Le choix de l'Alpha
La nuit s’étendait sur la montagne, drapant les conifères d’un manteau d’ombre. Aurore se tenait au sommet d’un rocher, les bras croisés, son regard fixé sur l’horizon. La brise portait avec elle l’odeur de la terre humide, un parfum familier qui apaisait son esprit en ébullition. Elle frissonna : il commençait à faire froid.
Nous avons déjà trop fui, souffla Nova dans son esprit. Sa louve était aussi vigilante qu’elle, tapie dans un recoin de son être, prête à surgir au moindre danger.
Nous avons survécu, répondit Aurore. C’est ce qui compte.
Survivre. Depuis que leur existence avait été mise à jour par les humains, une dizaine d’années auparavant, ce mot résumait leur quotidien. Traqués, débusqués grâce à des technologies capables de les identifier au sein de la population, ils avaient été contraints de fuir pour échapper aux laboratoires et aux chasseurs. Leur meute s’était formée dans la douleur, dirigée d’abord par la mère d’Aurore, puis par Aurore elle-même. Ils n’avaient jamais eu d’autre choix que de s’adapter.
Aujourd’hui, ils étaient deux cent cinquante, répartis dans deux hameaux de montagne abandonnés par les hommes. Trop nombreux pour rester cachés éternellement. Trop faibles pour faire face seuls aux meutes établies, aux loups errants et aux potentielles attaques humaines.
Nous avons besoin d’alliés, admit Nova. Mais à quel prix ?
Aurore serra les poings. Elle connaissait déjà la réponse. Les options étaient limitées : dans le monde des loups-garous, les unions ne se concluaient que par le mariage… Pour assurer leur avenir, elle devait donc s’unir à l’un des héritiers des meutes voisines. Un mariage stratégique.
Nous n’avons pas le choix.
Nous avons toujours le choix, gronda Nova.
Elle passa en revue les options possibles. Trois héritiers. Trois destins possibles.
Martial, Alpha de la Plaine. Là, juste en contrebas, son territoire s’étalait, vaste et fertile. Il jouissait d’une réputation de guerrier et stratège redoutable. De brutalité aussi. Elle avait entendu raconter ses exploits au combat avec un mélange d’admiration et de répugnance. Il aurait tranché net la jambe blessée d’un de ses loups dans une bataille pour qu’il puisse plus vite reprendre le combat. Impossible de l’écarter : trop central, trop puissant.
Karel, Alpha de l’Est. Plus policé sur le papier. Plus civilisé, pas si sûr. Avocat de formation, il privilégiait la négociation à la force brute. Point positif pour elle. Mais sa meute restait très liée aux humains. Pourquoi ? Personne ne savait exactement, les rumeurs couraient. Glaçantes. Ces réseaux-là assuraient un flux régulier de nourriture et de biens : là-bas, les siens n’auraient pas faim…s’ils ne servaient pas de monnaie d’échange. C’était quitte ou double. Pouvait-elle prendre ce risque ?
Et puis Sylvère, fils de l’Alpha de des Arbres. Le plus éloigné, le plus prometteur, dans un sens. Pour le rejoindre, il fallait d’abord traverser le territoire de Martial. C’était un scientifique brillant comme son père. Leur peuple vivait à l’écart, dans un équilibre fragile entre traditions lupines et innovations. Ils voyaient l’avenir non pas dans la guerre mais dans le savoir et la technologie. Elle aimait l’idée, mais tout ça lui semblait un peu utopique. Les contes de fées, ça ne protège personne.
Trois choix. Aucun qui lui convienne.
Un bruissement attira son attention. En contrebas, une silhouette se détacha de la pénombre. Un loup au pelage gris argenté, élancé et rapide, se faufilait entre les rochers. Sauge.
Diane.
Sa lieutenant, sa meilleure amie venait la chercher.
Le conseil t’attend, annonça Nova.
Aurore ferma les yeux un instant, inspira profondément.
Demain, elle partirait. Demain, son voyage commencerait.
Et au bout du chemin, elle choisirait son destin.