Cervus

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Summary

« La peur est le sentiment par lequel nous fuyons le mal futur. » - Thomas Hobbes Maeve n'attire pas l'attention. Lycéenne blonde, timide et harcelée, elle traverse les couloirs du lycée dans les angles morts des élèves, comme une ombre, silencieuse et résignée. Chez elle, ce n'est guère mieux. L'absence pèse, le silence aussi. Mais ce soir-là, quelque chose bascule. Une heure. C'est tout ce qu'il a fallu pour que l'équilibre déjà bancal de son quotidien se fissure. Quelque chose rôde. Invisible d'abord. Lent. Insidieux. Une fièvre étrange, des murmures dans les bois, des corps qui changent. On dit que l'infection suit un cycle. Cinq stades. Et qu'à la fin... il ne reste plus rien d'humain. Alors que le monde se craquelle, Maeve devra affronter ce qu'elle a toujours fui : les autres, elle-même. Parce qu'à l'orée de l'apocalypse, même les plus faibles peuvent apprendre à mordre.

Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Prologue - L’avant

J'ai appris à marcher sans faire de bruit.

C'est une habitude. Comme celle de fermer doucement les portes, de baisser les yeux quand on me parle, de retenir ma respiration quand je passe entre les groupes. Il y a des gens qui traversent la vie en laissant une trace, un parfum, un rire. Moi, je glisse. On ne me remarque pas. Ou alors, on s'en sert pour s'amuser un peu.

Je me lève chaque matin à 6h12. Pas une minute de plus. J'aime quand la maison dort encore. C'est le seul moment où tout est calme. Où personne ne crie, ne juge.

Papa dort dans le salon. Enfin, « dormir », c'est un grand mot. Il s'est assoupi dans le canapé, la télé en fond sonore. Il travaille au rayon frais d'un supermarché discount, à vingt minutes à pied. Il rentre tard, il repart tôt, et entre les deux, il boit ou il dort. Pour oublier. Je crois. Mais il ne dit rien. Et moi non plus.

Je passe devant lui sans bruit. Je ramasse les canettes, j'éteins la télé. Je mets de l'eau à chauffer. Il n'aime pas le café froid. C'est un de ses seuls caprices. Le reste du temps, il ne demande rien.

Je ne lui en veux pas. Même quand il oublie de me parler pendant deux jours. Même quand il me confond avec une autre. Même quand il m'appelle « petite », alors que je n'ai plus cinq ans depuis longtemps, j'ai dix sept ans. Je pense qu'il fait ce qu'il peut. Et parfois, c'est déjà beaucoup.

Ma mère ? Elle est en prison. Je ne l'ai jamais vraiment connue. Elle a perdu la garde quand j'étais bébé. Je n'ai que deux photos d'elle : l'une où elle me tient dans ses bras, floue, comme volée en cachette, et l'autre, une photo judiciaire, que j'ai trouvée par hasard dans un dossier administratif. Un regard dur. Des cheveux bruns tirés. Des cernes. Aucun amour. Juste une absence, à cause de la drogue je suppose.

Papa n'en parle jamais. Alors moi non plus.

Au lycée, c'est comme entrer dans une autre prison. Sans barreaux, mais tout aussi étouffante.

Dans le bus, je garde mon sac sur les genoux. Je regarde par la vitre. Je compte les arbres. Un, deux, trois... Vingt-sept avant l'arrêt du lycée. Vingt-sept, c'est peu. Vingt-sept, c'est rien. Et pourtant, je voudrais que ça dure toute la journée.

Les couloirs sont pleins de rires, de voix, de regards qui tranchent. Et moi, je me faufile au milieu, comme un insecte qu'on oublie d'écraser. Je ne parle à personne. Personne ne me parle. Ou alors, juste pour faire mal.

— Elle est là, la muette. Tu crois qu'elle dort les yeux ouverts ou elle médite ?

— Elle a toujours cette tête-là ou c'est juste le lundi ?

