Le Maître du Jeu [Reprend 05/2026]

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Summary

Lieutenante d’un chef mafieux depuis dix ans, Luna n’attend plus qu’une chose : se sortir de cette vie qu’elle déteste. Lorsque son patron lui demande d’espionner et de tuer le fils d’une faction adverse, elle y voit l’opportunité de négocier sa sortie et celle de sa mère aliénée. Les seules options qui lui sont désormais permises sont la réussite ou la mort. A moins qu’elle n’ait oublié une variable dans ses calculs…

Status
Ongoing
Chapters
25
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Souffle

Au cœur d’une usine désaffectée, des balles fusaient de toutes parts dans une odeur de poudre. Le tintement de leur chute contre le béton se noyait aussitôt dans le tumulte des coups de feu et du corps à corps. Cachée derrière des barils empilés, Luna glissa une quatrième recharge dans son pistolet. L’écart entre les tonneaux de métal lui permettait de viser leurs rivaux tout en restant à l’abri. Huit cibles contre quatre. Dix cartouches par recharge. Un bâtiment abandonné au milieu de nulle part. Faire sortir tous ses collègues de là sans dégâts. Toujours accroupie derrière ses barils, la jeune femme dégaina un téléphone portable et envoya un message succint à la vitesse de l’éclair avant de se concentrer sur la configuration du terrain. Des poutres en acier rouillé, des vitres beaucoup trop hautes pour tenter une évasion, une porte blindée restée ouverte mais bloquée par une poignée de gros bras en plein corps à corps avec deux de ses camarades. Le reste se battait éparpillés au milieu du bâtiment. Une femme en noir se tenait près de l’entrée, et regardait le tout avec un air de délectation.

En sentant une vibration dans sa poche arrière, elle ôta le cran de sécurité de son arme et visa en hauteur tout en bondissant de sa cachette. Elle profita des quelques secondes de surprise pour gagner du terrain en hurlant à ses collègues :

— On se tire !

En passant, elle croisa le regard de la femme pendant une seconde. Ses lèvres rouge sang s’étirèrent en un fin sourire et Luna se retrouva à bout portant avant de pouvoir se concentrer sur ses autres mouvements. Loin de se laisser déstabiliser, elle brandit son arme en retour pour se laisser un peu plus de temps. Plus que quelques mètres avant d’être à l’extérieur. Un grincement et de grands fracas résonnèrent. Le sourire de l’inconnue s’élargit davantage, et Luna entendit la détonation malgré le vacarme ambiant. Grâce à un puissant rebond contre le sol elle accéléra encore le pas et se rua vers la voiture qui arrivait, portières ouvertes. Ses acolytes la suivirent un par un, sous une pluie de balles, et le véhicule repartit à toute allure avant même que le dernier n’y ait mis les deux pieds.


Aussitôt sortie de la voiture, Luna porta un briquet tremblant contre la cigarette qui attendait déjà entre ses lèvres et aspira un bon coup avant même d’avoir éteint la flamme. Le temps que la nicotine se répande dans son système nerveux, elle sentit ses muscles se détendre et sa tension redescendre.

— Quelqu’un a compris ce qu’il s’était passé ?!

— Fait chier, on y était presque !

— Qu’est-ce qu’on va dire au patron ?!

— On devrait peut-être d’abord s’occuper de Rin. Il est K.O !

— Vous m’avez déglingué la caisse avec vos conneries…

— Tu t’attendais à quoi ?!

— C’était couru d’avance.

— Les gars, interrompit Luna en se retournant vers eux. Tout est sous contrôle.

— Comment ça “sous contrôle” ?

— Tu plaisantes ?!

— On a failli crever !

— Pour rien en plus !

— Pas pour rien, reprit-elle en leur montrant une petit boîtier muni d’un objectif. Tout est sous contrôle. J’ai tiré dans le tas exprès pour que tout s’écroule. Je m’occupe de Júan aussi.

— C’est pour ça que je déteste bosser avec toi… T’es trop imprévisible.

— Mais elle sauve la mise presque à chaque fois.

