GALINEA

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Summary

Quand Milo Sylbrin, un jeune homme originaire du comté isolé de Busina, situé au nord de l'Empire arrive à Hastaport, la capitale, il est déterminé à échapper à une vie prédestinée de fermier. Il quitte son village natal d'Odéos pour rejoindre l'Université Galinea. Cette ville majestueuse est un carrefour de cultures et d'histoires où les dirigeables dominent le ciel. Autrefois uni sous la force des traditions et de la loi impériale, l'Empire se trouve à un tournant critique avec les rebelles dirigé par le Griffon de plus en plus puissants. L'autorité de l'Empereur actuel suscite des questions et une lutte pour le renverser divise les nobles et les politiciens en factions rivales. Chacun manipule et conspire non seulement pour placer son candidat sur le trône mais aussi pour remodeler la politique de l'Empire selon ses intérêts. Dans cette toile complexe de trahisons, d'alliances et de révolutions, où chaque secret révélé peut changer le cours de l'histoire de l'Empire, les idéaux et les ambitions de Milo seront mise à mal.

Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1


L’enfant déboucha sur le marché du Solstice. Les étals étaient vides, les toiles enroulées. La ville d'Hastaport était endormi. La lumière de la lune rafraîchissait l’air ambiant et les pavés qui avaient été brûlés par le soleil. Le pas pressé de ce jeune garçon se retournait de temps en temps pour s’assurer qu’on ne le suivait pas. Il traversa la place puis s’engagea sur la rue Cassie, celle qui est parallèle à l’artère principale menant au consulat. Il pressa le pas. Il était déjà peu rassurant pour un enfant de son âge de se trouver ici à cette heure tardive, mais c’était encore plus inquiétant au regard de la tâche qui lui avait été confiée. Il était heureux que l’Épervier lui ait fait cet honneur. Il entrait dans sa neuvième année et était devenu Élanion, appartenant maintenant à la phalange du Griffon.

Il savait qu’il devait réussir sa besogne, s’il voulait continuer de servir la cause. Bien sûr, la peur l’étreignait ce soir-là, conscient des risques qu’il prenait. La moindre erreur pouvait lui voir offrir un triste sort. S’il échouait, il pourrait être radié de l’ordre voire pire, si l’envie prenait au Griffon ou à son suppléant, le Messager Sagittaire, de lui tailler dans le dos l’aigle vengeur. Le châtiment consistait à tailler au milieu des deux omoplates, à l’aide d’une lame brûlante, la tête d’un aigle. On exposait au soleil ensuite la victime attaché sur une croix et on arrosait ses plaies d’eau de la mer de Jeanne pour que le sel ronge sa peau. Une fois que l’accusé avait confessé ses torts, on lui plantait deux grosses aiguilles dans les omoplates pour les arracher de son corps afin que le rapace alors gravé sur son dos déploie ses ailes et prenne son envol.

Il connaissait les moindres châtiments de ce supplice, il avait vu le vieux Cal se faire exécuter de la sorte une fois que l’Épervier avait informé le Griffon qu'il jouait un double jeu avec l’Empire. Même si les cris terribles que poussait la vieille chouette étaient terrifiants, il n’avait nullement été effrayé par ce rituel. Au contraire, il y voyait là une absolution que le Griffon avait accordée à celui qui autrefois l’avait conseillé dans ses manœuvres politiques. Non, ce qui effrayait le jeune garçon ce soir, c’était d’échouer dans sa tâche et d’être pris par les gardes impériaux. Le châtiment réservé par l’Empire à une phalange du Griffon était bien pire que tout ce qu’il avait pu voir durant sa courte vie. Il ne pouvait s’empêcher de penser au sort qui l’attendait s’il échouait. Il n’avait pas le choix, sa mission devait être couronnée de succès. Il devait rendre fier l’Épervier, et surtout il devait rendre fier le Griffon. Ce soir, s’il parvenait à exécuter le Consul Général Tibres, la mainmise du Griffon sur la politique de l’empire serait encore plus grande.

L’Élanion approcha à pas feutrés sur les remparts de la cité consulaire. Il savait comment pénétrer à l’intérieur, c’était d’ailleurs pour cette raison qu’on lui avait confié cet apostolat. Il devait s’immiscer par le canal de Yourb et remonter le courant pour pénétrer dans les égouts de la cité afin d’y accéder. Sa petite taille et sa silhouette fine en faisaient un atout. L’odeur ne le rebutait pas. Il avait l’habitude de ces endroits, plus jeune il s’était fait connaître comme étant un fin contorsionniste quand il s’agissait pour lui de s’infiltrer dans les canalisations des riches propriétés pour y dérober les biens précieux de ces propriétaires. Il lui fallut très peu de temps pour pénétrer à l’intérieur de l’enceinte. La tâche fut d’une simplicité déconcertante pour lui, mais il fallait maintenant trouver les appartements du Consul. D’après les descriptions faites par l’Épervier, il devait emprunter l’escalier de la grande tour située à côté de l’assemblée pour rejoindre le cloître des Consuls. Toute la difficulté résidait dans sa faculté à rester invisible aux yeux des Gardes Consulaires et impériaux. Il rasa alors les murs le plus longtemps possible au pied des remparts à l’ombre des lumières nocturnes.