Je les entends, bien sûr. Je fais semblant de ne pas. J'ai appris à sourire un peu, parfois, pour désamorcer. J'ai appris à baisser la tête juste à temps pour éviter les regards.

À midi, je m'installe toujours à la même table, près de la vitre du fond. J'aime voir le ciel. Même s'il est gris, même s'il pleut, c'est toujours mieux que de croiser leurs yeux. Aujourd'hui, ils viennent à trois. Heather Chase, Madison Blake, et Logan Reed, son petit ami (ou petit toutou).

Heather, c'est la fille parfaite. Belle, brillante, aimée par tout le monde (sauf moi). Elle ne m'a jamais dit bonjour, jamais adressé un mot qui ne soit pas une moquerie. Madison suit, comme une ombre bruyante. Et Logan... Logan se contente d'être là. Il n'a jamais eu besoin de parler. Son regard suffit, plein de mépris et de suffisance.

— Tu manges encore toute seule, Maeve ? Tu sais qu'un plateau, c'est pour deux quand on a une vie sociale ?

— C'est pas grave, elle doit faire un jeûne spirituel. Pour que Dieu lui donne une personnalité.

Je serre les dents. Je sens mon visage rougir. Je ne réponds pas. Si je réponds, ils continueront. Si je les regarde, ils gagneront.

Alors je regarde mon yaourt. Et je fais semblant de ne rien entendre.

Ils partent en riant. Et moi, je reste là, les mains moites, le ventre vide. Je n'ai plus faim.

Le soir, la maison est sombre. Papa n'est pas encore rentré. J'en profite pour faire un peu de rangement. L'odeur de bière me colle aux doigts. J'ouvre la fenêtre. Il fait froid, mais j'en ai besoin. J'étouffe.

Je me prépare un bol de nouilles instantanées. Je les mange devant la fenêtre, en regardant les gens rentrer chez eux. Certains sourient. D'autres se disputent. Tous ont quelqu'un, et je ne sais pas pourquoi, mais ça me détend de juste observer la vie.

Papa rentre vers 22h. Il est crevé. Il me lance un « Salut, ma puce », puis s'écroule sur le canapé. Je m'assois à côté de lui, un peu, sans parler. Il zappe sur les chaînes. On entend vaguement un journaliste parler de « foyers de contamination », d'« hôpitaux saturés », de « mesures exceptionnelles à venir ».

Mais papa ne réagit pas. Il s'endort avant la fin de la phrase. Je reste là, seule, les yeux fixés sur l'écran. Je sens une peur sourde dans mon ventre. Un mauvais pressentiment.

Je monte me coucher. Avant de fermer la porte, je regarde papa une dernière fois. Son visage est paisible. Épuisé. J'aimerais le réveiller. Lui dire que j'ai peur des infos. Que je suis seule. Que je voudrais, juste pour une fois, qu'il me serre contre lui comme avant.

Mais je ne dis rien.

Je ne dis jamais rien.

Il est un peu plus de minuit quand son téléphone sonne et me réveille au loin tellement c'est bruyant. Une sonnerie stridente. Il décroche, l'air hagard. Puis il se lève d'un bond. Il se cogne contre la table basse. J'entends sa voix : saccadée, inquiète.

— Comment ça, "il est devenu fou" ?... Non, je... Je viens.

Il raccroche. Il enfile ses chaussures. Il me trouve en bas de l'escalier, tremblante.

— Reste là, Maeve. Ferme tout. N'ouvre à personne, d'accord ? Je reviens vite.

Je veux lui dire de ne pas y aller. Que j'ai peur. Qu'on s'en fiche du boulot, du reste. Que j'ai besoin de lui, maintenant.

Mais je me contente d'hocher la tête.

Il m'embrasse sur le front. Il referme la porte.

Je reste debout, seule. Le cœur trop lourd. La gorge nouée.

Il ne revient pas.

Pas tout de suite. Pas avant une heure.