— Désolé, moi je peux pas. En plus il y a toujours des blessés à cause d’elle.

—Mais le boulot est toujours fait, se défendit-elle, les bras croisés.

— Et puis elle nous couvre auprès du patron à chaque fois, c’est la seule.

— Reposez-vous les gars, vous l’avez mérité. C’était du bon boulot, salua-t-elle en se dirigeant vers l’intérieur de la villa, sa cigarette au bord des lèvres.


Entre la montagne imposante et les rizières verdoyantes de cette campagne tranquille, les palmiers et la végétation tropicale de la grande bâtisse en verre et béton blanc détonnaient. Luna passa le portail en fer forgé, monta les marches vers la grande porte épurée sans un regard pour le jardin bien entretenu et sonna au visiophone dernier cri. Le temps qu’elle écrase son mégot dans un cendrier portatif, un homme plutôt imposant, aux cheveux à longueur d’épaule, lui ouvrit la porte :

— Déjà de retour ?

— On a eu un imprévu. Mais j’ai ce que vous vouliez, annonça-t-elle en agitant un boîtier sous le nez de l’homme. Tu me laisses entrer ?

Il se décala et l’observa se diriger vers les escaliers d’un pas assuré.

— Júan n’est pas là, prévint-il en la suivant pour la guider au bureau à l’étage.

— Pas grave, comme ça tout sera prêt à son retour. Tu pourras me raccompagner après ? J’ai déjà renvoyé les gars…

— Je t’arrange ça tout de suite.

Il sortit un téléphone pendant que Luna récupérait un petit adaptateur caché sous des câbles dans un tiroir et allumait l’ordinateur posé sur le bureau en verre. Puis l’homme se dirigea vers un coffre-fort dont il sortit un disque dur externe avant de prendre place sur le fauteuil en cuir pour taper le mot de passe. Les codes changeaient presque à chaque utilisation et à part Júan, seule une autre personne triée sur le volet le connaissait. Généralement l’un de ses deux chiens de garde. II sortit la carte mémoire de l’appareil pour la glisser dans l’adaptateur qu’il brancha à la suite du disque dur. Après un rapide transfert de données et un formatage de la carte mémoire, il éteignit l’ordinateur et rangea le disque dur avant d’enfin rendre l’appareil photo à Luna.

— J’envoie mon rapport dès que je rentre, promit-elle.

— Je transmettrai. Bon boulot.

Il l’invita à sortir de la pièce en premier et la suivit jusqu’à la porte, où une voiture attendait déjà dans la rue.


Lorsque Luna déverrouilla la porte de son appartement au troisième étage d’un vieil immeuble, il n’y avait personne ni rien pour l’accueillir. Heureusement pour elle, aucun colocataire intrusif ou enfant affamé, mais pas non plus de télévision allumée ou de radio oubliée. Même pas le moindre signe de vie de la part des voisins, sur le pallier ou chez elle. Une tranquillité sans égal mais presque morte. Le vis-à-vis d’un grand immeuble qui bloquait les dernières minutes de lumière diminuante n’aidait pas à dissiper cette ambiance misérable. Mais cela lui épargnait la vue du bazar accumulé depuis plusieurs jours. Avec un soupir, elle jeta sa veste et ses chaussures dans le coin de l’entrée et se dirigea vers l’ordinateur resté sur la table de cuisine après avoir lancé le remplissage de sa baignoire. Quelques lignes succinctes à la manière d’un télégramme sur la messagerie sécurisée suffisaient en général à satisfaire son patron. Rien n’égalait ensuite le bonheur de se plonger dans un bon bain chaud.