Les rondes des Casques d’or et boucliers rouges ne cessaient jamais, mais ils guettaient plus fréquemment l’extérieur de la cité que l’intérieur, un atout pour notre infiltré. Il arriva devant la grande tour, celle-ci, comme il était prévisible, était gardée par deux gardes consulaires. Mais il aperçut un balcon situé plus haut dont la fenêtre était ouverte. Le choix, il ne l’avait guère. Il devait trouver un moyen de s’y glisser sans se faire remarquer. Il contourna la tour sans se faire voir et sur le mur Ouest commença son ascension. Le mur était recouvert de lierre ce qui facilita ses accroches. Il se hissa jusqu’au premier balcon et jeta un œil avant de franchir la balustrade que la voie était libre.

La fenêtre donnait sur un salon vide. Il enjamba discrètement la rambarde de pierre et entra dans la pièce. Celle-ci était bien vide, mais il sentit qu’elle ne le resterait pas longtemps, les cierges étant allumés, il ne s’y attarda pas, de peur d’être surpris par un occupant de la cité. Il préféra emprunter une porte faite d’un bois brun plutôt que la porte principale de peur de croiser une compagnie qu’il aimerait bien éviter. Il arriva sur un escalier de pierre en colimaçon, ne sachant pas où il menait, il décida tout de même de s’y engager.

Pour rejoindre le Cloître il devait monter. L’éclairage était faible, il gravit une à une les marches en prêtant l’oreille au moindre bruit. Il entendit soudainement une porte s’ouvrir. Quelqu’un approchait, le bruit des pas descendant les marches se faisait de plus en plus présent. Le danger de se faire prendre approchait. Il descendait inévitablement. Il devait trouver un moyen de se cacher. Il ne pouvait prendre le risque de redescendre, le bruit de ses pas allait se faire entendre. Il était figé, il descendit à reculons tout doucement. Il n’avait pas le choix. Il se sentit cerné de toutes parts. Il se glissa dans une niche de l’escalier où la lumière était la plus faible, il colla son corps fin contre la pierre froide. Il ferma les yeux comme pour se rendre un peu plus invisible. Les pas étaient de plus en plus proches. Sa respiration se coupa. Une projection de lumière commençait à se dessiner sur le sol. La personne qui descendait tenait une torche ou une lampe. Il se pensait perdu. Il s’efforça à rester le plus possible dans l’ombre. Soudain, il vit un homme vêtu d’un manteau rouge pourpre descendre, un consul. Il ne remarqua pas notre intrus, et il continua à descendre l’escalier en colimaçon. L’Élanion reprit ses esprits. La lumière qu’émanait la lanterne que tenait le Consul s’estompa de son visage. Ses yeux qui trahissaient sa peur reprirent une forme normale, les battements de son cœur ralentirent. Il attendit d’entendre la porte en bois par laquelle il était rentré se refermer avant de reprendre son ascension. Il pressa le pas et monta cette fois-ci les marches deux à deux.

Il aperçut une porte et l’entrouvrit. Celle-ci débouchait sur un couloir, vide. Il se glissa dans l’interstice et avança le long des murs. De longues arcades donnaient sur la ville d’Hastaport endormie. La ville était magnifique, une lumière dorée envahissait les ruelles et lâchait les bâtiments blancs. Bien qu’il fût haut, à plusieurs dizaines de mètres du sol, il préféra se baisser pour éviter d’être vu par des gardes au sol. L’étage était décoré sur les murs de mosaïques turquoise, venues des îles du sud. Il ne savait pas tellement où il était mais il se doutait qu’il arrivait dans les sphères prestigieuses du Consulat. Désormais un tapis rouge de laine d’Algore étouffait à présent ses pas. Il continua de frayer un chemin dans ce dédale de couloirs tous aussi beaux les uns que les autres. Soudain, il sentit sur son jeune visage une brise, un courant d’air.

Il s’avança en sa direction et déboucha sur un immense carré de verdure. Un parfum de lavande embaumait ses narines, il vit des centaines de lucioles batifoler autour des cours d’eau artificiels. Des arches cloisonnaient le jardin. Il l’avait trouvé, le Cloître du Consul Général. Il tâcha de rester dans l’ombre car même à cette heure tardive il se doutait qu’il pouvait se faire surprendre par n’importe qui. En face de lui, et à travers le jet de la fontaine qui ornait le centre du jardin, il vit une grande porte ouverte qui laissait apercevoir une pièce remplie d’une lumière dorée. Il ne fallait pas être très perspicace pour comprendre qu’il s’agissait des appartements de Tibres. L’enfant se faufila de l’autre côté et s’accroupit derrière un pot de sauge. Il vit posté devant l’entrée des appartements du consul, deux boucliers Rouges qui protégeaient l’entrée. Il comprit alors que pénétrer sans être vu dans la chambre du Consul allait s’avérer difficile mais que surtout en sortir vivant après avoir tué Tibres serait impossible.

