Chapitre 1 -Matthew

Ils disent de moi que je suis un feu follet. Un électron libre. Un séducteur invétéré. Un playboy assumé.
Et ils n’ont pas tout à fait tort.
À vingt ans, avec mes 1m90 de muscles sculptés par les entraînements et l’adrénaline des matchs sous projecteurs, j’ai compris une chose essentielle : dans ce monde, l’intensité de l’instant vaut souvent mieux que les illusions de l’éternel. J’aime les femmes. Leur parfum, leur rire, leur peau douce sous mes doigts. J’aime ce moment juste avant le baiser, où tout est encore possible. Où la tension s’épaissit, où les regards se cherchent, s’apprivoisent, se provoquent. J’aime le jeu.
Mais je fuis l’après.
L’attachement ? Non, merci. Trop risqué. Trop fragile. Trop réel.
L’amour ? Une douce fable que mes parents incarnent avec une ferveur presque gênante. Vingt-cinq ans de mariage et toujours ce regard enfiévré, ce contact des mains volé au détour d’un couloir. Emma râle à chaque démonstration d’affection de nos parents, mais moi, au fond, je les admire. Même si je reste persuadé que ce genre de passion, ce genre de constance... n’est pas pour moi.
Je suis le benjamin, celui qu’on a laissé vivre en paix pendant que les autres prenaient les rôles sérieux. Nathan, l’héritier modèle. Emma, la brillante architecte de demain. Et moi, le sportif. Le charmeur. Le corps avant l’esprit. Ça me va. Je brille sur les terrains, je fais battre des cœurs et claquer des flashs. J’ai trouvé ma scène, et je m’y déploie avec aisance.
Mais voilà… depuis peu, cette pièce parfaitement chorégraphiée commence à me serrer. Un carcan doré. Une cage de velours.
Et elle… Sophie Auria.
Ma propre malédiction personnelle.
Brune, élancée, regard noisette qui vous transperce avec la précision d’un scalpel. Elle ne m’a jamais souri. Jamais flatté. Jamais regardé comme les autres. Et peut-être est-ce ça, justement, qui m’agace. Ou m’intrigue. Ou les deux.
Dès notre première rencontre, j’ai su que ce serait la guerre. Le genre de tension qui ne se dissout pas, qui couve, qui prend racine. Elle est mon opposée en tout : rigide, méthodique, implacablement professionnelle. Elle ne laisse rien au hasard, surtout pas moi. Elle surveille mes moindres faits et gestes avec une froide efficacité, comme si elle avait été formée à l’école des agents secrets. Et ce carnet noir… Je suis persuadé qu’elle y consigne mes péchés avec une délectation sadique.
Je devrais la haïr. Vraiment.
Mais parfois, dans ses silences trop longs, dans ses regards qui m’effleurent à peine… il y a quelque chose d’autre. Un battement différent. Une faille presque invisible. Et c’est là que le piège se referme.
Je suis un lion en cage.
Et elle tient la clé.
Le soleil déclinait lentement derrière les grandes baies vitrées, jetant des reflets d’or sur les murs clairs de ma chambre. Les rideaux dansaient doucement dans l’air tiède, et moi, au milieu de cette oasis luxueuse, je tournais en rond comme un lion en cage, l’esprit en feu, les nerfs à vif.
Je balançais nerveusement une balle de baseball entre mes mains. La sensation du cuir usé, familier, aurait dû m’apaiser. Mais rien n’y faisait. Mon corps était tendu, le souffle court, chaque muscle prêt à exploser. Je n’avais jamais ressenti une pareille frustration pas à cause d’un match, pas à cause d’une blessure. Non. Cette fois, c’était elle.
Une tempête miniature au regard noisette, venue bouleverser mes certitudes et bousculer ma vie comme un ouragan parfaitement orchestré.
Je grognais dans ma barbe inexistante, la mâchoire contractée.
— Cette meuf va me rendre dingue…
Comme pour ponctuer mon désespoir, la porte s’ouvrit à la volée.
— Tu parles tout seul maintenant ? lança une voix moqueuse.
Je me retournai brusquement. Emma venait d’entrer, hilare, les bras croisés contre sa poitrine, une lueur diabolique dans les yeux. Elle se jeta sur mon lit comme une reine sur son trône, sans se soucier du désordre qui y régnait.
Je laissai échapper un soupir d’exaspération.
— Tu pourrais frapper, un jour, pour changer.
— Et rater ce spectacle ? Impossible.