Luna se laissa glisser au fond de la baignoire, jusqu’à pouvoir poser sa nuque sur le rebord. La vapeur qui se dégageait de l’eau créait une sorte de filtre brouillant sur ce plafond morne de béton blanc irrégulier. Dans cette chaleur presque anesthésiante, elle sentait sa lassitude s’évaporer en même temps que sa fatigue physique. La mission avait été particulièrement éprouvante cette fois. Trouver une des planques de la concurrence et l’espionner, rien de plus normal. Et comme d’habitude, que ce soit la fréquence d’utilisation de l’endroit, les personnes sollicitées, le temps de trajet estimé, elle s’était renseignée au maximum pour que tout se déroule sans accroc. Comment avaient-ils pu débarquer pile pendant les trente minutes prévues de l’infiltration ? Simple coïncidence ou préparation minutieuse ? Le visage de la femme qui accompagnait le groupe lui revint alors en mémoire. En y repensant, le sourire malveillant qu’elle lui avait adressé était étrange. Comme si elle avait le dessus, alors qu’ils étaient leurs cibles au départ, qu’elle avait vu l’une de ses planques détruites, et qu’elle les avait laissés filer. Peut-être même était-ce un piège, si elle les avait laissés s’échapper ? Pourquoi n’avoir pas tiré avec plus de hargne sinon ? D’un coup, Luna secoua la tête comme un chien s’ébrouant et claqua ses mains mouillées contre son visage. Elle suranalysait la situation. Tout cela n’était qu’un malheureux imprévu. Cette fille n’avait pas insisté parce qu’elle savait que ses gros bras s’en chargeraient à sa place. En y repensant, sa manière de se tenir en retrait, son allure, son habileté au pistolet, son sang-froid face à la destruction du bâtiment comme s’il ne signifiait rien, le fait qu’elle ne soit jamais apparue avant aujourd’hui… Cette fille n’était pas n’importe qui. Sans doute très haut gradée dans l’organisation. Et puis l’incident était fini, aucune des deux ne seraient jamais amenées à se recroiser, raisonna Luna en remuant son cou et ses épaules dans l’eau chaude pour détendre les muscles raidis plus vite. Le coup était réussi, le boulot terminé, la paye arriverait dès que Júan verrait les nouvelles. Après plus d’une semaine à enchaîner ce genre de mission commando sans intérêt, elle avait bien mérité de se détendre un peu. Mais elle ne pouvait ramener personne vu l’état lamentable de l’appartement… Et avec la distance, l’hôtel apporterait plus d’inconvénients qu’un rangement rapide. Elle tendit le bras pour attraper sa serviette et se leva d’un coup, ce qui envoya une vague d’eau par terre. Autant commencer par là, tiens, résolut Luna en posant le pied dedans.


Une heure plus tard, elle se trouvait face à un visage plutôt pâle, à moins que ce ne fut un effet de contraste engendré par les taches sombres sous les yeux. Son reflet. Une trousse de maquillage posée sur le rebord du lavabo, elle observait sa peau détériorée par une semaine sans aucun soin. Des rougeurs et sécheresses encore minimes sur le bas du visage et l’apparition de quelques boutons discrets. A défaut d’une bonne hygiène de vie, sans doute qu’une meilleure alimentation et un sommeil régulier lui feraient le plus grand bien. Au moins, l’espace entre les sourcils ainsi que la lèvre supérieure demeuraient sans poils. Sans se considérer belle, elle était consciente que son petit visage, son nez fin, ses grands yeux à double paupière et ses lèvres pulpeuses cochaient les standards de beauté actuels, ce qui l’arrangeait dans ce genre de moment. L’anticerne en main, elle avisa l’énorme rameau de cerisiers en relief sur son épaule, noyé dans une vague en forme de L rejetant une carpe. Le seul moyen de camoufler cet immonde bourrelet serait un patch, encore moins discret. Tout comme son manque de formes et ses clavicules saillantes pour lesquels même la robe la plus aguicheuse ne ferait par grand-chose. Au mieux, un peu de rembourrage faisait office de cache-misère, peu utile une fois retiré. Autant les souligner au maximum à l’aide d’un bustier et de coutures froncées près du corps, et se concentrer sur une couleur qui faisait à la fois ressortir son teint hâlé et ses yeux comme le bordeaux. Une paire de sandales stilettos ainsi qu’une pochette pour ses essentiels seraient des accessoires plus que suffisants, réfléchit-elle en terminant par son rouge à lèvres un ton à peine plus clair que la robe. Il ne lui manquait plus que les pansements spécial ampoules qui ne restaient jamais bien longtemps dans son placard.