PROLOGUE
Dans les ruelles poussiéreuses de Santhiaba, le rire de Lyssa résonnait comme une mélodie joyeuse, légère et insouciante. Son éclat cristallin se mêlait au souffle chaud du vent, rebondissant sur les murs colorés des maisons aux façades éclatantes. Elle courait pieds nus sur le sol brûlant, ses tresses dansant autour de son visage rayonnant de bonheur, ses yeux noirs pétillants d'espièglerie.
Elle n'avait alors que dix ans, le sourire accroché aux lèvres, la tête pleine de rêves. On la voyait souvent courir avec Dior, sa meilleure amie, sa sœur de cœur, dont l'afro indomptable flottait librement dans le vent, défiant les conventions et les remarques des anciennes du quartier. Elles riaient à gorge déployée, leurs rires cristallins se répercutant sur les murs étroits des ruelles, des éclats de bonheur pur. Elles se chamaillaient pour un rien, se lançant des défis absurdes, criant à qui mieux mieux, avant de s'écrouler de rire sous l'ombre apaisante des baobabs centenaires. C'était sous ces arbres majestueux qu'elles partageaient leurs secrets les plus précieux, chuchotés à voix basse comme des promesses sacrées. Elles parlaient d'avenir, de rêves fous, de voyages lointains.
Bilal les rejoignait parfois, feignant l'indifférence tout en courant à leurs côtés, son sourire malicieux illuminant son visage ébène. C'était le garçon du quartier aux airs de fausse racaille, celui qui jouait les durs pour impressionner les plus grands, mais dont le regard trahissait une tendresse cachée. Il les taquinait sans relâche, se moquant de leurs jeux enfantins tout en s'efforçant de cacher l'affection sincère qu'il leur portait. Lyssa l'observait souvent à la dérobée, son cœur battant un peu plus vite lorsqu'il riait, lorsqu'il la taquinait, lorsqu'il s'approchait d'elle juste assez pour que leurs épaules se frôlent.
Fatima, quant à elle, n'était encore qu'une fillette espiègle aux longues tresses fines qui s'élançaient dans son dos, ses yeux pétillant d'une malice enfantine. Elle suivait toujours sa grande sœur comme une ombre, répétant chacun de ses gestes, imitant ses expressions, cherchant son approbation dans chacun de ses éclats de rire. Lyssa adorait cette complicité innocente, ce lien indéfectible qui les unissait au-delà du sang, au-delà des mots. Fatima la regardait comme on regarde une héroïne de conte de fées, les yeux brillants d'admiration, l'imitant dans les moindres détails, allant même jusqu'à apprendre par cœur ses chansons préférées pour les chanter ensemble sous le ciel étoilé de Santhiaba.
Le quartier de Santhiaba était leur terrain de jeu, leur royaume d'insouciance. Ils traînaient souvent près du terrain de foot, regardant les garçons plus âgés s'affronter en criant des encouragements rythmés par les claquements des tongs sur le bitume.
Les éclats de rire des enfants résonnaient dans les rues poussiéreuses, mêlés aux cris des marchands ambulants proposant des beignets dorés et des boissons sucrées. Les après-midis brûlants laissaient place à des soirées d'été douces et paisibles, bercées par le chant des grillons et les murmures du vent dans les feuilles des baobabs.
Ils s'asseyaient sur le muret près du terrain, les pieds balançant dans le vide, observant les étoiles apparaître une à une dans le ciel nocturne. Ils parlaient de tout et de rien, partageant des rêves d'avenir, des espoirs d'ailleurs, des promesses d'amitié éternelle.
Pour Lyssa, la vie à Santhiaba était un cocon de sécurité, un monde où tout semblait possible. Elle était cette enfant modèle dont les parents parlaient avec fierté, cette élève studieuse qui ramenait toujours les meilleures notes, cette grande sœur protectrice qui veillait sur Fatima avec une tendresse infinie. On disait souvent d'elle : « Lyssa xalitou papame, Lyssa xalitou yayame » — Lyssa est l'amie de son père, Lyssa est l'amie de sa mère. Elle était l'enfant obéissante, respectueuse, celle qui suivait les règles sans broncher, celle qui ne posait jamais de problème.
Elle grandit dans cette douceur, dans cet équilibre parfait entre les rires insouciants de l'enfance et les responsabilités qui lui incombaient en tant qu'aînée. Elle devint une jeune femme belle et élégante, ses longues tresses soigneusement coiffées en chignon, ses yeux noirs empreints de douceur et de mélancolie.
Elle poursuivit ses études avec détermination, rêvant de devenir infirmière, de porter un uniforme blanc immaculé, de rendre son père fier.
Mais tout cela...
Tout cela bascula brutalement.
Elle ne comprit pas tout de suite.
Elle ne vit pas les signes avant-coureurs, les regards fuyants, les discussions à voix basse, les silences lourds de sous-entendus. Elle ne réalisa pas que son destin se jouait déjà, que sa vie lui échappait peu à peu, que son avenir n'était plus entre ses mains.
Ce jour-là, l'insouciance s'éteignit.
Ce jour-là, Lyssa perdit son sourire.
Elle descendit dans le salon et vit les kilifeu assis dans le canapé, leurs boubous blancs immaculés flottant autour de leurs silhouettes imposantes.
Son père l'avait appelée, son regard sombre et impénétrable, sa voix grave et solennelle :
« Lyssa, viens t'asseoir. Nous devons parler de ton avenir. »
Elle avait obéi, comme toujours.
Elle s'était assise, les jambes croisées, les mains posées sur ses genoux, le dos droit, le visage respectueusement baissé.
Elle ne savait pas encore que son avenir avait un nom.
Un prénom qui résonnerait bientôt dans son esprit comme une condamnation :
Karim.