Elle balaya la pièce du regard, remarquant ma démarche agitée, mes gestes saccadés, la crispation évidente de mes épaules. Son sourire s’élargit.
— Qu’est-ce qui t’arrive encore ? demanda-t-elle, d’un ton faussement innocent.
Je serrai les dents, jetai la balle sur le canapé avec plus de force qu’il n’en fallait.
— Sophie.
— Ah. Sophie. Son sourire se mua en éclat de rire. Ça, c’est ma partie préférée de la journée.
— Elle est en train de me pourrir l’existence ! m’écriai-je, les bras levés au ciel. Sérieux, Emma, elle me suit, elle m’espionne, elle me parle comme si j’étais un gosse de cinq ans avec un casier judiciaire !
Emma éclata de rire, se roulant presque sur mon lit.
— T’es sûr qu’elle n’a pas été envoyée sur Terre juste pour toi ? Genre, une punition divine pour toutes les bêtises que tu nous as faites subir ?
Je la foudroyai du regard.
— Je jure que si quelqu’un l’a engagée pour me torturer, c’est toi.
Elle haussa les mains en signe d’innocence, le visage toujours tordu par le plaisir.
— Ce serait mon plus grand chef-d’œuvre, je l’avoue. Mais non, je n’y suis pour rien. En revanche…
Elle se redressa, s’agenouilla sur le lit comme une gamine prête à sortir une bombe.
— Tu sais ce que je pense, Matt ?
— Non. Et je suis sûr que je ne veux pas le savoir.
Elle s’approcha, la voix plus basse, presque conspiratrice.
— Peut-être que tu vas finir avec elle.
Je me figeai, comme frappé par la foudre.
— Quoi ?!
— Toi. Elle. Ensemble. L’amour vache, les engueulades torrides, les réconciliations encore plus torrides…
— Emma, arrête ! Je levai les mains, désespéré. Tu veux me tuer ?!
Mais elle continuait, implacable, sadique.
— J’imagine déjà la scène : toi en train de t’occuper des enfants, elle qui râle parce que tu laisses toujours traîner tes chaussettes dans le salon… une vraie vie de couple. Tu pourrais même lui lire des contes le soir, avec ta voix sexy de joueur pro…
Je basculai en arrière sur le lit, le bras sur les yeux.
— Je vais vomir.
Elle rit encore plus fort. Un rire clair, cristallin, moqueur et tendre à la fois.
— Et tu sais quoi ? Je pense que c’est exactement ce qu’il te faut. Une femme qui ne tombe pas à tes pieds. Une femme qui te regarde comme si elle n’avait pas de temps à perdre avec un gamin arrogant et insupportable.
Je grognai.
— C’est pas une femme, c’est une machine de guerre. Elle pourrait faire avouer un agent secret juste avec un froncement de sourcils.
Emma se pencha vers moi, son visage au-dessus du mien, à l’envers. Ses cheveux roussâtres caressaient mon torse. Son regard était sérieux, presque doux.
— Peut-être. Mais je crois que cette “machine de guerre”, comme tu dis, est exactement la seule personne capable de te désarmer. Sans te détruire.
Ses mots me laissèrent sans voix.
Je sentais son regard peser sur moi. Et dans le silence qui suivit, quelque chose changea. Ce n’était plus une simple taquinerie fraternelle. C’était une intuition. Un avertissement. Un souffle d’avenir.
Je passai une main sur mon visage, lentement, cherchant à repousser cette pensée qui refusait de me lâcher.
Sophie.
Ses talons qui claquent dans les couloirs comme un compte à rebours. Son parfum de cèdre et d’orange amère qui me happe à chaque fois qu’elle passe trop près. Ses doigts fins sur ce fichu carnet noir. Ce regard noisette, profond, froid… et pourtant, si vivant, si vibrant, quand je la pousse à bout.
Je me redressai d’un bond.
— C’est pas possible. Elle me hait. Je la hais. Fin de l’histoire.
Emma haussa un sourcil.
— Ou peut-être… que c’est juste le début.
Elle me lança un clin d’œil, se leva, lissa sa robe, et sortit de la pièce en lançant par-dessus son épaule :
— Tu verras, Matt. Le destin a un sens de l’humour… exquis.
La porte se referma doucement.
Et moi ? Je restai là, seul, le cœur un peu trop agité, le souffle un peu trop court, l’esprit un peu trop rempli de pensées… brunettes et autoritaires.
Je crois que je suis foutu.
Et pire encore…
Je crois que j’ai envie de l’être.