Chapitre 1
Se retrouver entre filles était devenu une habitude. Elles se donnaient rendez-vous le week-end (souvent le dimanche) dès que l’une d’elles avait besoin de réconfort, de conseil, ou tout simplement de discuter. Elles passaient toute la soirée à grignoter, rire et refaire le monde, avant de retourner travailler le lundi. Ces petites réunions/soirées pyjama avaient généralement lieu chez Hanna ou Ema, Karina habitant en banlieue. Ce soir-là, le sujet à l’ordre du jour était l’anniversaire d’Hanna qui approchait à grands pas.
— Attendez les filles, vous ne vous rendez pas compte là. J’approche de la trentaine. Avant même d’avoir le temps de dire ouf, j’aurais 30 balais et le visage criblé de rides, déclara Hanna.
— Arrête de dire des bêtises, lui répondit Ema. Tu as 28 ans, ça va, tu n’es pas une momie non plus, tu as encore le temps devant toi avant d’être une mamie ridée…
— 28, bientôt 29, très bientôt même ! Coupa Hanna. Après 29 qu’est-ce qu’il y a ? 30 !
— Ne t’inquiète pas, en âge mental tu n’as que six ans…
—Ha, ha, ha…
— Avoir 30 ans ce n’est pas la mort non plus, arrête de déprimer pour rien, déclara Ema un peu amusée.
— C’est facile de dire ça quand on a 26 ans, un boulot qu’on aime et qui nous rapporte du fric.
Karina, qui était jusqu’alors bien plus concentrée sur le paquet de chips qu’elle avait à la main, se mêla à la conversation :
— D’après ce qu’Em m’a raconté, quand vous étiez en cours ensemble tu disais toujours que tu voulais être journaliste, c’est ce que tu es aujourd’hui, non ! Si tu avais voulu être chargée de projet événementiel comme elle, rien ne t’y en empêchait.
— Oui, mais je voulais être journaliste d’investigation, pas travailler pour la rubrique People et me farcir les dernières péripéties de la famille Kardashian, répondit Hanna un brin blasée.
— Arrête, c’est cool comme boulot. Tu rencontres plein de gens connus, comme l’autre folle assise à côté de toi. Hello ! Moi je passe mes journées à maquiller toutes les ploucs qui passent au magasin. Il ne m’arrive jamais rien d’intéressant ou d’excitant…
— Ne commence pas à t’y mettre toi aussi, répliqua Ema, une crise à la fois ! Et puis tu as ton blog et les tutos make up que tu fais, je suis sûre que dans peu de temps tu seras celle qu’il faut suivre !
— Tu parles, rétorqua Karina, j’ai peu de vue sur mes vidéos…
— Hey oh ! On peut se reconcentrer sur mon problème là ? Coupa Hanna. J’approche de la trentaine, je n’ai pas de mec et je ne peux même pas me consoler avec mon boulot. Je vais bientôt adopter un chat, et mourir avec…
— Qu’est-ce que tu as contre les chats ? Arrêtez de croire au cliché du « chat et de la vieille fille ». J’en ai un chat, moi, c’est trop mignon ! Répondit Ema l’air un peu vexé.
— Oui Em, lui répondit Hanna, tu as un chat à la maison, tu as aussi un Lucas, le beau gosse brésilien qui t’attend. À la maison. Avec le chat.
— Si le mannequin vient avec le chat, j’en adopte quatre immédiatement ! ajouta Karina, ce qui provoqua un fou rire général. Hanna fut celle qui y mit fin :
— Sérieusement les filles, à trente ans je me voyais épanouie au boulot, avec un petit mari que je retrouverais à la maison en rentrant. On commencerait à songer à fonder une famille. Je suis tellement loin de tout ça là… Em, toi le mariage c’est pour bientôt, et à trente ans tu auras peut-être même déjà un premier enfant. Voilà, j’ai le cafard…
Ema tenta de la rassurer :
— Toi aussi tu trouveras quelqu’un, ton tour viendra. Pour le boulot il n’y a pas de secret ma belle : si tu n’es pas heureuse, il faut en changer. Bas-toi pour le poste dont tu rêves. Tu es une belle femme, intelligente, il n’y a pas de raison ! Et puis regarde Rina, elle est dans la trentaine ça ne l’empêche pas d’être une belle gosse…
— Hey, je ne sais pas du tout de quoi tu parles, coupa Karina, j’ai 29 ans moi…
— 29 plus quatre, déclarèrent Ema et Hanna à l’unisson, provoquant un nouveau fou rire.
