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Nous, jusqu’à la mer

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Summary

Pierre, 18 ans, vit dans un village sans éclat. Jusqu’au jour où il rencontre Jean, un garçon mystérieux qui peint la mer sans l’avoir jamais vue. Fasciné, Pierre s’éprends de lui, jusqu’à ce que Jean cesse brusquement de venir le voir. Un soir, inquiet, Pierre se rend chez lui… et découvre l’horreur. En un instant, tout bascule. Un coup de feu, du sang sur le sol. L’irréparable. Désormais en fuite, les deux garçons prennent la route, unis par un crime et un amour fragile. Leur destination : la mer, ce rêve lointain qui a toujours habité Jean. Mais l’amour peut-il survivre à la peur, aux non-dits et aux trahisons ? Sous le soleil brûlant du Sud, leur cavale devient une danse fiévreuse entre désir, culpabilité et pardon.

Status
2yrs ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Ch1 - Rencontre avec Pierre

Le jour où j’obtins mon permis de conduire coïncida avec notre première rencontre.

Je l’avais aperçu dans le jardin de sa maison, assis dans l’herbe et penché sur une planche de bois poncée. Dessus, il reproduisait un paysage à coups de pinceau, levant les yeux vers le ciel à intervalles réguliers. Pourtant, ce n’étaient pas les nuages qu’il peignait, mais bien la mer.

Intrigué par ce paradoxe, je franchis le portail entrouvert et m’approchai de lui. Ma voix, un peu rauque d’avoir si peu parlé ce jour-là, brisa le silence : « Pourquoi regardes-tu le ciel si tu peins la mer ? »

Il tourna la tête vers moi, les mains tachés de bleu et l’air impassible : « Si je regarde le ciel pour peindre la mer, c’est parce qu’on m’a dit qu’ils ont tous deux la même couleur. N’est-ce pas vrai ? »

Ainsi, il reprit son œuvre. Devant sa mer d’un bleu royal, irréaliste, je restai muet. J’aurais pu lui dire que la mer n’est jamais vraiment bleue, qu’elle change avec le vent, avec la lumière, qu’elle se pare parfois de diamants éclatants ou de mousse aux couleurs du lait. Mais il y avait eu dans sa réponse une sincérité désarmante, une candeur qui me laissa sans voix.

À cet instant précis, je tombai amoureux de Pierre.


Le lendemain, je traîna toute la matinée devant la seule boutique du village où l’on pouvait acheter des tubes de peinture. Évidemment ce n’était là qu’un prétexte, et l’unique raison de mon attente était Pierre.

Je voulais le croiser. « Par hasard. »

J’avais même planifié mon mensonge. Si je le voyais, je lui dirais que j’attendais un ami pour boire une bière, en terrasse. Un ami qui, bien sûr, ne viendrait jamais. Il suffirait alors que je prenne un air détaché, légèrement abattu, déçu. Pour qu’il se propose lui-même de m’accompagner, par simple politesse.

Mais l’attente s’étira. In-ter-mi-na-ble-ment.

A midi passé le soleil s’éleva encore, comme pour me défier, et la rue s’embrasa dans une cage étouffante. L’ombre des maisons, trop courte, ne m’offrait aucun refuge. Chaque centimètre de mon corps cuisait sous la lumière. Mes cheveux collés à ma nuque, trempés de sueur, libéraient lentement des grosses gouttes épaisses qui traçaient des sillons brûlants sur ma peau.

L’air était lourd, chargé de cette chaleur figée qui pèse sur les épaules et ralentit les gestes. Je respirais mal. Un étau invisible semblait resserrer ma cage thoracique, m’empêchant d’emplir mes poumons d’autre chose qu’un souffle épais et tiède.

Face à moi, à quelques pas seulement, la fontaine du village. L’eau scintillait sous le soleil d’été, tentatrice, indécente dans sa fraîcheur.

Je détournai les yeux.

Restant là, immobile, les bras croisés, je feignait l’indifférence, mais chaque minute s’étirait comme une torture.

Je balayais la rue du regard.

À droite. À gauche. À droite. À gauche. À droite. À gauche …

Les visages défilaient, mais aucun n’était le sien. Je confondais chaque chevelure blonde avec la sienne, chaque silhouette devenait un mirage heureux, qui s’effaçait aussitôt en déception. Des illusions douloureuses d’un Pierre que je ne cessais d’inventer. Cette attente n’était plus un jeu, ni même un calcul. C’était une obsession.

Soudain, ma vision se troubla. Une nausée sourde s’insinua dans mon ventre, faisant trembler mes genoux. Je sentis alors la chaleur grimper en moi comme une fièvre, oppressante, implacable. Je tentais de respirer plus lentement, de maîtriser le vertige, mais mes paupières s’alourdissaient.

Partir, céder, ce serait renoncer.

Si je quittais mon poste maintenant, s’il passait dans la minute qui suivait, je ne me le pardonnerais jamais.

Alors, je tins bon.

Je passai une main sous mon débardeur, le soulevant légèrement pour laisser circuler l’air, mais cela ne changea rien. La chaleur était logée sous ma peau, elle m’emplissait, me noyait.

Ma bouche était sèche.

Mes tempes pulsaient douloureusement.

Tout, autour de moi, semblait se ralentir, comme si le village tout entier s’enfonçait dans une torpeur accablante.

Il fallait que je tienne.

Je serrai les dents, luttant contre la faiblesse qui me gagnait. Mais mes jambes, elles, ne tenaient plus compte de ma fierté. Une vague de noirceur envahit mon champ de vision, et d’un coup, sans même que je ne prenne le temps d’y réfléchir, je me détachai de la boutique et fis quelques pas vers la fontaine.

J’avais perdu.

Mes jambes me portaient à peine.

J’y parvins en titubant, et à peine arrivé, elles cédèrent sous moi.

Je me laissai tomber à genoux, incapable de lutter davantage, la poitrine soulevée par des respirations courtes et douloureuses.

Puis, sans réfléchir, je plongeai mon visage dans l’eau.

Le froid me traversa en une brûlure délicieuse.

La fièvre reflua d’un coup, mon esprit, engourdi par la chaleur, reprit pied. J’avais l’impression de renaître.

Alors, tout à coup, cela me frappa.

Je me sentis stupide.

Ridicule, même, d’avoir attendu ainsi, d’avoir calculé, d’avoir espéré. Cette mascarade me laissait un goût amer. J’allais me relever, abandonner cette mise en scène absurde, lorsqu’une voix hésitante s’éleva derrière moi :

« Jean ? »

Je sursautai. C’était Pierre.

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