n’est pas appliqué. Vois-y une déformation professionnelle.
Achille rit à cette analyse. Le reste du repas se fit dans le silence. Quand Achille quitta ses parents il était presque dix heures du soir. Le jeune homme hésitait à rentrer de nuit, il envisageait plutôt de passer une brève soirée en ville, mais il ne savait pas encore où et avec qui.
─ Achille ? l’interpela soudain une voix féminine.
Le détective reconnut très vite cette voix. Un frisson d’excitation lui parcourut l’échine et un léger sourire fendit son visage alors qu’il se tournait vers son interlocutrice. Devant lui se dressait une femme d’origine créole d’une trentaine d’années.
─ Madame Barthelemy ? quelle surprise de vous voir.
─ Voyons Achille ! Depuis que tu es diplômé tu peux m’appeler Elodie, d’ailleurs tu aurais toujours dû m’appeler comme ça vu que tu n’as jamais été mon étudiant, pas directement en tous cas.
Elodie Barthelemy était professeure de sciences économiques et juridiques à l’université de Guyane. Bien qu’Achille ait suivi des études de photographie, tous deux avaient fini par se croiser sur le campus.
Elodie était belle, très belle, ses formes étaient pulpeuses et on pouvait deviner qu’elle prenait soin de sa santé et de son corps. Elle était vêtue d’une robe de soirée noire qui mettait parfaitement en valeur sa silhouette. Achille avait du mal à ne pas loucher sur son décolleté. Il ne chercha d’ailleurs pas à cacher le désir qu’il sentit monter en lui à la vue de la femme. Ils avaient déjà couché ensemble, plus d’une dizaine de fois si les souvenirs d’Achille étaient corrects. Il sentait déjà son corps se réchauffer par anticipation du désir. Son entrejambe durcissait déjà.
─ Les yeux c’est plus haut Achille, fit remarquer Elodie sur un ton taquin, parfaitement consciente de la futilité de cette pique.
Achille, détailla plus en détail la tenue, l’expression et les chaussures d’Elodie. Il vit ses cheveux légèrement décoiffés, la tension et la déception qui pesaient sur ses yeux. Cela, couplé à sa présence dans un quartier se trouvant à l’opposé de tous les bars branchés de Cayenne qui à cette heure grouillaient de célibataires, lui apportèrent une conclusion très claire sur la situation. Un sourire sardonique se fit sur son visage.
─ Oses me dire que tu n’es pas toi-même en manque et en quête d’un partenaire pour la nuit ? Je vois clairement que tu reviens d’une soirée qui s’est visiblement avérée infructueuse niveau étalon valable.
Le visage d’Elodie vira au rouge pivoine. Depuis le temps, elle pensait s’être habituée aux capacités de déduction du jeune homme, mais il n’en était rien.
─ Je ne vais pas te demander comment tu l’as deviné, déclara-t-elle, alors je vais simplement de répondre que oui, j’aimerais passer la nuit avec toi. Est-ce réciproque ?
Achille s’avança, passa son bras autour de la taille d’Elodie et l’attira contre lui. Son corps était déjà enflammé.
─ Evidement, dit-il sur un ton joueur.
Il déposa un baisé sur les lèvres de la trentenaire et l’entraina à sa suite vers le port. Elodie tremblait d’excitation alors qu’ils approchaient du petit bateau d’Achille. Ses tétons avait durci dès qu’il l’avait saisi par la taille. Elle ne s’habituait pas non plus à la puissance du désir que le jeune détective provoquait en elle.
Achille avait l’esprit bouillonnant, il avait besoin de quelque chose pour se calmer et s’éclaircir les idées. Et le sexe était le remède parfait à son agitation. Dès qu’il fut sur le pont du bateau, il attira à nouveau sa compagne contre lui et l’embrassa à pleine bouche. Leurs langues s’entrelacèrent dans un balai sensuel. Les mains du jeune homme glissèrent lentement jusqu’aux fesses d’Elodie et commencèrent à les caresser tout en remontant sa robe.
─ Tu veux le faire sur le bateau, ou bien dans la cabine ? demanda-t-il de sa voix vibrante d’excitation.
─ Comme tu préfères, répondit Elodie sans rougir.
Cette nuit-là, Achille et Elodie firent l’amour jusqu’au matin. Si quelqu’un s’était trouvé près du bateau, il aurait alors entendu des râles de plaisir monter de la cabine. Elodie s’éveilla avant son amant. Contemplant le corps nu de son partenaire, la professeure soupira. Il y avait pourtant une chose sur laquelle les capacités d’enquêteur d’Achille étaient inefficace : celle de lui faire réaliser quand une femme avait des sentiments pour lui. Elodie était un peu amoureuse d’Achille et ça depuis presque aussi longtemps qu’ils se connaissaient.
L’intellect, le physique ainsi que la personnalité bienveillante du jeune homme avaient trouvé un écho dans le cœur de la professeure. Cependant elle avait réalisé qu’Achille n’était pas intéressé par une relation officielle. Il préférait les relations amicales avec affinité sexuelle. Elodie y voyait le manque de deux personnes qui avaient beaucoup compté pour Achille. Il en avait brièvement parlé quelques années plus tôt. Mais elle n’avait pas retenu leurs noms. Elle se souvenait simplement qu’il s’agissait de deux camarades de classe qu’il avait connu au Japon. Elodie avait parfaitement saisi la profonde tristesse que cette séparation avait provoqué dans le cœur d’Achille.
Elodie contempla Achille pendant plusieurs minutes avant qu’il ne se réveille. Ils s’embrassèrent puis se dirent au revoir. Elodie quitta les quais en ondulant les hanches, exprimant sa satisfaction de la nuit qu’elle avait passée avec Achille.