Toutes les ouvertures donnant sur le cloître n’avaient ni volet, ni fenêtre, tout était ouvert sur les galeries. L’enfant jeta un œil et se glissa sous une fenêtre. Il jeta un œil pour s’assurer que la voie était libre puis sans attendre il se glissa à l’intérieur et se cacha derrière un canapé. Il était dans un salon pourpre, orné d’un plafond à caissons en bois noble, agrémenté de dorures. Un parfum d’encens envahissait la pièce. L’Élanion releva la tête et vit de l’autre côté de la pièce une large ouverture donnant sur un balcon qui surplombait la ville. Et il le vit là, se tenant droit comme un i, contemplant Hastaport et ses Falaises vertes qui s’échouaient dans la Veine de l’Empire. Le Consul Général était seul un verre vide à la main. Il se retourna et rentra dans la pièce pour venir s’asseoir sur le canapé derrière lequel était caché son jeune assassin. L’opportunité était trop facile, trop évidente pour le jeune garçon. Il était là, son destin, à portée de main. L’enfant sortit de derrière son dos une lame de fer Sornidienne que lui avait confié l’Épervier.

« Par cette lame, tu vengeras les opprimés de notre terre, tu tueras celui qui profite et exploite, le premier fidèle de l’Empereur impie et avare. Celui-là qui a pour notre peuple que mépris alors qu’il a juré d’en défendre les intérêts. Délivre les misérables de ces crapules, bouleverse l’échiquier et l’ordre établis. Offre-toi la promesse d’un avenir meilleur. Tu porteras jeune Élanion, avec cette lame, la volonté qu’a notre peuple de se libérer de ses oppresseurs. Tranche-lui la gorge, que son sang coule jusque dans les caniveaux d’Ornien. »

Le jeune homme se remémora ses mots, et dans un élan de courage il se hissa sur ses deux jambes, attrapa le menton du Consul Général, posa sa lame sur le cartilage thyroïde et dit:

- Les Phalanges du Griffon vous renvoient à votre place aux enfers de Toros pour la trahison de notre peuple.

Dans un mouvement vif, il fit glisser la lame sur la gorge de sa proie. Le sang jaillit, par saccades, rythmé par la vie du Consul qui tentait de se raccrocher à ce qu’il pouvait. La coupure ne fut pas nette, la force de l’enfant ne fut pas suffisante pour tuer le consul sur le coup. Celui-ci alors qu’il comprit ce qu’il lui arrivait ne cessa de s’agiter, dans l’impossibilité d’émettre le moindre son, il n’en fut pas moins bruyant dans les derniers instants de son existence. D’un coup de pied il fit renverser la carafe de vin jaune d’Erode sur le sol, qui se brisa dès qu’elle rencontra la pierre du sol. Le bruit fut suffisant pour alerter les gardes postés à l’entrée des appartements du Consul Général. L’enfant alors motivé par son besoin de survie fut tenté de fuir, mais dans la panique de l’instant se dirigea vers le balcon plutôt que le cloître. Les deux boucliers rouges entrèrent dans le salon pourpre et alors qu’il vit leur maître gisant sur le sol et se vidant de son sang, il vit surtout l’enfant, debout sur la balustrade du balcon. Ce dernier comprit son erreur, comment avait-il pu être aussi sot. Aucun échappatoire ne s’offrait à lui hormis celle d’une mort certaine après un saut dans le vide. Alors qu’un des boucliers rouges tentait de pressuriser la plaie du Consul Général, l’autre s’approcha du balcon.

- Minot ! Viens ici, tu n’as nulle part où aller !

L’enfant alors se retourna, et comme si persuadé que le Griffon viendrait le secourir, il se laissa basculer en arrière et tomba dans le vide. Le Bouclier Rouge tenta de le rattraper en vain.

Durant sa chute l’enfant laissa deviner un sourire persuadé qu’un oiseau majestueux viendrait le sauver après l’exploit qu’il venait d’accomplir, il en était certain, son salut viendrait. Mais au fur et à mesure que le sol se rapprochait dangereusement, il fut saisi d’une vérité implacable, l’enfant comprit que son destin ne serait pas celui d’un héros sauvé par un rapace légendaire. Il continua de chuter et aucune créature ne fendit le ciel. Emporté par la gravité, le jeune Élanion perdit ses ailes et se dirigea vers une fin qu’il avait lui-même précipitée. Alors que les lumières d’or de la ville tournoyaient, il termina sa course au milieu de la cour consulaire, empalé sur la lance de la statue impériale qui se situait en son centre. Le corps arcbouté, l’enfant dans ces derniers instants laissa une larme perler sur son visage juvénile. Il comprit dans les derniers instants de son existence, que son adoration avait été utilisée à bon escient par ses pairs. Un pion de plus dans une machine infernale dont il avait cru naïvement pouvoir prendre part. Après cet impact sourd, tout s’éteignit pour lui. Il avait servi le Griffon comme le Griffon voulait être servi.