Les filles changèrent de conversation et se mirent à parler de leur soirée de la veille, en passant en revue les profils des différents hommes qui les avaient abordés, générant de nouvelles crises de rire. Elles finirent par s’endormir tard dans la nuit, une nouvelle semaine de travail les attendait le lendemain. Mais avant de définitivement tomber dans les bras de Morphée, chacune d’elle se mit à penser à sa vie, son avenir : la conversation qu’elles avaient eue avait fait écho dans leur tête.
Hanna aimait plus que tout le métier de journaliste, elle était fière d’être indépendante et de pouvoir payer ses factures en rédigeant des articles. Mais les célébrités n’étaient pas ce qui l’excitait le plus. Elle aurait aimé mener des enquêtes, écrire sur des sujets plus divers, plus passionnants, et surtout moins futiles. Elle voulait se sentir utile, sentir que son travail comptait. Cela ne lui semblait pas être le cas actuellement. Cette situation lui pesait bien plus que le célibat dont elle s’était plainte quelques heures auparavant. Avant de s’endormir pour de bon, elle s’était dit qu’elle aurait aimé avoir le courage et la patience de son amie, la douce et bienveillante Rina.
Ne laissant rien paraitre, on ne se douterait point du fait que Karina s’était toujours sentie en décalage par rapport à ses deux meilleures amies, ce soir plus que jamais. Hanna et Ema étaient des amies d’enfance, Karina avait fait leur connaissance plus tard. Elle était plus âgée qu’elles, contrairement à ce qu’elle prétendait. Moins diplômée que les filles, elle faisait un métier qu’elle considérait comme banal, à l'inverse de ses amies qui, elles, avaient la chance de côtoyer ce qu’elle appelait « du beau monde ». De plus, elle vivait en banlieue, ce qu’elle considérait comme un autre handicap à son épanouissement personnel. Mais Rina, comme la surnommaient affectueusement ses amies, était une personne déterminée, avec une ambition bien plus grande que ses anxiétés. Elle s’était juré qu’elle arriverait à se sortir du marasme dans lequel elle se sentait enlisée. Avant de s’endormir, elle se refit cette même promesse à elle-même, rêvant d’un futur prometteur et d’un beau mariage comme celui qu’Em préparait depuis un certain temps déjà.
Ema, la plus jeune du groupe, était toujours celle que l’on citait en exemple, dont la vie était sur de bons rails. La fêtarde un poil délurée savait être plus que professionnelle lorsqu’il s’agissait de tout ce qui concernait le travail. Ferme, elle arrivait toujours à ses fins, à obtenir ce qu’elle voulait. Ses collègues l’admiraient pour cela, tout comme ses amis d’ailleurs. Elle était beaucoup appréciée à l’agence où elle travaillait. Le fait qu’elle était un joli petit brin de femme y était également pour quelque chose. Ema n’avait d’yeux que pour son petit ami, et futur mari, Lucas. D’origine brésilienne, il était mannequin. Ils s’étaient rencontrés lors d’une soirée dont elle s’était occupée. C’est avec des étoiles plein les yeux qu’elle préparait depuis quelques mois leur mariage à venir : elle le voulait à la hauteur de la belle demande que lui avait faite son Lucas. Ema avait conscience que sa situation à tout point idyllique pouvait susciter l’envie. Elle avait d’ailleurs pu le constater à plusieurs reprises, et avait été tour à tour flattée, vexée, ou triste. Ce n’est pas le sentiment qu’elle voulait provoquer chez les autres. L’une des choses qui l’avait rapproché de ses deux meilleures amies était qu’elle n’avait jamais décelé une once de jalousie chez elles. La conversation qu’elles avaient eue durant leur petite soirée n’y changea rien. Pour Ema, il ne s’agissait que d’une petite baisse de moral comme il lui arrivait d’en avoir elle-même. Hanna et Rina l’avaient toujours soutenu et encouragé dans tout, comme elle s’efforçait de le faire également pour elles. Elle considérait qu’elles avaient toutes les trois la chance de faire partie de la vie les unes des autres. Avant de s’endormir, elle songea au fait que ce qu’elle avait peut-être de plus enviable c’était cette belle amitié, elle qui n’avait plus ses parents.
Lundi matin, Ema fut la première à se lever. Elle eut l’idée de mettre de la musique au volume maximum afin de réveiller ses amies. Ensemble, elles se préparèrent à affronter une nouvelle journée de travail au son de l’une de leurs chansons préférées : « Don’t believe me, just watch », la voix de Bruno Mars avait le don de les mettre de bonne humeur. Elles quittèrent tour à tour l’appartement d’Hanna, pour aller vaquer à leurs occupations. Aucune d’elle n’aurait pu alors se douter que ce jour constituerait un tournant dans leur vie, et qu’une petite chose tellement anodine serait à l’origine du commencement des problèmes...